« Murmures à la jeunesse » où l’éloge de la conscience révoltée

12592746_10204207379065212_270102990830045932_nIl est des livres rares qui lorsqu’on les referme, outre l’irrésistible envie de le relire immédiatement, vous invite à rendre grâce à l’intelligence de son auteur, à ses lumières. « Murmures à la jeunesse » de Christiane Taubira est l’un de ces livres, que j’ai lu avec avidité, avec gourmandise, avec gravité, mais aussi avec beaucoup de bonheur. Car peu d’hommes et de femmes politiques écrivent avec une telle prestance, une telle beauté du langage et de l’écriture, une telle force de conviction.

Ce livre de méditation éthique et politique s’ouvre sur une phrase des Misérables du grand Hugo, qui donne le ton dont elle ne se départira pas tout au long de ces 94 pages : « Tenter, braver, persister, persévérer, être fidèle à soi-même, prendre corps à corps le destin, étonner la catastrophe par le peu de peur qu’elle nous fait, tantôt affronter la puissance injuste, tantôt insulter la victoire ivre, tenir bon, tenir tête ; voilà l’exemple dont les peuples ont besoin, et la lumière qui les électrise ». Toute une philosophie qui résume parfaitement l’exigence de vérité et de courage qui a toujours animé l’ancienne Garde des sceaux.

94 pages de bonheur où se conjuguent analyses lucides, commentaires acérés et envolées lyriques maîtrisées, mais si justes et si profondes. Le titre n’est pas volé. Car qui parle à la jeunesse aujourd’hui ? Qui l’écoute aussi ? Ce livre est un message de raison et d’espoir pour une génération plus que sacrifiée qui désespère à en crever d’un avenir que les adultes ont totalement obscurci. Christiane Taubira leur parle en « aînée responsable et avec tendresse ». Elle ne l’invite pas à refaire le monde, mais, selon le mot de Camus, « à empêcher que le monde se défasse ». Tout en soulignant qu’ « il reste de belles causes à défendre qui peuvent fédérer les énergies ». Elle parle aussi à notre conscience lorsqu’elle affirme que le défi du terrorisme consiste « à nous accomplir ou à nous trahir ».

Dans ce monde de ténèbres, de fureur et de sang, il faut avoir le courage de ne pas subir, de rester libre, de comprendre pour agir juste, avec efficacité, loin des tambours de la déraison et de la démagogie. Contrairement à Manuel Valls pour qui chercher à comprendre le terrorisme, c’est déjà l’excuser, elle nous invite à explorer notre propre part d’ombre qui alimente aussi les justifications du terrorisme. « Nous ne portons pas le poids du monde sur nos épaules, écrit-elle, mais nous ne pouvons nous exonérer des effets de nos choix géopolitiques, des sources contestables de certains de nos conforts, de nos défaillances de solidarité ». Oui, nous ne sommes pas « innocents » parce que notre responsabilité est bien réelle si l’on veut bien prendre le temps, en conscience, d’analyser la part qui nous incombe dans l’état du monde.

Le terrorisme prospère également à partir de nombreuses manipulations, contre-vérités, mensonges qui exercent une emprise démoniaque sur des esprits en quête de reconnaissance. Aussi sa réflexion se poursuit sous le triple parainage de Descartes, Montaigne et La Boétie afin que nous nous efforcions de comprendre par la raison ce qui permet cette folie meurtrière et nihiliste. « Ne renonçons pas à disséquer la mécanique de cet embrigadement sectaire, ni à déceler les insatisfactions qui le servent », nous demande Christiane Taubira. C’est toute la condition humaine qui est interrogée lorsqu’elle convoque La Boétie dans son questionnement : « Cherchons de quel limon se nourrit ce consentement à la suprématie d’un seul, lointain, sans vertu, à quoi tient cette obéissance aveugle, sur quoi repose cette servitude volontaire qui conduit tueurs et kamikazes à tant obscurcir le jour, nos jours, leurs jours. » Les pages lumineuses de l’ami de Montaigne sur la servitude volontaire au tyran sont plus que jamais d’actualité, mais aurons-nous le courage d’affronter ce questionnement si dérangeant ?

Nous devons craindre de nous abîmer dans ce combat contre le terrorisme. Tel est son message. En utilisant les mauvaises armes pour une juste cause, nous finirons par perdre ce qu’il y a de plus précieux dans nos principes et dans notre identité : la fraternité, mais aussi la liberté et l’égalité. Parmi ces mauvaises réponses, se trouve la déchéance de la nationalité, cause de son départ du gouvernement, dans un geste accompli en conscience. La déchéance de nationalité n’est pas seulement une mesure inefficace, tout le monde en convient. C’est une mesure qui touche au symbole ; et le symbole, nous dit Christiane Taubira, a « une fonction sociale et une dimension éthique ». Il joint, il lie, il met ensemble,  » il rassemble comme la symphonie assemble des sonorités en beauté ». Les binationaux ne peuvent que se sentir exclus de la communauté nationale avec une mesure aussi symbolique.

« Je suis sûre de ne jamais trouver la paix si je m’avisais de bâilloner ma conscience », conclut-elle dans cette phrase qui claque comme une parole de résistance. Lorsque tout autour de nous résonnent les cris et les haines de la foule, tout comme les propos imbéciles et irresponsables des hommes politiques, la petite voix de la conscience demeure notre phare, notre plus sûr allié. Ces « murmures à la jeunesse », propos d’une femme politique révoltée et responsable, nous le rappellent avec exigence et enthousiasme.

2 réflexions sur “« Murmures à la jeunesse » où l’éloge de la conscience révoltée

  1. Bonjour Alain, j’aime ton commentaire bien que je n’aie pas encore lu ce livre. J’apprécie beaucoup la personnalité de l’auteur, sa force de caractère , ses qualités oratoires sans concession et sans compromission. Je l’avais écoutée et sa parole m’avait complètement séduite lorsqu’elle était venue il y a quelques années à la Fac du Mirail.

    J'aime

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s