Définition et légitimité de la désobéissance civile d’après Gandhi

La légitimité du recours à la désobéissance civile s’inscrit chez Gandhi dans sa vision politique de la situation d’oppression vécue par le peuple indien soumis au colonialisme britannique. « Nous devons combattre le mal, écrit Gandhi, en cessant d’aider celui qui le fait, directement ou indirectement. […] Si un gouvernement commet une injustice grave, les sujets doivent retirer leur coopération, totalement ou partiellement, dans une proportion suffisante pour arracher le pouvoir au mal »1.

Pour Gandhi, la non-coopération est une exigence morale lorsqu’il s’agit de faire face à un système malfaisant comme l’était l’empire britannique. Cette non-coopération doit s’exercer dans la non-violence la plus stricte. Dans l’un de ses premiers textes sur la non-violence (intitulé comme tel) et publié dans le journal Young India (28 juillet 1921), Gandhi présente la non-violence comme l’élément central de la non-coopération. Il sait que la violence est un piège qui fournira un prétexte au pouvoir pour réprimer durement le mouvement. Seule la non-violence est à même de canaliser la colère et la révolte de ses compatriotes.

La non-violence est la partie la plus essentielle de la non-coopération. Nous pouvons échouer à tout le reste et continuer notre combat si nous restons non-violents. Mais nous capitulons misérablement si nous ne parvenons pas à adhérer à la non-violence. Rappelons que la violence est la clé de voûte de l’édifice gouvernemental. La violence étant son point de départ et son dernier refuge, il s'est presque totalement prémuni de la violence de notre part en se préparant à contrecarrer tous les efforts violents de la population. Nous coopérons donc avec le gouvernement de la manière la plus active lorsque nous avons recours à la violence. Toute violence de notre part est un signe de notre stupidité, de notre ignorance et de notre rage impuissante. Faire preuve de retenue sous la provocation la plus grave est la véritable marque des soldats. N'importe quel novice de l’art de la guerre sait qu’il doit éviter les embuscades de son adversaire. Et chaque provocation est une embuscade dangereuse dans laquelle nous devons résolument refuser de marcher2.	

Lorsqu’il commence à utiliser l’expression désobéissance civile en 1919, Gandhi, dans de nombreux textes, à ses militants, à ses correspondants et à la presse, prend le temps d’expliciter cette notion en insistant tout particulièrement sur la civilité de la désobéissance car, pour lui, elle est une ramification du satyagraha qui s’appuie sur l’ahimsa. Il la distingue d’emblée de la désobéissance « criminelle » ou violente. « La désobéissance civile, affirme Gandhi, est basée sur l’amour et la sympathie, tandis que la désobéissance criminelle est basée sur la haine et la malveillance »3. Les volontaires engagés dans la désobéissance civile ne doivent jamais se laisser aller au mépris et à la haine de l’adversaire. C’est pourquoi « la désobéissance civile est à la désobéissance criminelle ce que la lumière est aux ténèbres »4. La désobéissance civile s’oppose à la désobéissance criminelle, nous dit Gandhi, d’une part, parce qu’elle s’attaque aux seules lois immorales, mais aussi parce qu’elle ne donne prise à aucune forme de violence. « La désobéissance est civile en ce sens qu’elle n’est pas criminelle »5 , affirme-t-il dans une formule remarquable. « Le délinquant, écrit-il, transgresse la loi subrepticement et s’efforce d’échapper à la peine, pas le résistant civil »6. Ce dernier a à coeur d’appliquer les lois, non par crainte des sanctions, mais parce qu’il les estime nécessaire au bon fonctionnement de la société. Cependant, ajoute Gandhi, « dans certains cas, généralement rares, il estime que certaines lois sont tellement injustes que les appliquer serait déshonorant ». Son devoir est alors d’enfreindre la loi et d’endurer la peine que son acte a provoqué.

La désobéissance civile complète est une révolte, mais sans aucune violence. Celui qui s’engage à fond dans la résistance civile ne tient tout simplement aucun compte de l’autorité de l’État. Il devient un hors- la-loi qui s’arroge le droit de passer outre à toute loi de l’État contraire à sa morale. Il ne recourt jamais à la force et ne résiste jamais à la force quand on en fait usage à ses dépens7.

Pour que la désobéissance criminelle ne prenne le pas sur la désobéissance civile, il importe de créer une atmosphère propice au développement de la non-violence dans la lutte contre l’Etat colonial britannique. « La désobéissance civile de masse, écrit Gandhi en 1921, ne peut être tentée que dans une atmosphère calme, le calme de la force, pas celui de la faiblesse, celui du savoir, pas de l’ignorance »8 . Pour que cette atmosphère voit le jour, il est essentiel que ceux qui s’engagent dans la lutte le fassent au nom de l’intérêt général et non pas pour en tirer un profit personnel. La connaissance des enjeux de la lutte favorisent la patience, la discipline, la non-violence et l’acceptation de la souffrance. Gandhi en est convaincu, « plus grande est notre innocence, plus grande est notre force et plus rapide notre victoire »9.

Toutefois, Gandhi a conscience qu’il faut manier l’arme de la désobéissance civile avec la plus extrême précaution. « Elle est comme un couteau, dit-il, qu’il faut utiliser avec la plus grande retenue »10. Elle ne peut être utilisée que si les circonstances l’exigent. Tout au long de son combat pour l’indépendance, Gandhi n’aura de cesse de s’efforcer de maintenir la lutte dans la voie de la non-violence. On peine aujourd’hui à imaginer les efforts titanesques qu’il a accomplis pour tenter d’atteindre cet objectif impossible. Bien souvent, il est arrivé que le mouvement impulsé avec les méthodes de la non-violence dérapent dans la logique mortifère de la violence. En janvier 1922, près de trois ans après les événements dramatiques de 1919 (massacre d’Amritsar), il concentre son énergie à maintenir la désobéissance de masse dans la voie de la non-violence. « De ce fait, explique-t-il, nous devons donner sa signification pleine et, par conséquent, la plus élevée, à l’adjectif « civil », plutôt qu’au substantif « désobéissance »11. Il ajoute : « La désobéissance sans civilité, discipline, discernement, non-violence, est la destruction certaine »12.

Ayant insisté sur la dimension non-violente de la désobéissance civile, Gandhi veut convaincre ses compatriotes qu’elle est parfois un devoir moral ou un impératif catégorique. L’obéissance que tout citoyen doit à la loi ne saurait servir de prétexte pour rester silencieux et cautionner les lois injustes. Les exigences de la conscience doivent primer sur les obligations civiques et la contrainte de la loi car « la loi de la majorité n’a rien à dire là où la conscience doit se prononcer »13. La responsabilité du citoyen est engagée quand il coopère, même passivement, avec l’injustice. Retirer sa coopération et parfois désobéir à un pouvoir qui est responsable de graves injustices est non seulement un devoir, mais un droit.

Pour Gandhi, le citoyen ne peut échanger sa tranquillité et sa sécurité au prix de sa liberté. Obtenir les uns au détriment de l’autre, c’est faire preuve de lâcheté, et c’est surtout cautionner l’injustice. Pour sortir de ce dilemme, il doit avoir le courage de prendre le risque de la prison en désobéissant ouvertement et civilement. « Ainsi considérée, écrit Gandhi, la résistance civile14 est le moyen le plus efficace d’exprimer l’angoisse de son âme et le plus éloquent pour protester contre le maintien au pouvoir d’un Etat malfaisant »15. Quand bien même le résistant civil susciterait l’opprobre de ses contemporains qui voient en lui un danger pour la société, ce dernier ne déviera pas de son choix, car il « ne saurait vivre en s’accommodant de la souffrance » que représente les situations d’injustice de l’Etat. Ceux qui s’engagent dans la voie de la désobéissance civile doivent être prêts à subir la répression du pouvoir, c’est-à-dire l’emprisonnement. Comme Thoreau l’avait montré dans son essai, Gandhi explique qu’il vaut mieux encore la prison qu’une liberté consentie au prix de l’injustice. Ainsi,

Le résistant civil agit ainsi quand il estime que la liberté physique dont il jouit en apparence est devenue un intolérable fardeau. Il tire argument du fait qu’un État n’accorde de liberté personnelle que dans la mesure où le citoyen se soumet à la loi. Cette soumission aux décisions de l’État est le prix que paye la citoyen pour sa liberté personnelle. C’est donc une escroquerie d’échanger sa propre liberté contre sa soumission à un État dont les lois sont, totalement ou en grande partie, injustes16.

La désobéissance civile est un devoir du citoyen, elle est aussi un droit. « Je voudrais pouvoir convaincre tout le monde, écrit Gandhi, que la désobéissance civile est un droit propre à chaque citoyen »17. Il précise que celui-ci « ne peut y renoncer sous peine de cesser d’être un homme »18. Agir par la non-coopération et la désobéissance civile permet au citoyen d’exercer son droit à l’objection de conscience, son droit à avoir une attitude responsable dans l’histoire. La vertu essentielle du citoyen n’est donc pas l’obéissance inconditionnelle, mais la responsabilité. Celle-ci l’amène à faire oeuvre de discernement dans l’obéissance à la loi, discernement qui peut aller jusqu’au refus d’obéissance. Inspiré par Thoreau, Gandhi affirme que « si un gouvernement commet une grave injustice, le citoyen doit lui retirer sa coopération en tout ou partie, de façon à empêcher les dirigeants de perpétrer leurs méfaits »19.

Il est à souligner que dans ses définitions, Gandhi établit une distinction entre deux formes de désobéissance civile. La première est la « désobéissance civile défensive ». Elle s’applique à une désobéissance ciblée à telle ou telle loi, considérée comme injuste. Cette forme de désobéissance n’implique pas la remise en cause de l’Etat jugé comme légitime. Dans cet ordre constitutionnel et juridique, le citoyen respecte les lois et s’engage dans la désobéissance civile avec beaucoup de précaution et de prudence dans la mesure où il existe d’autres moyens légaux d’agir pour faire valoir ses droits ou modifier la loi injuste. La seconde forme de désobéissance est la « désobéissance offensive ou agressive ». Elle s’inscrit clairement dans le cadre d’une révolte globale contre l’Etat jugé illégitime et injuste et qui n’hésite pas à recourir à la plus dure répression pour lutter contre ses opposants. La visée de la désobéissance civile offensive est dans cette perspective clairement révolutionnaire, mais demeure soumise aux règles de la non-violence.

1Young India (16 juin 1920), in Résistance non-violente, Buchet-Chastel, 1986, p. 101

2 Young India (28 juillet 1921), The Collected Works of Mahatma Gandhi (Electronic Book), New Delhi, Publications Division Government of India, 1999, vol. 24, p. 20-21

3 Young India (27 juillet 1919), The Collected Works, op. cit., n° 18, p. 237

4 Ibid

5 Young India (14 janvier 1920), The Collected Works, op. cit., n° 19, p. 206. In Gandhi, Ma non-violence, Ed. Stock, 1973, p. 29.

6 Young India (14 janvier 1920), in Résistance non-violente, op. cit., p. 16.

7 Young India (10 novembre 1921), in Tous les hommes sont frères, Gallimard, col. Idées, 1969, p. 251.

8 Young India (4 août 1921), In Résistance non-violente, op. cit., p. 145.

9 Ibid, p. 146.

10 Young India (5 janvier 1922), in Résistance non-violente, op. cit., p. 147

11 Ibid

12 Ibid

13 Young India (4 août 1920), The Collected Works, vol. 21, p. 114. In Tous les hommes sont frères, op. cit., p. 247

14 Gandhi utilisait parfois l’expression « résistance civile » à la place de « désobéissance civile ».

15 Young India (10 novembre 1921), in Tous les hommes sont frères, op. cit., p. 252.

16 Ibid, p. 251.

17 Young India (5 janvier 1922), in Résistance non-violente, p. 147.

18 Ibid, p. 147-148.

19 Young India (16 juin 1920), Tous les hommes sont frères,  op. cit., p. 250

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