Le déshonneur de l’Etat nucléaire

nucleaire-20130706Entre 1960 et 1996, la France a procédé à 210 essais nucléaires atmosphériques ou souterrains en Algérie et en Polynésie française. La France a toujours nié et caché les conséquences sanitaires et environnementales de ces essais. Tout particulièrement, le niveau réel de radioactivité à laquelle la population de Polynésie française a été exposée pendant trente ans a été largement sous-évalué.

En mars 2021, le média d’investigation Disclose, sur la base de l’étude de milliers de documents militaires déclassifiés et de nombreux calculs, révèle que la radioactivité reçue par certains Polynésiens est « deux à dix fois supérieure » aux estimations du Commissariat à l’Energie Atomique (CEA). Le nucléaire militaire (comme le civil d’ailleurs) rime avec mensonge d’Etat. Ainsi, lorsque le 17 juillet 1974, la France procède au 41ème essai nucléaire atmosphérique baptisé « Centaure », le nuage radioactif ne suit pas la trajectoire prévue et se dirige sur Tahiti. Ni la population ni les autorités locales ne sont prévenues et l’essai reste secret. L’Etat connait parfaitement les risques encourus par les populations civiles et ne dit rien. La pluie qui tombe alors sur l’île augmente le dépôt de substances radioactives. Des dizaines de milliers de personnes sont alors contaminées. L’Etat français, coupable du crime nucléaire, a caché pendant des décennies les conséquences dramatiques des essais nucléaires. L’Etat nucléaire est définitivement sans honneur.

L’honneur, il était du côté des militants anti-nucléaires embarqués sur un voilier (le Fri) en direction de Mururoa, l’année précédent l’essai nucléaire « Centaure ». Cette expédition à laquelle participe notamment Jacques de Bollardière dénonce les essais nucléaires français et s’y oppose directement en se rendant sur la zone de tir interdite. Arraisonée par la marine nationale, le Fri réussit son pari : défier l’Etat nucléaire et susciter un débat dans l’opinion publique au sujet de l’arme nucléaire. A cette occasion, l’évêque d’Orléans, Guy Riobé fait sensation en déclarant : « La France serait grande si elle affirmait à la face du monde : « J’ai le pouvoir de faire des expériences nucléaires et de posséder la bombe atomique : j’y renonce pour le bien de la Paix »1« . Vingt ans plus tard, en juillet 1985, l’honneur est du coté d’un autre bateau, le Rainbow Warrior de l’organisation Greenpeace qui mène une vaste campagne d’opposition aux essais nucléaires français dans le Pacifique. Les services secrets français le feront exploser alors qu’il est amarré dans le port d’Auckland en Nouvelle Zélande, tuant le photographe Fernando Pereira. Faire taire les écologistes au moyen d’une bombe, l’Etat nucléaire ne recule devant aucune ignominie…

La raison d’Etat voulait avoir raison de l’action non-violente de Greenpeace, mais en réalité c’est la non-violence qui eut raison d’elle. Le scandale de cette affaire, à force de révélations que nous devons à des journalistes qui n’étaient pas aux ordres, finira par avoir raison du ministre de la défense de l’époque, Charles Hernu, responsable politique (mais pas unique…) de l’opération. Il démissionnera de son poste. Ce même Charles Hernu qui voulait « réconcilier » le socialisme et l’arme nucléaire… et qui avait surtout réussi à réconcilier celle-ci avec François Mitterrand, pourtant adversaire résolu de la force de frappe (mais c’était avant 1981…).

La dissuasion nucléaire est totalement incompatible avec la démocratie. Il faut se rendre à l’évidence, elle signifie la concentration suprême du pouvoir. On se souvient de la formule de François Mitterrand à la télévision en 1983 : « La pièce maîtresse de la stratégie de dissuasion, c’est le chef de l’Etat, c’est moi ». La mise en oeuvre du feu nucléaire repose sur la décision d’un seul, le président de la République qui dispose d’un pouvoir personnel comme jamais aucun monarque absolu n’en a possédé. Il a sous ses doigts une force capable d’exterminer des dizaines de millions de personnes ! Cette éventuelle décision solitaire et totalitaire d’utiliser l’arme nucléaire n’est pas compatible avec la Constitution. Son article 2 qui définit le principe de la République « Gouvernement du peuple, par le peuple, pour le peuple » contrevient à l’idée qu’un seul homme puisse avoir droit de vie ou de mort sur tout un peuple, dans la mesure où l’usage de la force nucléaire pourrait entraîner des représailles dramatiques pour le peuple français. La dissuasion nucléaire est consubstantielle à la Vème République. Tous ceux qui imaginent une 6ème République sans remettre en cause la dissuasion mentent aux Français.

La France n’a pas signé le Traité sur l’Interdiction des Armes Nucléaires (TIAN) adopté à l’ONU le 7 juillet 2017. Elle n’a même pas participé aux négociations… 122 pays l’ont signé. Ce traité historique est l’aboutissement d’une Campagne internationale pour l’abolition des armes nucléaires (ICAN) qui a obtenu le Prix Nobel de la paix en 2017. Les États Parties au TIAN s’interdisent la mise au point, l’essai, la production, le stockage, le transfert, l’utilisation et la menace de l’utilisation d’armes nucléaires, en raison des conséquences humanitaires catastrophiques qu’entraînerait leur utilisation. Ratifié par plus de cinquante pays en octobre 2020, le traité est entré en vigueur le 22 janvier 2021. Ce traité officialise à l’échelle internationale l’illégitimité de l’arme nucléaire, même s’il n’est pas contraignant. Aucune des neuf puissances nucléaires ne l’a signée. En lui tournant le dos, la France s’accroche à une doctrine dépassée, immorale, irréaliste, coûteuse et dangereuse et contribue à la prolifération nucléaire qu’elle prétend combattre.

En 1967, bien avant qu’il ne devienne un monarque nucléaire, François Mitterrand tenait des propos qui sont toujours d’actualité : « Quand le pouvoir actuel vous dit qu’il défend comme il convient la paix, il vous trompe. […] On ne protège pas la paix, mais on l’expose au pire danger lorsqu’on fabrique des bombes atomiques et qu’on engage ainsi les autres à faire comme nous, c’est-à-dire à se lancer dans la course au bout de laquelle le monde périra2« . Combien de temps encore les Français consentiront – ils à accepter par leur silence ces armes d’anéantissement qui contribuent à leur insécurité et à l’insécurité des autres peuples ?

1Cité par Jean-Marie Muller, Les Français peuvent-ils vouloir renoncer à l’arme nucléaire ?, Editions du MAN, collection « Mémoire pour aujourd’hui », 2010, p. 16

2François Mitterrand, Politique, Fayard, 1977, p. 445

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