Que dirait Léon Tolstoï à la jeunesse d’aujourd’hui indignée par les violences policières ?

p1120538Remarque : La plupart des phrases de cette lettre imaginaire sont extraites, adaptées ou inspirées des ouvrages de Léon Tolstoï, notamment Le Royaume des cieux est en vous (1893), édité au Passager Clandestin (2010). AR


Chers frères,

Je ne puis plus me taire ! Comme vous, je suis bouleversé par la brutalité de la répression que vous subissez lors de vos manifestations contre cette loi indigne sur le travail et vos occupations sur des sites menacés par des projets démesurés qui saccagent la nature, notre bien commun. Il y a plus d’un an, l’un des votres est mort de cette violence aveugle de l’Etat que je n’ai cessé de dénoncer durant les trente dernières années de ma vie.

Malheureusement, rien n’a changé depuis plus de cent ans. L’Etat demeure une organisation basée trop souvent sur l’arbitraire. L’Etat, c’est encore et toujours la violence. Il ne peut exister et perdurer que grâce à la menace de la violence ou l’utilisation de la violence contre ceux dont il exige la soumission.

Vous l’avez remarqué : pour acquérir le pouvoir et le conserver, il faut aimer le pouvoir. Et l’ambition ne s’accorde pas avec la bonté, mais au contraire, avec l’orgueil, la ruse, parfois la cruauté. Sans l’exaltation de soi-même et l’humiliation d’autrui, sans l’hypocrisie et la fourberie, sans les prisons, aucun pouvoir ne peut naître ni se maintenir.

Ainsi, je vous le dis, votre révolte est légitime. Mais avec humilité et respect, je vous dis aussi : en utilisant des méthodes similaires au pouvoir qui opprime, vous ne feriez que renforcer sa domination. Le gouvernement y trouvera prétexte pour augmenter sa capacité de violence et de répression. En cherchant à opposer la violence à la violence, vous agiriez comme un homme ligoté qui, pour se libérer, tirerait sur les cordes qui le lient : il ne parviendrait qu’à resserrer davantage les nœuds qui l’entravent. La violence est un piège. Ayez la prudence, mais aussi l’audace de ne point y succomber.

Croyez-moi, j’insiste : essayer de détruire la violence par la violence, c’est vouloir éteindre le feu par le feu ou inonder un pays pour refluer les eaux d’un fleuve qui déborde. La violence engendre la violence, c’est pourquoi la seule méthode pour s’en débarrasser est de ne plus l’alimenter. Ne résistez pas au mal en imitant le méchant !

Mais alors que faire me direz-vous ? Que faire pour que votre lutte ne s’épuise sous les coups de boutoir de la répression ? Que faire pour que votre action accouche d’une société libérée des injustices et de la violence ? Que faire pour que votre révolte demeure digne tout en étant efficace ?

J’ai appris ceci d’un jeune et illustre philosophe de votre pays, Etienne de La Boétie, que j’ai plaisir à vous transmettre : la source de nos oppressions provient de notre obéissance inconditionnelle et c’est notre docilité qui produit notre propre asservissement. Si vous voulez vaincre la violence du pouvoir, cessez d’obéir à toute autorité fondée sur la violence. Dites à vos amis de ne plus obéir au gouvernement lorsqu’il abuse de son pouvoir. Du coup, les ressorts de sa domination disparaîtront, et avec lui s’évanouira d’elle-même la servitude où vous vous trouvez, parce qu’elle n’est maintenue que grâce à votre soumission volontaire.

Soyez-en surs, l’ennemi n’est pas celui qui frappe vos corps, mais celui qui ordonne de frapper. Il est vain de s’opposer physiquement et frontalement à ceux qui vous frappent tant que les responsables qui arment leurs bras ne sont pas inquiétés. J’en suis convaincu, et ce fut le sens de tous mes combats au temps de l’autocratie tsariste en Russie, la véritable résistance n’est pas dans la violence, mais dans l’insoumission individuelle et collective pour saper les fondements du pouvoir oppresseur. N’oubliez pas que votre force réside en vous-mêmes. Faites preuve de courage et d’humour et l’opinion publique vous soutiendra. Sa mobilisation à vos côtés ébranlera les puissants.

Mes chers amis, je sais que vous voulez être des femmes et des hommes guidés par la conscience raisonnable. Vous refusez d’être complices des injustices et vous voulez apporter votre pierre à l’édifice de la justice et de la paix. C’est pourquoi j’ai confiance. J’ai confiance dans vos capacités créatrices que vous avez déjà exprimées en inventant d’autres possibles sur cette terre malmenée par des hommes sans conscience.

Cette insurrection radicale, sans violence et constructive qui vient, que j’aurais tant voulu voir advenir dans mon pays et dont je sens qu’il suffirait d’un éclair de lucidité pour que vous en soyiez les véritables témoins, me remplit de joie et d’espérance.

Avec mes salutations fraternelles

votre ami et votre frère,
Léon Tolstoï

 

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