Le mot « non-violence », créé par Gandhi, a 100 ans (18 avril 1919 – 18 avril 2019)

Nous sommes en février 1919. Gandhi est rentré d’Afrique du Sud depuis près de cinq ans. Il a expérimenté avec succès le satyagraha, forme de résistance civile où la désobéissance aux lois injustes tient une place centrale. Sa notoriété est déjà grande en Inde. Le gouvernement britannique envisage de promulguer les lois « Rowlatt » qui prévoient d’autoriser l’arrestation et l’emprisonnement, sans procès, des « agitateurs »; ainsi sont désignées toutes les personnes soupçonnées de porter atteinte à la sécurité de l’Etat. Pour Gandhi, ces lois remettent en cause les principes élémentaires de justice et les libertés civiques. Il estime impossible que le peuple s’y soumette.

La campagne de désobéissance civile contre les lois Rowlatt commence, le 6 avril 1919, par une grande journée de grève économique, de jeûne et de prières. De nombreuses manifestations et cortèges ont lieu dans toute l’Inde. Les livres interdits de Gandhi sont mêmes vendus en signe de défi au pouvoir. C’est un succès. « Ce fut un spectacle extraordinaire », raconte Gandhi dans son Autobiographie. Toutefois, en de nombreuses localités, des émeutes éclatent venant ternir la démonstration de force de la population. Le 10 avril, suite à l’arrestation de deux leaders locaux, la ville d’Amritsar connait une vague d’agitation qui culmine dans l’incendie de l’Hôtel de ville et du bureau de poste. Des fonctionnaires anglais sont pris à parti. La loi martiale est proclamée dans la ville et les rassemblements sont interdits. Le 13 avril, une foule de manifestants pacifiques est mitraillée par une centaine de soldats sous les ordres du général Dyer. Le nombre de victimes de ce massacre s’élève à 379 tués et 1200 blessés.

Gandhi, horrifié, décide alors la suspension de la campagne de désobéissance civile. Bien qu’il reconnaisse que les désordres et les violences qui sont survenus n’ont rien à voir avec l’esprit du satyagraha, ni même avec la campagne elle-même, il considère que la situation est suffisamment grave pour que la priorité soit au rétablissement de l’ordre. Dans son Autobiographie, il reconnaîtra avoir commis « une erreur de calcul grosse comme l’Himalaya ». Gandhi comprend que pour désobéir de façon civile aux lois injustes, il faut d’abord avoir intégré la nécessité d’obéir aux lois communes. Non pas à cause du risque des sanctions encourues, mais parce que l’on a compris qu’il s’agit de l’intérêt général. « Ce n’est que lorsque l’on a ainsi scrupuleusement obéi aux lois de la société, explique Gandhi, que l’on est en mesure de faire exactement le partage entre règles bonnes et justes et règles injustes et iniques. Alors seulement entre-t-on en possession du droit de désobéissance civile à certaines lois, dans des circonstances bien définies. Mon erreur tenait dans le fait que je n’avais pas su observer cette limite nécessaire. J’avais lancé au peuple l’appel à la désobéissance civile avant qu’il fût qualifié pour y répondre, et cette erreur m’apparaissait, dans son ampleur, grosse comme l’Himalaya. […] Je me rendais compte que, avant qu’un peuple fût en mesure de pratiquer la désobéissance civile, il devait en comprendre entièrement la signification la plus intime1« .

Gandhi annonce alors la suspension de la désobéissance civile en publiant un communiqué de presse en date du 18 avril 1919. Il explique que cette décision ne signifie pas que le satyagraha a échoué. Il considère cependant qu’il a sous-estimé « les forces du mal » à l’œuvre au sein du mouvement. Il accuse le gouvernement d’être entièrement responsable des violences, notamment lorsqu’il lui a interdit de venir à Delhi alors que la colère de la foule était grande. Tout en gardant sa confiance en la méthode d’action qu’il a impulsée, il réitère sa conviction que le satyagraha, pour être pleinement efficace, doit reposer sur satya (la vérité) et l’ahimsa (la non-violence). « Satyagraha est comme un banian avec d’innombrables branches. La désobéissance civile est l’une de ces branches, satya (vérité) et ahimsa (non-violence) font ensemble le tronc parent d’où jaillissent toutes les innombrables branches »2. Il ajoute qu’il est désormais face à une tâche herculéenne, mais essentielle, qui consiste à diffuser largement les notions de satya et d’ahimsa pour pouvoir organiser un satyagraha de masse.

Ainsi, c’est dans ce communiqué de presse, presque de façon anodine, que Gandhi traduit le terme sanskrit ahimsa par « non-violence », en le mentionnant entre parenthèses. Quelques jours plus tard, le 27 avril, dans un meeting à Bombay, il revient sur les évènements qui l’ont conduit à prendre la décision de suspendre la désobéissance civile. Il précise que le satyagraha repose essentiellement sur la vérité et la non-violence (« The foundation of satyagraha is based on truth and non-violence ».) et que « celui qui respecte la vérité et ne veut nuire à personne peut être appelé satyagrahi« . Il indique que la désobéissance civile contre les lois Rowlatt doit continuer, mais à condition que « les principes de vérité et non-violence » soient bien compris et respectés. Pendant plusieurs mois, dans tous les textes et discours produits par Gandhi en anglais où il emploie le mot « non-violence », celui-ci est systématiquement associé à la vérité. « J’ose donner les conseils suivants, dit-il à ses partisans le 28 avril, afin que, comme suggéré ci-dessus, la vérité et la non-violence puissent imprégner les masses à une vitesse toujours croissante3 ». Les deux mots, dans l’esprit de Gandhi, sont indissociables.

Gandhi, à ce moment-là, ne prend pas la peine d’expliquer par de longs développements sémantiques ou théoriques l’irruption du mot « non-violence » en langue anglaise dans son vocabulaire qu’il insère presque subrepticement dans le communiqué de presse du 18 avril 1919. Les biographes de Gandhi et les commentateurs de sa pensée n’ont d’ailleurs pas pris la peine d’expliciter la signification de la création du terme « non-violence » comme traduction du sanskrit ahimsa. D’autant que Gandhi ne remplace pas formellement « ahimsa » par « non-violence ». Autant nous avions constaté (ici) qu’il avait substitué « satyagraha » à « résistance passive », autant nous pouvons remarquer qu’il continue à utiliser les deux termes : « ahimsa » lorsqu’il s’exprime en gujarati et « non-violence » lorsqu’il s’exprime en anglais.

Pourquoi Gandhi, en avril 1919, ressent-il le besoin d’un mot neuf, anglais, pour exprimer sa philosophie et sa pratique de l’ahimsa ? Deux raisons peuvent l’expliquer que nous soumettons comme hypothèses :

La première est contenue dans sa décision de suspendre la désobéissance civile, ce qui a constitué un échec pour sa première grande campagne nationale à l’échelle du pays. Il a besoin d’un mot qui rappelle que toute l’essence du satyagraha repose sur la force de l’ahimsa, c’est-à-dire qu’il s’agit bien d’une action et d’une résistance sans violence, d’une action et d’une résistance dans laquelle jamais la violence ne peut être admise, ni justifiée. Il veut rappeler à ses compatriotes que le satyagraha n’est pas seulement une désobéissance, mais qu’elle est une désobéissance civile, c’est-à-dire non-violente. Cette désobéissance aux lois injustes sera d’autant plus efficace qu’elle sera organisée et maîtrisée selon une ligne de conduite claire qui ne souffre aucun mouvement de violence à l’encontre de l’adversaire. Le satyagraha étant défini comme la force de la vérité, Gandhi veut rappeler que la vérité se conjugue avec la non-violence. Il ne s’agit pas seulement de la vérité de la cause défendue, mais de la vérité des moyens utilisés en cohérence avec l’objectif poursuivi.

La seconde raison, c’est que Gandhi, dans cette période, avait certainement besoin d’un mot anglais pour toucher le public lecteur du journal Young India, hebdomadaire en langue anglaise. Car c’est précisément à cette époque qu’on lui propose d’assumer la rédaction en chef de Young India (mais aussi du mensuel Navajivan, publié en goujarati, qui devient hebdomadaire). « J’étais extrêmement désireux d’exposer au public le sens intime du Satyagraha« , confie-t-il dans son Autobiographie, […] et d’enseigner le satyagraha au public éclairé ». L’usage du mot « non-violence » deviendra plus fréquent, mais pas exclusif. Il ne remplacera pas complètement le terme « ahimsa » et ne se substituera jamais complètement à « satyagraha« .

Bien plus tard, Gandhi apportera un éclairage sémantique sur le mot « non-violence ». Dans une interview en date du 21 février 1936 donnée à une délégation de noirs américains et publiée dans le journal Harijan, Gandhi affirme :

« Non-violence » est un terme que j’ai dû forger afin de faire ressortir la signification étymologique de ahimsa. En dépit du préfixe « non », ce n’est pas une force négative. Il pourrait sembler que la force de vie se trouve dans les conflits et les effusions de sang. Mais certains grands visionnaires qui ont atteint l’essence de la vérité ont déclaré: « Ce n’est pas à travers les conflits et la violence, mais à travers la non-violence que l’homme peut accomplir sa destinée et son devoir envers ses semblables. C’est une force plus positive que l’électricité et plus puissante même que l’éther. Au centre de la non-violence, il existe une force qui agit par elle-même4 . 

La motivation de Gandhi est directement en rapport avec le sens profond qu’il donne à l’ahimsa et qui a été oublié pendant la campagne de désobéissance civile, à savoir que l’ahimsa implique de ne pas tuer, ne pas faire violence à l’autre, de ne pas le faire souffrir, et par conséquent il implique le respect de toute vie sur terre. Le mot « non-violence » permet de mettre l’accent sur la question de la violence à laquelle il importe de dire non, en pensée, en parole et en acte. Mais ce « non » implique aussi de dire « oui », oui à la vie, oui à la vérité, oui à une action créatrice, positive, émancipatrice et transformatrice des situations d’oppression et d’injustice.

18 avril 1919, Gandhi a traduit « ahimsa » par «non-violence » en anglais. Le mot « non-violence » a un siècle et l’idée qu’il recouvre est plus que jamais d’actualité. A l’occasion de ce centenaire, je propose la définition suivante du mot « non-violence » : La non-violence est à la fois un principe éthique et une méthode d’action qui portent un projet de transformation sociale et politique. Elle est fondée sur le respect de la vie, la délégitimation de la violence et la cohérence entre la fin et les moyens. Elle vise à pacifier les relations humaines, à résoudre positivement les conflits de la cité et à construire une société plus juste et plus fraternelle, sans jamais recourir à la violence. Elle est indissociablement une philosophie et une stratégie, une sagesse pratique et une technique de résistance. Elle n’est pas une idéologie, ni un dogme, mais une recherche et un chemin pour s’efforcer de concilier l’exigence morale avec le réalisme politique. La non-violence se situe donc sur deux registres aux objectifs bien distincts. « En tant que principe philosophique, la non-violence est une requête de sens, en tant que méthode d’action, elle est une recherche d’efficacité (Jean-Marie Muller)5« . La « pertinence universelle du principe de non-violence » a été explicitement affirmée en 2007 par l’ONU dans sa résolution (61/271) décidant de célébrer chaque année, le 2 octobre (jour anniversaire de la naissance de Gandhi), « la journée internationale de la non-violence ».

1 Gandhi, Autobiographie ou mes expériences avec la vérité, PUF, 1950, p. 603.

2 Press statement on suspension of civil disobedience, 18 avril 1919, in The Hindu, 21 avril 1919, Collected works of Mahatma Gandhi, n° 17, p. 445.

3 Collected works of mahatma Gandhi, n° 17, p. 456

4 Collected works of mahatma Gandhi, n° 68, p. 235

5 Jean-Marie Muller, Dictionnaire de la non-violence, Ed. Du Relié, 2005, p. 239

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