Le pouvoir de la non-violence (1) : Hannah Arendt

"Hannah Arendt, German philosopher and writer."
« Hannah Arendt, German philosopher and writer. »

Le pouvoir et la violence, dans l’opinion commune, semblent liés au point de ne former qu’un. Nous sommes convaincus que la violence crée le pouvoir et que le pouvoir, pour se maintenir, a besoin de la violence. Parler d’un « pouvoir de la non-violence » peut ainsi apparaître totalement incongru, tant nos représentations du pouvoir, mais aussi de la non-violence, ne laissent envisager qu’une forme de pouvoir, celle qui a la légitimité de l’usage de la violence, tandis que la non-violence serait incapable de créer le moindre pouvoir de par l’image de faiblesse à laquelle elle renvoie. La philosophe Hannah Arendt nous propose une autre vision qu’il m’a paru utile de présenter, alors qu’un livre important dont nous reparlerons prochainement, vient d’être publié sous le titre Pouvoir de la non-violence : Pourquoi la résistance civile est efficace de Erica Chenoweth et Maria J. Stephan (chez Calmann Lévy).

A rebours de la pensée politique traditionnelle (de Platon à Max Weber) qui assimile le pouvoir à la violence et à la domination, Hannah Arendt propose une définition du pouvoir très proche de la démarche de la non-violence, en tant que force issue du nombre qui impose son pouvoir sans violence. « Une des différences les plus caractéristiques qui permettent de distinguer le pouvoir de la violence, affirme-t-elle, est que le pouvoir a toujours besoin de s’appuyer sur la force du nombre, tandis que la violence peut s’en passer, dans une certaine mesure, du fait que pour s’imposer elle peut recourir à des instruments1« . Pour Arendt, la notion de pouvoir est directement liée à celle de groupe, elle n’est pas la propriété d’une personne. « Le pouvoir, précise-t-elle, correspond à l’aptitude de l’homme à agir, et à agir de façon concertée2« . Elle ajoute : « Le pouvoir n’est jamais une propriété individuelle ; il appartient à un groupe et continue à lui appartenir aussi longtemps que ce groupe n’est pas divisé3″. L’unité du groupe institue et maintient le pouvoir. Ainsi, le pouvoir est issu de l’organisation et de l’action du groupe, en dehors de toute logique de domination et de coercition. Celui-ci n’a point besoin de la violence pour s’imposer, il fait autorité par sa force intrinsèque.

La forme « extrême » du pouvoir est condensée dans la formule « tous contre un », tandis que celle de la violence se résume dans l’expression « un contre tous ». Les instruments de la violence qui démultiplient la puissance naturelle et les forces de l’homme peuvent se passer du soutien que donnent le rassemblement et le consentement caractéristique d’un groupe. Pour illustrer la distinction entre pouvoir et violence et souligner que le pouvoir est essentiellement non-violent, Hannah Arendt prend l’exemple (récent au moment de l’écriture de son essai sur la violence) de la résistance civile du peuple tchécoslovaque en août 1968 face à l’invasion soviétique. « La confrontation récente, écrit-elle, entre les chars russes et la résistance, totalement non-violente, du peuple tchécoslovaque constitue un exemple typique de l’opposition entre la violence et le pouvoir à l’état pur4″. D’un côté, la force mécanique et instrumentale de l’armée soviétique, de l’autre la force du peuple dans la rue, uni dans la résistance non-violente. Pendant plusieurs jours, cette force non-violente a tenu en échec les forces de la violence, montrant ainsi toutes ses potentialités et inspirant par la suite de nombreuses résistances au sein même du bloc soviétique.

Hannah Arendt, dans la suite de son propos, fait cependant remarquer que le pouvoir, tel qu’elle l’entend, peut céder face à la violence instrumentale. La force qui s’exprime dans la non-violence et qui est source de pouvoir, peut être mise au pas par les instruments de la violence meurtrière. « Ceux qui s’opposent à la violence avec les seules ressources du pouvoir, explique-t-elle, ne tardent pas découvrir qu’il leur faut affronter, non pas des hommes mais des engins faits de main d’homme, dont l’efficacité destructrice et inhumaine s’accroît en proportion de la distance qui sépare les antagonistes ». L’exemple de l’échec tchécoslovaque en 1968 semble montrer l’incapacité de la résistance non-violente a vaincre dans la durée le système totalitaire qui se caractérise par un déploiement de forces coercitives de grande ampleur. Ainsi, pour Arendt, « le pouvoir peut toujours être détruit par la violence ; l’ordre le plus efficace est celui qui vient appuyer le canon du fusil, qui impose l’obéissance immédiate la plus complète ». Mais, ajoute-t-elle « il ne peut jamais être la source du pouvoir ».

L’histoire devait pourtant montrer, plusieurs décennies plus tard, que l’ordre imposé par le canon pouvait être défait par le pouvoir du peuple. Elle l’avait d’ailleurs déjà souligné dans Condition de l’homme moderne (1961). « Une révolte populaire contre un gouvernement matériellement fort, écrit-elle, peut acquérir une puissance presque irrésistible même si elle renonce à employer la violence en face d’une énorme supériorité de forces matérielles5″. Elle précise à ce sujet un point de terminologie que nous avons déjà évoqué : « Il y a certainement de l’ironie à appeler cela « résistance passive » : c’est l’un des moyens d’action les plus actifs et les plus efficaces que l’on ait jamais inventés puisque l’on ne peut s’y opposer par une lutte entraînant défaite ou victoire, mais uniquement par des massacres qui laissent le triomphalisme vaincu lui aussi, privé de sa victoire, car nul ne peut régner sur des morts6″.

Hannah Arendt reconnaît que l’ordre politique qui règne par la violence sera durablement affaibli lorsqu’il utilise ses instruments pour dominer et écraser la résistance non-violente. Mieux que cela, ce recours à la violence est déjà le signe de l’usure du régime totalitaire. « La « solution » imposée du problème tchécoslovaque a précisément rendu manifeste l’affaiblissement intérieur et extérieur du gouvernement russe ». La victoire obtenue contre le pouvoir non-violent apparaît ainsi illusoire. Les inévitables conséquences négatives à long terme sur le régime montreront que cette victoire était illusoire et qu’elle annonçait en réalité une décomposition du régime totalitaire. Ainsi, « on peut obtenir la victoire en se servant de la violence comme d’un substitut du pouvoir, mais le prix qu’il faut payer est très élevé ; car il n’est pas payé seulement par le vaincu, mais également par le vainqueur, qui voit s’affaiblir son propre pouvoir7″. La conclusion d’Hannah Arendt de cette analyse du pouvoir qui ne repose pas sur la violence est tout à fait lumineuse et est constitutif de la grille de lecture de la non-violence politique.

Ce qu’il faut remarquer, dans le domaine politique, c’est qu’un pouvoir qui se sent diminué est tenté de compenser par la violence cette perte de pouvoir. […] Lorsque la violence n’est plus soutenue ni limitée par le pouvoir, on assiste à ce retournement bien connu, où les moyens deviennent leur propre fin. La fin est alors déterminée par les moyens – les moyens de la destruction – et la conséquence est que cette fin conduit à la destruction de tout pouvoir8« .

La démonstration d’Hannah Arendt montre qu’effectivement le pouvoir et la violence ne sont pas de même origine et de même nature. C’est pourquoi ils sont fondamentalement opposés. « Lorsque l’un des deux prédomine de façon absolue, l’autre est éliminé » affirme-t-elle. On n’a peut être pas assez prêté attention à ses propos qui montrent aussi toute la force de la non-violence en tant que pouvoir institué par le groupe et le nombre. Ce pouvoir de la non-violence peut donc être irrésistible face à la violence mise en oeuvre par les institutions politiques, s’il s’appuie sur une force pacifique organisée, déterminée, unie et puissante. Autrement dit, si la non-violence prédomine, c’est-à-dire si elle suffisamment massive et puissante, elle prend le dessus sur les forces mécaniques de la violence. « Il en résulte, résume Arendt, que la non-violence ne devrait pas être considérée comme le contraire de la violence. Parler d’un pouvoir non-violent est en fait une tautologie. La violence peut détruire le pouvoir, elle est parfaitement incapable de le créer9″.

Commentant cette vision du pouvoir, Bernard Quelquejeu souligne que « le pouvoir n’est pas originairement un « pouvoir sur », il est un pouvoir « en commun »10″. Il résulte essentiellement de la concertation des citoyens réunis pour se parler et agir ensemble. « Le domaine politique, écrit Hannah Arendt, naît directement de la communauté d’action, de la mise en commun des paroles et des actes11″. La cité politique existe à chaque fois que les citoyens créent, par la parole et l’action, un espace politique. Cet espace est un espace de délibération et de décision où la violence est bannie. Ainsi, remarque-t-elle, à propos de la cité grecque, « être politique, vivre dans une polis, cela signifiait que toutes choses se décidaient par la parole et la persuasion et non pas par la force ni la violence12″. C’est pourquoi, ajoute-t-elle, « aux yeux des Grecs, contraindre, commander au lieu de convaincre étaient des méthodes pré-politiques de traiter les hommes13″.

Toutefois, Hannah Arendt a conscience de la fragilité du pouvoir qui résulte de l’association volontaire des citoyens. Ce pouvoir, en tant qu' »espace de l’apparence », n’existe que tant que se manifeste la puissance du rassemblement par la parole et l’action. Dès que les citoyens se dispersent et que cesse l’action commune, l’espace politique originel disparaît. La communauté politique n’existe que dans l’action et ne saurait perdurer sous une autre forme.

Le pouvoir qui n’est pas actualisé disparaît et l’Histoire prouve par une foule d’exemples que les plus grandes richesses matérielles ne sauraient compenser cette perte. La puissance n’est actualisée que lorsque la parole et l’action ne divorcent pas, lorsque les mots ne sont pas vides, ni les actes brutaux, lorsque les mots ne servent pas à voiler des intentions mais à révéler des réalités, lorsque les actes ne servent pas à violer et détruire mais à établir des relations et créer des réalités nouvelles14.

Comme elle le souligne avec justesse, « la violence elle-même est inapte à la parole15″. C’est pourquoi l’action politique dans la cité qui est fondée sur la parole refuse la violence qui est l’antithèse de la parole. Remarquons qu’une parole violente n’est plus une parole, mais une forme parmi d’autres de violence. Ainsi, le pouvoir politique est fondé sur une parole et sur une action sans violence qui se renforcent l’une l’autre. Il y a là indéniablement une pensée particulièrement pertinente qui établit l’un des fondements d’un projet politique basé sur la non-violence.

1 Sur la violence, In Du mensonge à la violence, Calman-Lévy, 1972, p. 142

2 Ibid, p. 144

3 Ibid

4 Ibid, p. 153

5 Condition de l’homme moderne (1961), Calmann-Lévy, 1983, p. 260

6 Ibid, p. 260-261

7 Sur la violence, op. cit., p. 154

8 Ibid, p. 155

9 Ibid, p. 157

10 Bernard Quelquejeu, Sur les chemins de la non-violence, Vrin, 2010, p. 106

11 Condition de l’homme moderne, op. cit., p. 257

12 Ibid, p. 64

13 Ibid

14 Ibid, p. 259-260

15 De la révolution, p. 23

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