Défendre les frontières de la démocratie

resistance%20civile%20gp3Quelles sont les menaces qui pèsent sur notre démocratie ? Assurément, nous ne sommes plus au temps de la guerre froide où la menace désignée était militaire. Notre défense se situait alors clairement dans l’optique d’une invasion de l’armée soviétique. Ce schéma étant périmé, il convient d’affirmer que ce ne sont pas tant notre territoire qui est menacé par une hypothétique invasion militaire que notre démocratie. « Le territoire dont l’intégrité garantit la paix, c’est-à-dire la justice et la liberté, ce n’est pas celui de la géographie, mais celui de la démocratie, écrit justement Jean-Marie Muller ». Je propose dans cet article une réflexion sur les enjeux de la défense civile de la démocratie.

Notre société est d’abord menacée de l’intérieur par des idéologies qui sont aux antipodes du respect de la dignité de l’homme. Ces idéologies sont essentiellement le nationalisme, le racisme, l’antisémitisme et l’intégrisme religieux, mais aussi les doctrines économiques basées sur la recherche du profit, doctrines qui entraînent misère, exclusion et discriminations. La montée du parti d’extrême droite et plus largement des populismes constituent également un danger pour la démocratie. Elle sont le signe que l’idéologie nauséabonde qu’ils véhiculent a empoisonné de nombreux esprits, tout particulièrement vis à vis des étrangers installés sur notre sol et des migrants. Les victoires électorales du FN sur le plan local entraînent déjà des atteintes aux valeurs et aux principes qui fondent notre vivre ensemble. Ce qui ne peut que conforter la nécessité d’imaginer des formes nouvelles de résistance et de défense de la démocratie par les citoyens eux-mêmes.

Je n’oublie pas le terrorisme qui est considéré comme une menace concrète et bien réelle dans la mesure où il frappe directement des civils innocents. Mais, nous le savons, combattre le terrorisme par la guerre est inefficace. Cela n’empêche pas des illuminés manipulés de commettre des actes irréparables sur notre sol. Le combat contre le terrorisme est d’abord un combat contre les causes qui alimentent les idéologies de la haine et de la destruction nihiliste. Et dans ce combat international, ce ne sont pas nos armées qui sont en première ligne, mais les civils. Car le but du terrorisme est de détruire notre lien social, notre vivre ensemble. C’est pourquoi, sur notre sol, le combat contre le terrorisme est aussi une résistance pour défendre nos valeurs avec des moyens qui sont en cohérence avec ces valeurs. Ce que j’ai appelé en novembre 2015 la résistance fraternitaire.

Les stratèges considèrent généralement que la fin justifie les moyens, sans réaliser que les moyens engagés peuvent être inopérants, inappropriés et en fin de compte inefficaces face à la menace ou à l’agression elle-même. L’accumulation d’armes nucléaires qui prennent en otages des millions de civils innocents et qui font peser une menace de destruction par représailles massives sur notre pays est un exemple qui illustre parfaitement cet aveuglement. De même, face à la menace terroriste, il apparaît évident que notre société est largement désarmée malgré un équipement militaire conséquent de nos armées. Si les menaces qui pèsent sur notre société sont d’ordre idéologique, politique, économique ou écologique, alors les moyens de la défense doivent être adaptés à ces menaces.

Ainsi, la défense de la démocratie n’est plus exclusivement l’affaire des militaires, mais bien celle des civils. La défense doit être avant tout civile et organisée dans le cadre des institutions de la société politique et des organisations de la société civile. Aujourd’hui, la défense civile n’est qu’une composante ultra minoritaire de la défense globale dominée par la défense militaire. De plus, cette défense civile demeure conçue comme une protection de la population civile (face à des bombardements), mais non point comme une participation de celle-ci à la défense de la société démocratique. Il y a là une insuffisance criante et une contradiction. En effet, nous savons que tout organisme vivant développe naturellement ses propres moyens de défense et ce sont les moyens que le corps social développe en temps de paix qui doivent être utilisés en temps de crise. La défense de la démocratie devrait reposer sur les acteurs et les institutions de la démocratie.

Cette défense civile que nous préconisons est une défense sociale, en ce sens qu’il existe un lien fondamental entre les luttes sociales pour la préservation et la promotion des droits et des libertés en temps de paix et la défense par la société civile de ces mêmes droits et libertés en temps de crise. Nous pouvons d’ailleurs postuler que plus les citoyens d’un pays participent à la vie démocratique de leur pays, plus ils seront motivés et préparés à défendre la démocratie si celle-ci était menacée, y compris par un coup d’Etat ou une agression extérieure. « Le meilleur moyen de préparer la défense de la démocratie pour les temps de crise est de la renforcer et de la rendre plus effective en temps de paix, indiquent les auteurs de l’étude La dissuasion civile1« . Il est significatif à cet égard de constater que les pays où la résistance civile contre l’occupant nazi s’est le plus développé étaient les pays à forte tradition démocratique et haute cohésion sociale.

Jusqu’à maintenant, les civils n’ont pas eu de place dans la défense de la démocratie. La défense nationale est en effet essentiellement struturée par la dissuasion nucléaire et des systèmes d’armes très sophistiqués. Cette orientation, depuis des décennies, a contribué à déresponsabiliser les citoyens des enjeux de la défense. Comme le souligne justement Jean-Marie Muller, « dès lors que la technologie précède, supplante et finit par évacuer la réflexion politique et l’investigation stratégique, ce n’est plus le citoyen qui est l’acteur de la défense, mais l’instrument technique, la machine militaire, le système d’armes2« . L’esprit de défense ne se commande pas, il doit s’enraciner directement dans l’engagement des citoyens dès le temps de paix dans la vie démocratique de la cité. La préparation à la défense civile ou sociale peut se situer au coeur des institutions et des organisations de la société civile là où s’exercent la responsabilité civique des citoyens. Ainsi, au lieu de militariser les civils, il convient de civiliser la défense.

Tout particulièrement, les associations ont un rôle central à jouer dans la défense civile3. Acteurs majeurs de la vie démocratique, elles doivent être des acteurs essentiels de la défense de la démocratie. Leur rôle idéologique, politique et social dans le processus démocratique légitime amplement leur participation à la défense civile. Les associations qui développent de nombreux réseaux d’entraide et de solidarité dans les luttes contre les exclusions et les discriminations participent à la cohésion du tissu social, indispensable en cas de menace sérieuse sur la démocratie. Nous savons que plus une société est atomisée et fracturée, plus elle aura des difficultés à faire front pour se défendre en cas de menace sérieuse sur son existence. Les associations peuvent être un vecteur central de la mobilisation civile, de la circulation de l’information, de la diffusion des consignes de résistance, et l’organisation d’actions de masse. Elles peuvent contribuer efficacement à enrayer les tentatives de déstabililation ou de mises au pas de la société et contraindre un éventuel agresseur ou usurpateur à renoncer à son entreprise de contrôle ou d’influence de la société démocratique.

Si l’objectif de la défense civile est la défense de la démocratie, alors les moyens qu’elle prépare et éventuellement met en oeuvre doivent être compatibles avec les valeurs et les structures de la démocratie. C’est homogénéité entre la fin et les moyens n’est pas seulement le fruit d’une préoccupation éthique, elle constitue une condition d’efficacité de la défense préparée. « Les moyens, affirme Gandhi, sont comme la graine, et la fin comme l’arbre. Le rapport est aussi inéluctable entre les fin et les moyens qu’entre l’arbre et la semence4« . Les moyens de la défense civile non-violente sont parfaitement cohérents avec les finalités de la démocratie. En somme, il s’agit de se défendre sans se renier, et surtout sans se détruire. C’est pourquoi la défense civile est une défense collective non-violente qui vise à résister à toute tentative de domination ou de destabilisation politique, d’influence idéologique ou d’exploitation économique de la société.

La défense civile, non hiérarchisée et décentralisée, est une défense populaire de la société civile. Elle donne au peuple les moyens de se défendre y compris contre les abus de l’Etat et éventuellement contre les excès de l’armée. Il est probable que l’Etat regardera avec méfiance cette alternative à la défense militaire… Le chercheur américain Gene Sharp relève à ce propos : « Il est fort probable que cette foi en la toute-puissance de la violence et cette ignorance de la puissance de la lutte populaire non-violente ont été tout à fait compatibles avec les intérêts des élites dominantes dans le passé, lesquelles ne voulaient pas que le peuple prenne conscience de son pouvoir potentiel5« . En réalité, l’Etat sait pertinemment qu’une telle stratégie de défense aux mains de la population la rendrait très certainement ingouvernable en temps de paix. C’est pourquoi une telle défense civile n’est concevable que dans une société démocratique avancée où le rôle de l’Etat est réduit au strict minimum.

1 Christian Mellon, Jean-Marie Muller, Jacques Sémelin, La dissuasion civile, FEDN, 1985, p. 48

2 Jean-Marie Muller, Le principe de non-violence, DDB, 1995, p. 210.

3 Voir notre étude, La place et le rôle des associations dans une stratégie de dissuasion civile, IRNC-FNDVA, 1988, 120 p.

4 Gandhi, Tous les hommes sont frères, Gallimard, 1969, p. 149.

5 Gene Sharp, « A la recherche d’une solution au problème de la guerre », dans Alternatives Non Violentes, n° 39, décembre 1980, p. 10

2 réflexions sur “Défendre les frontières de la démocratie

  1. Bonjour Alain,

    100% de candidats sont aux antipodes de toute stratégie non-violente. Ils sont aux antipodes de nous tous d’ailleurs et des vrais problèmes du monde ainsi que des vraies solutions.
    A l’inverse de cela, je sens un immense mouvement qui monte et j’ai envie d’y contribuer.
    Ceci me fait énormément penser à ton « En conscience, je refuse d’obéir » et en cela, ça me donne aussi beaucoup d’espoir quant à ce qui peut en sortir.
    Il ne faut pas se leurrer, nous traversons une « Basse époque » (Castoriadis) et elle nécessite un changement de braquet radical dans notre façon de nous mobiliser et d’agir.
    Il ne s’agit plus de seulement voter blanc (inutile !) ou de choisir « le moins pire » ni même de « voter pour celui-ce pour mieux voter contre celui-là » : l’heure est beaucoupà trop grave et les urgences trop importante pour laisser encore du temps au temps…
    Les conséquences de la catastrophe écologique actuelle (qui n’est plus une crise) seront plus importantes et de si looin (!) que celles des deux guerres mondiales réunies…
    Alors, les soirées de Macron, les costards de Fillon …

    Voilà donc ce mouvement, pour moi le choix est fait depuis des mois et c’est définitif :

    http://www.donquichotte-editions.com/donquichotte-editions/livres/voter-cest-abdiquer.html

    Bonne lecture et bonnes réflexions à tous !

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  2. Merci Alain pour cet article, pour cette analyse qui nous incite, en ces temps un peu obscurs, à la réflexion sur la défense de la démocratie , sur la défense des valeurs de liberté, égalité, fraternité, laïcité, qui nous sont chères. Occasion aussi de souligner le travail des associations dans le renforcement du lien social. Il est de notre responsabilité de déceler, mettre en avant tout ce travail , ces actions qui participent à un bien vivre ensemble et qui renforcent notre démocratie. oui c’est bien le temps d’une résistance fraternitaire pour tracer des chemins d’espérance.
    Surtout ne pas tomber dans le piège de la résignation; une résistance des actions dans la joie, la confiance comme un élan pour rassembler, avancer.

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