13 novembre. Après Paris, l’impératif d’une résistance fraternitaire

solidarityAprès l’attentat d’Oslo et le massacre d’Utoya en juillet 2011, Jens Stoltenberg, le premier ministre norvégien, avait déclaré : « Vous ne détruirez pas la démocratie et notre travail pour un monde meilleur. Nous allons répondre à la terreur par plus de démocratie, plus d’ouverture, plus de tolérance ». Ce courageux message doit nous inspirer. Il doit nous inspirer pour que nous sachions maintenir la flamme fragile de l’espérance dans ce monde qui n’en finit pas de montrer sa face la plus hideuse.

L’Etat est en guerre contre un groupe terroriste. Certes. C’est dans sa logique avec ses propres armes. Mais le peuple français, lui, n’est pas en guerre. Son devoir, notre devoir est de trouver les chemins d’une résistance éthique, exigeante et permanente. Contre les idéologies de la haine, de l’exclusion et de la violence. Contre ceux qui les soutiennent. Mais aussi pour défendre une autre conception de la vie en société, pour vivre sans concession les valeurs qui fondent notre République, pour construire une société plus juste, plus fraternelle, plus solidaire, plus ouverte, plus tolérante.

Les idéologies de la haine et de la violence qui manipulent les esprits faibles, qui arment leurs sentiments et leurs bras, doivent être délégitimées et combattues par la seule attitude éthique qui vaille : la résistance fraternitaire. Ces idéologies triompheront, si nous oublions et renions les valeurs qui fondent notre vivre ensemble : la démocratie, le pluralisme, la tolérance, l’ouverture, la liberté, la fraternité. Ce sont bien ces valeurs-là qui sont directement visées par les terroristes qui tuent lâchement des femmes et des hommes désarmés. Mais, paradoxalement, elles sont notre ultime protection.

Face à ces ennemis de la fraternité qui ont commis l’irréparable, nous devons répondre par davantage de fraternité. La fraternité en actes sera notre riposte collective pour sauver notre vivre ensemble, menacé par des divisions et des fractures qui demain pourraient nous être fatales. Ce n’est plus un débat, ni une option possible, mais une exigence, un impératif qui s’impose à chacun. Si nous ne voulons pas sombrer dans les ténèbres de la peur, de la haine, de l’intolérance, de la violence et de la guerre, nous n’avons d’autres choix que de vivre et d’agir davantage encore selon l’exigence de fraternité qui est notre raison de vivre. Ce sera une résistance pour l’idéal de la fraternité avec les armes de la fraternité.

Comment résister ? Il nous faut d’abord résister à la tentation de céder à nos vieux démons qui ont apporté tant de malheurs dans notre histoire : ne pas céder à la peur qui fait le lit de nos lâchetés et des régimes autoritaires ; ne pas céder à l’intolérance qui nous fera désigner des boucs émissaires à sacrifier ; ne pas céder à la haine et à la loi du talion qui nous aveugleront et nous mèneront dans des impasses mortelles ; ne pas céder à l’individualisme, à l’égoïsme qui nous rendraient incapables d’apporter des solutions collectives aux multiples défis que nous devons relever ensemble. En repoussant énergiquement ces vieux démons, nous affirmons notre volonté de délivrer l’avenir de la fatalité de la violence et de la guerre.

La résistance fraternitaire nous invite également à être lucides sur nous mêmes, avant même de pointer du doigt ceux qui nous menacent dans nos existences. Osons affronter quelques questions dérangeantes : que n’avons-nous pas fait, et que faisons-nous concrètement pour construire un monde libéré de la violence, de la guerre et du terrorisme ? Qu’avons-nous fait pour soutenir le peuple syrien qui, sans violence, pendant des mois en 2011, a manifesté au péril de sa vie contre la dictature de Bachar El Assad ? Cette héroïque résistance non-violente a été ignorée et les Etats se sont réveillés, trop tard, quand la Syrie a basculé dans la guerre civile qui a engendré le terrorisme dont nous sommes victimes aujourd’hui. Quelles sont nos responsabilités dans les dérives de personnes, souvent jeunes, qui par haine de nous-mêmes, de nos valeurs et de notre société, se laissent embrigader pour devenir des meurtriers sans pitié ? Nous ne pourrons ignorer encore longtemps notre propre responsabilité dans les désordres du monde qui, aujourd’hui chez nous, nous plongent dans l’horreur et l’effroi.

C’est pourquoi nous devons aussi poser des questions à nos responsables sur des politiques qui alimentent à leur façon la culture de la guerre et de la violence sur laquelle le terrorisme prospère. Ainsi, la France demeure l’un des principaux vendeurs d’armes dans le monde. Ce faisant, elle exporte la guerre aux quatre coins de la planète et nourrit en retour le terrorisme qui frappe les civils innocents. Jadis, elle diffusait les idées universelles des Lumières pour sortir les peuples de l’oppression, aujourd’hui, elle répand des armes grandement destructrices qui font le malheur des peuples. Il appartient désormais aux citoyens français de dénoncer ce commerce de la honte qui déshonore notre pays et qui a sa part de responsabilité dans les tragédies d’aujourd’hui.

Et enfin, surtout, c’est le sens que nous donnons à nos existences que nous sommes mis au défi de revisiter et de redéfinir. La violence, la guerre, le terrorisme sont le non sens. Toujours ils détruisent, jamais ils ne construisent. Et pourtant, ils prospèrent. Parfois avec notre complicité, silencieuse ou active. Aurons-nous le courage de la non-violence en tant que morale de conviction et morale de responsabilité ? Aurons-nous le courage de résister avec les armes de la fraternité pour ne pas nous prêter au mal que nous condamnons ?

La non-violence n’est pas une utopie, elle est l’attitude de l’homme debout qui refuse toute soumission aux idéologies de la violence et aux systèmes de la terreur. Elle est l’exigence de ceux qui veulent agir efficacement dans l’histoire, sans céder sur les principes. La résistance fraternitaire, non-violente, s’impose à nous pour « servir la dignité de l’homme avec des moyens dignes, au milieu d’une histoire qui ne l’est pas » (Albert Camus). La non-violence, en tant qu’exigence, en tant que transcendance, en tant que résistance, porte l’espérance d’un monde libéré de l’emprise de la violence. A notre mesure, nous pouvons décider de stopper en chacun de nous l’engrenage de la haine et de la violence. A notre mesure, nous pouvons incarner un avenir qui refuse toute légitimité à la haine et à la violence.

Ces terribles événements de Paris nous invitent désormais à sortir de notre indifférence et de notre passivité. Sans tarder. La guerre immonde est désormais chez nous et elle nous concerne tous. Les réponses et les solutions ne seront pas seulement entre les mains du pouvoir. Elle sont aussi de notre responsabilité. C’est avec les citoyens, et non pas contre eux, qu’un avenir fraternel peut se construire. Cet avenir que nous devons à nos enfants, il est contenu dans cette belle maxime d’un grand défenseur de la liberté et de la fraternité, Martin Luther King : « Il nous faut apprendre à vivre ensemble comme des frères, sinon nous allons périr ensemble comme des imbéciles ».

Le 15 novembre 2015

4 réflexions sur “13 novembre. Après Paris, l’impératif d’une résistance fraternitaire

  1. […] Je n’oublie pas le terrorisme qui est considéré comme une menace concrète et bien réelle dans la mesure où il frappe directement des civils innocents. Mais, nous le savons, combattre le terrorisme par la guerre est inefficace. Cela n’empêche pas des illuminés manipulés de commettre des actes irréparables sur notre sol. Le combat contre le terrorisme est d’abord un combat contre les causes qui alimentent les idéologies de la haine et de la destruction nihiliste. Et dans ce combat international, ce ne sont pas nos armées qui sont en première ligne, mais les civils. Car le but du terrorisme est de détruire notre lien social, notre vivre ensemble. C’est pourquoi, sur notre sol, le combat contre le terrorisme est aussi une résistance pour défendre nos valeurs avec des moyens qui sont en cohérence avec ces valeurs. Ce que j’ai appelé en novembre 2015 la résistance fraternitaire. […]

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  2. Malheureusement, la France n’est pas la Norvège et les si saines paroles du ministre norvégien après l’épouvantable massacre d’Utoya sont piétinées par nos politiques qui ont décidé de sacrifier la démocratie, appliquant, directement, le projet des terroristes contre les citoyens :
    http://www.reporterre.net/La-police-traite-les-militants-du-climat-comme-des-terroristes

    Qui peut encore douter de la théorie de l’effondrement développée ici :
    http://pabloservigne.com/comment-tout-peut-seffondrer/

    En moins de 15 jours et avec seulement 12 salopards déterminés, Daesh est pervenu à mettre une démocratie à genoux (pire : elle se met à genoux elle même…) :

    – sortie de l’Etat de droit (La France déroge désormais à la Convention Européenne des droits de l’Homme (!) et le 1er ministre a imploré les députés de ne pas convoquer le Conseil d’Etat (!!) pour contrôler la légalité constitutionnelle des mesures actuelles)

    – Etat d’urgence prolongé pour plusieurs mois

    – Destruction de la mobilisation citoyenne contre le réchauffement climatique

    – Arrestation de militants écologiste (à qui le tour ?)

    – Triomphe des intégristes (islamistes) permettant le triomphe d’autres intégristes tout aussi dangereux : ceux du FN, historiquement affiliés à Pétain et au nazisme

    – élus demandant publiquement l’arrestation et l’incarcération de personnes sans procès ni intervention d’un juge (exemple : demandes de Wauquiez)

    Grâce à l’insignifiance de nos élus, à leur irresponsabilité et à leur inconséquence, Daesh a réduit nos libertés exactement comme il l’entendait. Bravo les politiques et… honte à vous. Vous nous laissez, nous, citoyens, seuls entre deux barbaries voire trois (terrorisme islamiste, arbitraire et violence policière et triomphe fasciste du FN).

    Il est urgent que les citoyens reprennent le pouvoir, les risques de dérapages de cette sortie de l’Etat de droit (qui dérape déjà, par définition…) sont effroyables.

    Je n’irai pas voter aux régionales : inutile de cautionner ce grand cirque pour des politiques qui nous poignardent dans le dos et nous mettent plus que jamais en danger. Et je ne remercie pas les ONG et assos qui collaborent sagement à ces dérapages en organisant des manifestations… à la maison !
    Le devoir de tout citoyen est de converger vers Paris pour la grande manifestation du 12 décembre :
    http://350.org/fr/d12/

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  3. Je trouve réconfortant de lire quelques témoignages de personnes durement frappées par le deuil et qui tiennent ce raisonnement, refusent la haine. Au coeur de l’émotion et de l’effroi, la tentation est certainement facile de choisir la violence… j’avoue que ce matin en écoutant le premier journal j’étais éberluée des « frappes » opérées en représailles. Il y a d’autres chemins, d’autres moyens pour les affaiblir et la fraternité en est un. Qu’avons nous fait de tous ces jeunes pour leur avoir enlevé tout autre espoir que finir en martyr ? Qu’avons nous fait pour respecter tous ces pays qui ont connu, il y a si peu de temps une heureuse cohabitation entre religions ; les partitions opérées par l’occident, les colonisations, puis l’abandon à des dictatures, nous n’en sommes pas responsables, humains d’aujourd’hui, mais il me semble que notre regard a été bien indifférent voire condescendant sur tous ces pays devenus au mieux des destinations touristiques bon marché. Ce sont aussi ces questions que nous devons nous poser. Notre solidarité, notre fraternité, leur liberté.

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  4. On est un peu anéanti devant l’ampleur du désastre. Que faire? on est démuni matériellement, politiquement. Resserrer des liens entre gens de bonne volonté, sans repli sur soi, ouvrir nos mains, ouvrir nos cœurs… que faire encore ?

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