Eloge de la raison libre en période troublée

rolland-tolstoiIl y a cent ans, en mai 1917, Romain Rolland, rendait un hommage à la raison libre à travers l’exemple du grand écrivain de la terre russe, Léon Tolstoï. J’ai découvert ce texte tout récemment et j’ai été frappé par la force de ces mots qui raisonnent aujourd’hui d’une façon toute particulière.  » Dans le génie de Tolstoï, écrit Romain Rolland en ouverture de son texte, il y a plus d’un homme : il y a le grand artiste, il y a le grand chrétien, il y a l’être d’instincts et de passions déchaînés. Mais à mesure que la vie s’allonge et que son royaume s’étend, on voit plus nettement celui qui la gouverne : et c’est la raison libre. C’est à la raison libre que je veux ici rendre hommage. Car, c’est d’elle, aujourd’hui, que nous avons besoin1« . Cent ans plus tard, nous avons plus que jamais besoin de cette vertu sans laquelle nous risquons de consentir aveuglément à notre propre perte.

Romain Rolland écrit ce texte alors que depuis trois ans la guerre civile européenne fait rage, cette guerre contre laquelle Romain Rolland n’a eu de cesse de s’élever, rare voix de la conscience dans un océan de haine et d’abdication de la pensée. Tolstoï est mort quelques années auparavant, en 1910. Toute sa vie, il a lutté, seul, contre des forces gigantesques, le tsarisme, l’Etat, l’armée, la guerre, l’Eglise, la peine de mort, le servage. Toujours, il fut un homme libre. Il fut la conscience d’une génération, y compris en France. Et ses écrits inspirèrent et influencèrent grandement le mahatma Gandhi qui se définissait comme son disciple.

Ecoutons Romain Rolland :

« Notre époque regorge de passions et d’héroïsme. […] Au vaste incendie des peuples, Dieu – tous les Dieux – ont apporté leur torche. Le Christ même. Il n’est pas de pays belligérant ou neutre qui n’ait trouvé dans l’Evangile des armes pour maudire ou pour tuer. Mais ce qui est aujourd’hui plus rare que l’héroïsme, plus rare que la beauté, plus rare que la sainteté, c’est une conscience libre. Libre de toute contrainte, libre de tout préjugé, libre de toute idole, de tout dogme de classe, de caste, de nation, de toute religion. Une âme qui ait le courage et la sincérité de regarder avec ses yeux, d’aimer avec son coeur, de juger avec sa raison, de n’être pas une ombre – d’être un homme.

Cet exemple, Tolstoï le donna, au suprême degré. Il fut libre. Toujours il regarda les choses et les hommes, de ses yeux d’aigle, droit en face, sans cligner. Ses affections ne portèrent pas atteinte à son libre jugement. Et rien ne le montre mieux que son indépendance à l’égard de celui qu’il estima le plus – le Christ. Ce grand chrétien ne l’est pas par obéissance au Christ ; cet homme qui consacra une partie de sa vie à étudier, expliquer, répandre l’Evangile, n’a jamais dit : « cela est vrai, parce que l’Evangile l’a dit. » Mais « l’évangile est vrai parce qu’il dit cela. » Et cela, c’est vous-mêmes, c’est votre raison libre, qui êtes juge de sa vérité. […] »

Romain Rolland évoque un texte de Tolstoï peu connu dans lequel celui-ci relate une conversation avec des paysans, quelques jours avant sa fuite de la maison familiale et sa mort. Il répond à l’un d’entre-eux qui affirme qu’il est interdit de tuer parce que la Bible le défend :  » Ce n’est pas parce que Moïse ou le Christ ont défendu de faire du mal au prochain ou à soi-même que l’homme doit s’en abstenir. C’est parce qu’il est contre la nature de l’homme de se faire ce mal, ou de le faire au prochain. […] Tant que nous nous laisserons guider par une autorité extérieure, Moïse ou le Christ pour l’un, Mahomet ou le socialiste Marx pour un autre, nous ne cesserons d’être les ennemis les uns des autres. »

Toute sa vie, Tolstoï n’a cessé de pourfendre les interprétations « savantes » des théologiens qui selon lui ont déformé le véritable sens de la doctrine chrétienne. « Le critère décisif, qui permet de reconnaître le vrai du faux, affirme-t-il dans Raison et religion (1892), c’est notre propre raison ». Pour se libérer des mensonges des doctrines religieuses qui sont inculquées dès l’enfance, l’homme ne peut compter que sur sa raison. Il n’est pas utile de posséder des « facultés supérieures » pour « reconnaître et exprimer la vérité » ; la raison suffit, car elle « est la faculté la plus élevée et la plus divine, le seul guide certain dans la recherche de la vérité2 ». C’est une lumière que chaque homme porte en lui, qui lui éclaire le chemin dans l’obscurité des mensonges.

Tolstoï s’affirme ainsi comme un esprit libre qui entend soumettre tous les dogmes qui proviennent d’une autorité extérieure à l’exigence de sa conscience et de sa raison. « La raison, écrit-il, ne peut pas juger à qui il faut croire ou ne pas croire, mais elle peut, et c’est son véritable rôle, contrôler l’exactitude de ce qui lui est affirmé3 ». Les religions qui prétendent être les dépositaires de la vérité orientent et influencent le jugement des hommes. Elles réduisent ainsi leur liberté de penser. Ce faisant, elles assurent leur pouvoir sur les intelligences. Or Tolstoï est convaincu que l’homme qui ne veut pas vivre dans le mensonge doit penser de façon autonome. « Celui qui veut s’affranchir de la fausse religion inculquée dès son enfance doit délibérément rejeter tout ce qui est contraire à son jugement raisonné, sans douter un seul instant que ce qui est contraire à la raison ne peut être vrai4 ». Pour retrouver ce qu’il y a de vrai dans toutes les sagesses et les traditions humaines, il faut donc « s’affranchir » d’abord des « contrefaçons » et des impostures des religions, au premier rang desquelles se trouve la justification de la violence pour lutter contre le mal.

Romain Rolland, dans son éloge à la raison libre incarnée par Tolstoï, dans une période de grand trouble, est catégorique. Il veut nous faire entendre « ces puissantes paroles » pour souligner que notre monde souffre non pas tant de « la force des méchants », mais de « la faiblesse des meilleurs ». Cette faiblesse, analyse Romain Rolland, tient sa source « dans la paresse de la volonté, dans la peur de jugement personnel, dans la timidité morale » qui invite à « n’avoir plus à penser par soi-même, à se laisser diriger « . Cette « abdication » contre laquelle s’élève Rolland, il la définit comme « le noyau de tout le mal ». Sa conclusion est une invitation pressante à chercher la lumière de la raison qui seule peut éclairer les chemins vers la recherche de la vérité : « Le devoir de chacun est de ne point s’en remettre à d’autres, fût-ce aux meilleurs, aux plus sûrs, aux plus aimés, du soin de décider pour lui ce qui est bien ou mal, mais de le chercher soi-même, de le chercher toute sa vie, s’il le faut, avec une patience acharnée. Mieux vaut une demi-vérité qu’on a conquise par ses propres forces, qu’une vérité entière qu’on a apprise d’autres, par coeur, comme un perroquet. Car une telle vérité que l’on adopte les yeux fermés, une vérité par soumission, une vérité par complaisance, une vérité par servilité – cette vérité n’est qu’un mensonge ».

Ces paroles sont fortes, elles sont plus que jamais d’actualité. Il est inquiétant de voir tant de citoyens se ranger derrière un homme qui se veut providentiel, par exemple lors d’une certaine échéance électorale…, qui le défendent sans sourciller, sans esprit critique, sans finalement savoir raison garder. « Il faut que nous sachions ne pas être asservis même par ceux que nous admirons », prévient Romain Rolland. L’histoire l’a démontré : les forces de l’esprit libre sont plus puissantes que tous les systèmes d’oppression, que tous les tyrannies. Les Indiens avec Gandhi ont ébranlé l’Empire britannique à partir du moment où ils ont décidé de dire non à leur asservissement et de ne plus être complices de leur propre oppression. Les noirs américains ont conquis leur liberté avec Luther King lorsqu’ils ont compris qu’ils étaient eux-mêmes responsables de leur sujétion en acceptant passivement les lois discriminatoires.

La conquête de la liberté, de sa propre liberté, c’est de refuser de se soumettre aux dogmes, aux idéologies, aux religions, aux Etats, aux systèmes qui aliènent les consciences, qui légitiment la violence et de leur résister en restant fidèle à l’exigence de non-violence qui fonde l’humanité de l’homme. Dans cette époque si tourmentée, seule la raison libre peut nous aider à y voir clair, à penser en vérité et à agir sans se trahir. Dans cette perspective, il m’a semblé que ces paroles exemplaires de Romain Rolland et de Léon Tolstoï pouvaient aujourd’hui nous être utiles.

1 Les précurseurs, in L’esprit libre, Ed. Albin Michel, 1953, p. 213-216.

2 Raison et religion (1892), in Appel aux dirigeants, Stock, 1901, p.152

3 La doctrine chrétienne (1896-1898), in La vraie vie, Bibliothèque Charpentier, 1901, p. 95

4 Confessions, Stock, 1908, p. 100

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