Martin Luther King et la désobéissance civile

Chaque année, le 3ème lundi du mois de janvier est un jour férié aux Etats-Unis. C’est le « Martin Luther King day », la journée Martin Luther King, en hommage au célèbre défenseur des droits civiques dans les années soixante. Observée pour la première fois en 1986, elle marque l’anniversaire de la naissance de Luther King (le 15 janvier 1929). Dans cet article, je voudrais exposer la pensée et l’action de Martin Luther King concernant la désobéissance civile. Loin de certaines images d’épinal qui ferait de King un doux rêveur (suite à son fameux discours « I have a dream »), il était surtout un homme profondément ancré dans les dures réalités de son temps, soucieux de résister efficacement par l’action non-violente aux injustices de la ségrégation raciale dans son pays.

Martin Luther King, alors jeune étudiant, avait été « enthousiasmé » par la lecture de Henry David Thoreau. « Au cours de mes études, écrit-il dans Combats pour la liberté, je lus pour la première fois l’essai sur la désobéissance civile de Thoreau. Fasciné par l’idée de refuser de collaborer avec un système mauvais, je fus tellement bouleversé que je relus l’ouvrage plusieurs fois. Ce fut mon premier contact intellectuel avec la théorie de la résistance non-violente1

Résister aux lois injustes

King apprit de Thoreau l’impérieuse nécessité de ne pas se résigner face à l’injustice, de lui opposer un refus total, quitte à ce que ce refus implique d’entrer en dissidence avec les lois de son pays. « J’ai alors acquis la conviction que le refus de coopérer avec le mal est une obligation morale, écrit-il, tout autant que la coopération avec le bien. Nul n’a su défendre cette idée avec autant d’éloquence et de passion que Henry David Thoreau. […] Les enseignements de Thoreau ont repris vie dans notre mouvement pour la défense des droits civiques. En vérité, ils sont plus vivants que jamais. Ils s’expriment par l’occupation d’un comptoir de restauration interdit aux Noirs ; par le voyage d’un groupe biracial dans un autocar comme l’ont fait les militants de la liberté à travers le Mississippi ; par une manifestation pacifique à Albany, en Géorgie ; par le boycottage des autobus à Montgomery, dans l’Alabama. Telles sont les conséquences de la ferveur avec laquelle Thoreau nous a enseigné qu’il faut résister au mal et qu’aucun homme soucieux de moralité ne peut patiemment supporter l’injustice2

Les exemples d’action évoqués par King apportent une première justification de la désobéissance civile. Celle-ci s’impose à tous ceux qui sont soucieux de la dignité humaine, qui ne veulent pas collaborer avec l’injustice et qui cherchent, en enfreignant la loi, à enrayer la machine qui produit l’oppression. Martin Luther King aura le souci constant d’expliquer, de justifier les raisons qui le poussent à enfreindre les lois ségrégationnistes. Dans la fameuse Lettre de Birmingham, alors qu’il est incarcéré, il apporte à ses détracteurs qui s’inquiètent qu’il proclame l’obéissance à certaines lois et l’infraction à d’autres, la précision suivante : « Il existe deux catégories de lois : celles qui sont justes et celles qui sont injustes. Je suis le premier à prêcher l’obéissance aux lois justes. L’obéissance aux lois justes n’est pas seulement un devoir juridique, c’est aussi un devoir moral. Inversement, chacun est moralement tenu de désobéir aux lois injustes. J’abonderais dans le sens de saint Augustin pour qui « une loi injuste n’est pas une loi ».3» Il précise que la loi juste est la loi qui s’accorde avec « la loi morale ou la loi de Dieu », c’est-à-dire qui « élève la personne humaine ». En conséquence, la loi injuste est la loi qui « dégrade la personne humaine ». Il souligne que « toute loi qui impose la ségrégation est injuste car la ségrégation déforme l’âme et endommage la personnalité. Elle donne à celui qui l’impose un fallacieux sentiment de supériorité et à celui qui la subit un fallacieux sentiment d’infériorité.4» La désobéissance civile n’est donc légitime qu’en rapport avec une injustice caractérisée qu’il ne suffit pas de dénoncer, mais qu’il importe de combattre pour la faire cesser.

L’arme ultime de l’action directe

King affirme que l’objectif de l’action directe non-violente n’est pas de vaincre l’adversaire, mais de le gagner à la cause qu’il défend. C’est pourquoi il préconise d’abord le dialogue et la persuasion pour tenter de le convaincre. Ce n’est seulement que lorsque le dialogue a échoué ou n’est plus possible, que l’action directe non-violente devient inévitable. Mais pour King, la négociation reste l’objectif de l’action. Il s’agit d’imposer cette négociation grâce à une stratégie de « la  tension » suscitée par l’action non-violente. King précise qu’il parle de « tension constructive et non-violente » qui permet à tous les protagonistes d’entrer dans un processus de résolution positive du conflit. Pendant la campagne de boycott des bus de Montgomerry, il écrit pour justifier l’action de désobéissance civile : « Nous entendons agir directement contre l’injustice, sans attendre que d’autres le fassent pour nous. Nous n’obéirons pas à des lois injustes, nous ne nous soumettrons pas à des pratiques injustes. Nous ferons tout cela paisiblement, ouvertement et joyeusement, parce que notre but est de persuader. Nous choisissons la voie de la non-violence parce que notre objectif est une communauté en paix avec elle-même. Nous tenterons de persuader par nos paroles, mais si nos paroles sont inefficaces, nous tenterons de persuader par nos actes. Nous accepterons toujours de discuter et de rechercher un compromis loyal, mais nous sommes prêts à souffrir, si nécessaire, et même à risquer nos vies pour témoigner de la vérité telle que nous la concevons.5. »

La désobéissance civile devient légitime dans cette stratégie lorsque tous les moyens légaux de protestation n’ont pas permis de créer un rapport de forces suffisant pour obliger l’adversaire à reconnaître les droits des Noirs et à négocier. King n’a jamais hésité à manier la symbolique des actions, à organiser des actions légales qui expriment une revendication forte. Dans la stratégie de l’action directe non-violente, il importe en effet d’utiliser d’abord tous les moyens légaux de non-coopération à disposition. Lorsque le constat est fait de l’impuissance des moyens utilisés, il importe de passer à une étape supérieure. Cette étape, c’est la désobéissance civile. Arme ultime et radicale, elle doit être minutieusement organisée pour rester civile et non-violente, mais également pour atteindre ses objectifs. Elle doit donc viser à l’efficacité politique. « La protestation non violente, précise King en 1967, doit désormais mûrir pour atteindre un autre niveau et correspondre à une impatience accrue chez les Noirs et à une résistance renforcée chez les Blancs. Ce deuxième niveau, c’est la désobéissance civile de masse. Il nous faut plus qu’une affirmation devant la société ; il nous faut une force qui interrompe son fonctionnement à certains postes dés.6 » King se distingue de Thoreau sur ce point. Il ne s’agit pas seulement de désobéir pour être en accord avec sa conscience, mais de s’organiser collectivement pour établir une pression politique insupportable pour le pouvoir.

Une action constructive

Cependant, la désobéissance civile ne saurait être confondue avec une action qui vise seulement à contester un système mauvais. De plus, elle ne doit surtout pas être un combat dont l’objectif est de détruire l’adversaire. Elle est fondamentalement une action tournée vers l’avenir, une action positive pour construire de nouveaux droits et de nouvelles lois. Sa légitimité vient qu’elle est une action non-violente qui cherche à bâtir une société juste et respectueuse de la dignité de l’homme. Soulignant l’apport de Thoreau dont il se réclame, King indique que « nous sommes les héritiers d’une tradition de contestation créatrice.7 » La créativité de l’action se manifeste par son caractère non-violent, mais aussi par sa dimension positive. Elle est donc à la fois civile et civique. « La désobéissance civile de masse, ajoute King, en tant que nouvelle étape dans la lutte peut transformer la colère profonde du ghetto en une force constructive et créatrice. Disloquer le fonctionnement d’une ville sans la détruire peut être un acte plus efficace qu’une émeute parce qu’il est plus durable, plus onéreux pour la société, sans être inutilement destructeur. Enfin, c’est un moyen d’action sociale que le gouvernement a plus de mal à réprimer par la force.8 »

Cette dimension positive de la désobéissance civile, King n’a eu de cesse de la mettre en avant dès ses premiers pas dans la lutte contre la ségrégation raciale. Ainsi, lors de la campagne de boycott des autobus de Montgomery, King s’interrogeait déjà sur l’expression de « boycott » qui peut n’apparaître que comme une action d’opposition et de refus. « Le boycott est un moyen de pression économique destiné à anéantir autrui, expose-t-il sans détours. Nous autres, nous entendions aboutir à un résultat positif. Notre but n’était pas de pousser la compagnie des autobus à la faillite mais d’y introduire la justice.9» Luther King se situe dans le droit fil de ce que Gandhi appelait « le programme constructif » qui vise, dans le même temps de la lutte et de la résistance à l’oppression, à mettre en place des projets politiques, économiques et sociaux avec les acteurs de la lutte. « Tel doit donc être notre programme actuel, affirme-t-il dans Combats pour la liberté : résistance non-violente à toutes les formes d’injustice raciale, y compris les lois et pratiques régionales ou locales, même s’il faut pour cela faire de la prison ; ensuite, action imaginative, hardie et constructive en vue de sortir d’un marasme hérité d’un passé d’esclavage et de ségrégation, d’infériorité scolaire, de taudis et de sous-développement politique. D’une part, il faut continuer à résister à la ségrégation, cause fondamentale de notre retard ; d’autre part, nous devons faire tous nos efforts pour rattraper ce retard. Nous devons simultanément lutter contre les causes et réparer les effets10. » Chercher à exercer le pouvoir de la société civile sans attendre la prise du pouvoir politique est aussi un bon moyen de canaliser l’agressivité des opprimés vers des actions qui annoncent la société de demain.

Accepter les conséquences

Martin Luther King est fondamentalement en accord avec Thoreau sur la question de l’acceptation des sanctions, en tant que témoignage exemplaire à destination de l’opinion publique. « Quiconque enfreint une loi injuste, écrit-il, doit le faire ouvertement, avec ferveur, et la volonté d’en accepter les conséquences. Je soutiens que quiconque enfreint une loi parce que sa conscience la tient pour injuste, puis accepte volontairement une peine de prison afin de soulever la conscience sociale contre cette injustice, affiche en réalité un respect supérieur pour le droit11

Durant la campagne de Birmingham, King eut la satisfaction de voir combien la détermination non-violente des manifestants était une force qui savait faire face avec dignité et efficacité aux armes de la répression. « Notre lutte atteignit son apogée tragique, commente-t-il, lorsque environ trois mille cinq cents manifestants remplirent pratiquement toutes les prisons de la ville et des agglomérations avoisinantes, tandis qu’environ quatre mille autres continuaient à défiler et à manifester pacifiquement. La ville de Birmingham sut alors qu’elle ne pourrait plus continuer à fonctionner jusqu’à ce que les revendications de la communauté noire eussent été satisfaites.12 » Accepter d’aller en prison est certes est un devoir pour celui qui enfreint la loi, mais cela peut être également une tactique imparable pour résister collectivement au pouvoir. « Remplir les prisons », selon le principe de Gandhi, tel est le mot d’ordre qui a été appliqué avec succès durant les campagnes d’action de King, grâce notamment à l’implication massive de la jeunesse.

Mais accepter les risques de la sanction est aussi la preuve de la détermination du mouvement. L’affichage de cette volonté fait partie intégrante de la construction du rapport de force. Lorsque des milliers de personnes sont prêtes à aller en prison, c’est le signe d’une force qui ne peut plier sous les coups de la répression. L’adversaire ne sait plus comment agir. Il est mis dans l’embarras car tous ses repères s’effondrent. King l’avait compris. « Au moment de notre procès, raconte-t-il, en avril, tout le monde à Birmingham avait compris que nous ne nous rétracterions jamais, même si nous devions pourrir en prison. Les autorités allaient donc être obligées de nous condamner à la prison à vie. Certain, désormais, que nous ne céderions pas, l’Attorney comprit indubitablement qu’il allait faire de nous des martyrs, ce qui ne manquerait pas de monter l’opinion publique nationale contre la ville de Birmingham. Brusquement, on changea de tactique. L’accusation de délit civil se mua en accusation, moins sévère, de délit criminel, dont nous fûmes rapidement convaincus le 26 avril. De plus, le juge annonça qu’il reportait le jugement et nous donnait vingt jours pour faire appel. Nous ne doutâmes plus désormais que les bastions ségrégationnistes de Birmingham ne fussent en train de perdre du terrain.13 »

Ainsi, la légitimité de la désobéissance civile chez King est fondée sur l’idée que l’injustice ne peut être combattue efficacement que si on lui oppose une force collective non-violente. La machine de l’injustice doit être grippée au cœur du système sans offenser et sans humilier ceux qui sont aux commandes. La désobéissance civile peut devenir ainsi une force qui canalise la révolte et la colère vers des actions constructives qui annoncent une société de concorde et de fraternité. Sa dimension collective et non-violente, son caractère constructif ainsi que l’acceptation du prix à payer dans la lutte sont les trois piliers sur lesquels reposent la justification de la désobéissance civile dans la société américaine. C’est précisément l’action et la réflexion de King dans les années 50 et 60 qui ont porté sur la place publique le débat sur la désobéissance civile (civil disobedience), avec notamment les travaux d’Hannah Arendt et de John Rawls.

Article publié pour la première fois dans la revue Alternatives Non-Violentes, mars 2008, n° 146.

1 Martin Luther King, Combats pour la liberté, Petite Bibliothèque Payot, 1968, p. 94.

2 Martin Luther King, Autobiographie, textes réunis par Clayborne Carson, Bayard, 2000, p. 32-33.

3 Lettre de la prison de Birmingham, in Autobiographie, op. cit., p. 237.

4 Ibid.

5 Combats pour la liberté, op. cit., p. 233

6 Martin Luther King, La seule révolution, Casterman, 1968, p. 34

7 Autobiographie, op. cit., p. 32

8 La seule révolution, op. cit.,

9 Combats pour la liberté, op. cit., p. 50-51.

10 Ibid, p. 241

11 Lettre de la prison de Birmingham, op. cit., p. 101.

12 La seule révolution, op. cit., p. 85

13 Martin Luther King, Révolution non-violente, Payot, 1965, p. 127

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