La non-violence : une nouvelle définition

Cette nouvelle définition de la non-violence sera publiée prochainement (début 2021) dans le Dictionnaire d’anthropologie prospective, publié par l’éditeur Vrin. Je l’ai rédigée dans le cadre de mes recherches lexicologiques et sémantiques sur le mot “non-violence” qui devraient aboutir à la publication d’un ouvrage, avec le concours de l’Institut de recherche sur la Résolution Non-violente des Conflits (IRNC). Les références entre parenthèses renvoient à la bibliographie qui suit l’article. Comme toute définition, celle-ci est bien entendu sujette au débat et à l’échange constructif. 

La non-violence est à la fois un principe éthique et une méthode d’action qui portent un projet de transformation sociale et politique. Elle est fondée sur le respect de la vie, la délégitimation de la violence et la cohérence entre la fin et les moyens. Elle vise à pacifier les relations humaines, à résoudre positivement les conflits de la cité et à construire une société plus juste et plus fraternelle, sans jamais recourir à la violence. Elle est indissociablement une philosophie et une stratégie, une sagesse pratique et une technique de résistance. Elle n’est pas une idéologie, ni un dogme, mais une recherche et un chemin pour s’efforcer de concilier l’exigence morale avec le réalisme politique. La non-violence se situe donc sur deux registres aux objectifs bien distincts. « En tant que principe philosophique, la non-violence est une requête de sens, en tant que méthode d’action, elle est une recherche d’efficacité ». (Muller, 2005). La « pertinence universelle du principe de non-violence » a été explicitement affirmée en 2007 par l’ONU dans sa résolution (61/271) décidant de célébrer chaque année, le 2 octobre, « la journée internationale de la non-violence ».

L’éthique de la non-violence prend sa source dans l’ahimsa, terme sanskrit qui est au coeur de la littérature jaïniste, bouddhiste et pour une part hindouiste, et qui signifie le renoncement à toute volonté de nuire et de tuer des êtres vivants. Gandhi traduira ce terme par « non-violence » en 1919, tout en faisant évoluer sa signification première en un principe de résistance active contre l’injustice coloniale, résistance qu’il nommait alors satyagraha (force de la vérité). Expérimenté avec succès en Afrique du Sud, le satyagraha, basé sur la non-coopération et la désobéissance civile, constituera un élément central de la lutte pour l’indépendance de l’Inde. Ainsi, la non-violence est à l’opposé des images caricaturales qui circulent parfois encore : passivité, lâcheté, résignation face à la violence. Elle veut être une force, « synonyme de vaillance exemplaire » (Gandhi, 1969).

Le principe de non-violence a été la matrice de nombreuses luttes de libération et de résistances à des dictatures aux quatre coins du monde (Sharp, 2014) : luttes populaires pour les droits de l’homme et des peuples (Amérique Latine, Afrique du Sud), résistances civiles sous l’occupation nazie en Europe, mouvements pour les droits civiques (USA), résistances à des coups d’Etat (France, Russie), soulèvements spontanés ou organisés (Philippines, pays arabes), mouvements de citoyens en Europe de l’Est (chute du mur de Berlin) et pour la démocratie (Chine, Serbie), résistances civiques non-violentes (Kosovo). Depuis les années 70, la non-violence est également au coeur de multiples luttes contre des projets industriels démesurés, pour la défense de l’environnement, plus récemment en faveur du climat, et pour d’autres modes de vie et de société basés sur la décroissance, la simplicité volontaire et le respect du vivant. Ainsi, la non-violence est un principe et une méthode toujours en rapport avec une finalité juste : la dignité de la personne humaine, la justice, les libertés et plus généralement la défense de la vie.

La force de la non-violence, c’est la force du nombre qui refuse toute collaboration avec le pouvoir responsable de l’injustice et de l’oppression. Au contraire du moyen de la violence qui est centré sur la destruction de l’ennemi, où la violence engendre la violence dans un rapport mimétique parfait (Girard, 1972), les moyens de la non-violence permettent de valoriser l’objet du conflit, c’est à dire l’injustice et l’oppression. Ce faisant, ils sont davantage en capacité de mobiliser parce que les actions de résistance sont à la portée du plus grand nombre. L’objectif est d’exercer une force de contrainte en privant l’oppresseur du soutien, de l’obéissance et de la résignation qui fondent son pouvoir. La non-coopération de masse en vue de tarir les sources du pouvoir oppressif est ainsi l’axe central d’une stratégie d’action non-violente (Muller, 1981). Elle se conjugue généralement avec un programme constructif qui met en oeuvre des projets alternatifs, tant sur le plan économique que social, permettant à la société civile de se mobiliser de façon très concrète sans attendre le changement institutionnel ou politique.

Les récentes recherches de M. Stephan et E. Chenoweth, chercheuses à la Kennedy School of Government (Harvard) et à l’International Center on Nonviolent Conflict (Boston), publiées dans l’ouvrage Why Civil Resistance works (2011), ont remis en cause le dogme politique répandu de l’efficacité de la résistance armée. Analysant de façon comparative 323 campagnes majeures armées et non-violentes entre 1900 et 2006, elles ont montré que 53% des campagnes non-violentes ont atteint leurs objectifs alors que le taux de succès pour les campagnes de résistance armée est de 26%. Pour les cinquante dernières années, la tendance est clairement à la hausse pour la fréquence et la réussite des luttes non-violentes, tandis qu’elle est significativement à la baisse pour les résistances armées. Le choix des méthodes non-violentes permet à un plus grand nombre de personnes de participer à la lutte, suscite un soutien plus important de l’opinion publique, rend plus difficile la répression (sans l’exclure), développe une force de pression considérable sur le pouvoir, tant sur le plan interne qu’externe, et favorise généralement l’instauration d’un régime démocratique. Ces travaux valident les hypothèses émises depuis plusieurs décennies par le chercheur américain Gene Sharp (The politics of nonviolent action, 1973).

Depuis les années 90, la non-violence trouve un terrain d’application dans « l’intervention civile de paix » à l’échelle internationale. Des groupes de civils non armés interviennent au sein de pays en conflit en mettant en oeuvre, généralement sous mandat international, des missions et des actions d’interposition, de médiation, d’observation et de protection en vue de favoriser le dialogue entre les parties en conflit et de rétablir, sauvegarder ou maintenir la paix. L’intervention civile peut être considérée comme une alternative à l’intervention militaire ; elle favorise l’émergence et la mise en place de solutions politiques aux conflits. Elle repose sur la formation d’équipes de civils au sein d’Organisations Non Gouvernementales. Aujourd’hui, elle privilégie surtout la protection non armée des civils, menacés dans leur pays par des conflits armés, avec l’appui des acteurs de paix locaux.

Pendant des siècles, nos sociétés ont généralement considéré la violence comme le seul moyen possible et efficace pour se protéger et se défendre. Ce faisant, elles ont cultivé la violence en la légitimant et en l’honorant. Notre culture peut-elle aujourd’hui être influencée par une philosophie et une pratique de la non-violence ? A l’heure où les menaces s’accumulent sur notre avenir commun, l’un des défis majeurs posé à l’humanité n’est-il pas que celle-ci devienne en capacité de développer une culture de non-violence, susceptible de transformer positivement et durablement les inévitables conflits présents et à venir et de construire une civilisation libérée de l’emprise de la violence ?

Le « Manifeste de Séville sur la violence » (1986), adopté par l’UNESCO en 1989, rédigé par un groupe international de scientifiques de multiples disciplines, affirme que la violence et la guerre n’ont pas d’origine biologique ou naturelle, mais ont des racines essentiellement culturelles et sont des inventions sociales. A ce titre, elles ne sont donc pas une fatalité inhérente à la nature humaine. L’humanité peut se libérer de la violence et de la guerre et inventer de nouvelles formes de résolution des conflits, pacifiques et positives. Dans le sillage du travail fondateur de Glen D. Paige sur la possibilité de sociétés non-meurtrières (Non-killing Global Political Science, 2002), la recherche anthropologique sur la paix et la non-violence a mis en évidence l’existence de sociétés pacifiques où le niveau de violence est quasi inexistant et où la guerre est bannie du fait d’un choix assumé du refus de la violence et d’une volonté de régler les conflits par la non-violence. Plus d’une centaine de sociétés non-violentes ont été identifiées, étudiées et documentées, tout particulièrement dans un site encyclopédique (www.peacefulsocieties.org). Des études comparatives ont été réalisées permettant de comprendre leur éthique et leurs stratégies pour éviter la violence et la guerre : l’automodération, la négociation, le maintien à distance, l’intervention, les rencontres pacificatrices et l’humour (Sponsel, 2013). Ces recherches sont souvent ignorées ou dévalorisées et donc méconnues. Elles proposent pourtant des pistes novatrices possibles pour sortir de la violence et de la guerre à l’échelle de l’humanité.

Dans cette perspective, l’investissement dans l’éducation à la non-violence apparaît décisif pour notre avenir commun. Pour déraciner les mauvaises herbes de la violence et de la guerre présentes dans notre culture, il est essentiel de semer très tôt les bonnes graines de la non-violence et de la paix. Cette éducation à un nouvel art de vivre ensemble enseigne l’autonomie, l’esprit critique, la responsabilité, la créativité, le respect, la coopération et la solidarité dans toutes les structures éducatives. Signe d’une évolution manifeste, le 10 novembre 1998, l’Assemblée générale des Nations Unies proclamait « la période 2001-2010 Décennie internationale de la promotion d’une culture de la non-violence et de la paix au profit des enfants du monde » (Résolution 53/25) afin de favoriser « le respect de la vie et de la dignité de chaque être humain ». Si au fil des ans, des programmes d’enseignement dans différents pays ont intégré l’éducation à la non-violence et à la résolution positive des conflits, il reste encore beaucoup à faire pour transformer les mentalités afin que nos civilisations substituent le paradigme de la non-violence à celui de la violence.

BIBLIOGRAPHIE
Gandhi, M.K. (1969),
Tous les hommes sont frères, Gallimard ;
Girard, R. (1972),
La violence et le sacré, Grasset ;
Luther King, M. (1968),
Combats pour la liberté, Payot ;
MAN (2014),
Pour une non-violence éthique et politique, Ed. du MAN ;
Mellon, C, Sémelin, J. (1994),
La non-violence, Presses Universitaires de France, col. « Que-sais-je ? » ;
Muller, J.-M. (1981),
Stratégie de l’action non-violente, Edition du Seuil ;
Muller, J.-M. (1997),
Principes et méthodes de l’intervention civile, Desclée de Brouwer ;
Muller, J.-M. (2005),
Dictionnaire de la non-violence, Edition du Relié ;
Paige, G. D. (2013),
Non meurtre : vers une science politique mondiale, Center for global nonkilling ;
Sémelin, J. (1989), Sans armes face à Hitler : la résistance civile en Europe : 1939-1943, Payot ;
Sharp, G. (1973), The politics of nonviolent action, Porter Sargent ;
Sharp, G. (2015), La lutte non-violente, pratiques pour le XXIème siècle, Ed. Ecosociété ;
Sponsel L. (2013), L’anthropologie de la paix et de la non-violence, Diogène, Juillet-décembre 2013, n° 243-244, 41-64 ;
Stephan, M., Chenoweth, E. (2011), Why Civil Resistance works : The strategic logic of nonviolent conflit, Columbia University Press.

5 réflexions sur « La non-violence : une nouvelle définition »

  1. Pourquoi une nouvelle definition? La non violence est un moyen de lutte pour les peuples qui luttent pour leurs droits et pour l’egalité. Referons nous à cesar Chavez, c’est lui qui a donné la plus belle definition. ‘nous ne sommes pas non violents parceque nous voulons sauver notre âme,. Nous sommes non violents parceque nous voulons obtenir la justice sociale, pour les ouvriers. Qu’ importe aux pauvres que l’on construise d’etranges philosophies de non-violence, si on ne leur donne pas de pain. (cesar Chavez).

    1. Bonjour Marie-Claude
      Cette définition a été écrite pour un public de chercheurs, d’universitaires dans le cadre d’un dictionnaire. Il existe peu de définition « complète » qui aborde toutes les facettes de la non-violence. J’ai essayé de prendre en compte toutes les dimensions du concept et de l’idée de non-violence dans un article de 10 000 signes, tout en la reliant à des faits, des événements et des problématiques d’hier et d’aujourd’hui. Elle n’est pas contradictoire avec la phrase de Chavez que tu cites, que je connais bien et qui est tout à fait essentielle. Bien à toi.

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