Edgar Morin, compagnon de pensée

Il est des penseurs qui nous accompagnent toute une vie. Edgar Morin fut pour moi de ceux-là.

À l’heure où nous apprenons sa disparition, je veux rendre hommage à ce compagnon de pensée.

Ma rencontre avec son œuvre remonte au collège. Je me souviens encore de la fascination éprouvée à la lecture de La rumeur d’Orléans (1969), dont nous avions étudié des extraits en classe de 3ème. Ce livre m’avait profondément marqué. Il montrait comment une société pouvait se laisser emporter par la peur, les fantasmes et les préjugés, jusqu’à fabriquer collectivement une fiction perçue comme vérité. Je ne le savais pas encore, mais cette réflexion sur les mécanismes de la peur et de la désignation de l’autre allait durablement nourrir mon regard sur les violences du monde.

Puis vint la découverte de son œuvre immense sur la pensée complexe, notamment lors de mes premiers engagements en non-violence dans les années 80. Edgar Morin m’a appris qu’il fallait résister aux simplifications qui mutilent le réel. Refuser les oppositions trop nettes, accepter les contradictions – exercice exigeant s’il en est -, penser ensemble ce qui semble séparé : l’individu et la société, le désordre et l’organisation, la raison et l’émotion, le conflit et la coopération. À une époque fascinée par les certitudes rapides et les visions binaires, sa pensée nous rappelle que comprendre le monde suppose d’accepter sa complexité.

Avec le temps, je me suis souvent dit qu’Edgar Morin avait développé une pensée profondément accordée à l’esprit de la non-violence. Sa critique des logiques d’ennemi, son refus des enfermements idéologiques, sa défense obstinée de la fraternité humaine, sa conscience de notre communauté de destin planétaire résonnent pourtant puissamment avec une culture de non-violence et de paix. Penser complexe, n’est-ce pas déjà refuser les simplifications qui nourrissent les violences et les guerres ?

Dans un entretien, il formulait même avec une remarquable lucidité ce qui me semble être l’une des intuitions majeures de son parcours intellectuel, la nécessité d’un dépassement de la violence :

« Cette idée que l’on peut se libérer de l’oppression par des moyens non-violents, est en effet très importante. Elle vient, me semble-t-il, de l’expérience de toutes les folies à laquelle mène, non pas la violence en tant que violence, mais la violence rationalisée, justifiée comme accoucheuse de l’histoire, comme nécessaire, en quelque sorte, pour que surgisse un monde nouveau, la violence apocalyptique, associée à l’idée de révolution. […] Il y eut ainsi un culte de la violence – une association entre histoire et violence – qui lui conférait une légitimité ; or, c’est cette saturation à l’extrême qui me fait penser à l’idée qu’on ne peut aller au-delà (méta) de la violence que si on est passé par elle.1

J’ai souvent repris à mon compte l’une de ses expressions les plus remarquables : la « résistance fraternitaire », notamment après les attentats du 13 novembre 2015 à Paris (ici). Dans un monde travaillé par les peurs, les replis identitaires, les fractures sociales et les logiques de guerre, cette formule demeure d’une saisissante actualité. Résister, oui, mais sans renoncer à la fraternité. Défendre ses convictions sans désigner l’autre comme un ennemi absolu. Tenir ensemble la fidélité à l’humain, l’exigence de non-violence et le sens du réel politique.

J’ai lu avec beaucoup d’attention l’un de ses derniers ouvrages De guerre en guerre (2023), dont j’ai proposé une recension sur ce blog. (ici) On y retrouve cette même vigilance face aux périls du temps, une dénonciation claire de la guerre, de toute guerre, mais aussi cette capacité à ne jamais céder au désespoir. Edgar Morin était un penseur du tragique, mais jamais du renoncement. Sa lucidité était une forme d’espérance.

Pour beaucoup, il fut un grand intellectuel. Pour moi, il fut aussi un compagnon de pensée. À qui je formule un grand merci.

1https://www.reseau-canope.fr/fileadmin/user_upload/Projets/pensee_complexe/lyonnet_nuit_brouillard.pdf


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