
Et si nous étions déjà entrés dans le monde que nous redoutions sans vouloir vraiment le voir ? Non pas celui, caricatural, des dictatures à l’ancienne, des uniformes, de la censure frontale ou de la surveillance omniprésente visible, mais un monde plus insaisissable, où le pouvoir agit à travers les infrastructures numériques, les récits, les émotions et la captation permanente de notre attention.
Tel est le diagnostic à la fois puissant, inquiet et stimulant, proposé par Asma Mhalla dans Cyberpunk. Le nouveau système totalitaire (Seuil, 2025), un ouvrage important pour comprendre les transformations politiques en cours. L’autrice est spécialiste de la géopolitique de la tech, enseignante à Science Po et essayiste1. À rebours des lectures rassurantes qui voient dans les technologies de simples outils neutres, l’autrice montre comment celles-ci sont devenues les matrices d’un nouveau régime de pouvoir où s’entremêlent États, grandes plateformes numériques, industries technologiques et logiques sécuritaires.
Dès les premières pages, le ton est donné : « La dystopie n’est pas une projection, elle est partout autour de nous. Nous vivons dans le monde que nous craignons avec fascination » (p. 17). La formule frappe juste. Car l’originalité du livre est précisément de montrer que la dystopie ne relève plus de la science-fiction. Elle n’est plus seulement une mise en garde imaginaire à la manière de 1984 ou du Meilleur des mondes. Elle est déjà à l’œuvre, insensiblement, dans nos sociétés connectées, sous des formes souvent séduisantes, pratiques et désirables.
Ce qui inquiète Asma Mhalla n’est pas la technologie en elle-même, mais sa privatisation, sa concentration et sa mise au service d’intérêts antidémocratiques : « Privatisée, mise au service d’agendas antidémocratiques, la technologie peut sans difficulté agencer un dispositif techno-totalitaire » (p. 20). Le terme de « totalitaire » pourra faire débat. Nous ne sommes évidemment pas face à une répétition des régimes du XXe siècle. Mais le mérite du concept proposé par Mhalla est qu’il permet de penser un pouvoir devenu potentiellement totalisant, capable d’agir simultanément sur les infrastructures, les récits, les comportements, les émotions et jusqu’à notre perception du réel.
Pour désigner cette nouvelle architecture du pouvoir, fondée sur l’imbrication des puissances publiques et technologiques privées, Asma Mhalla forge la figure du « Diléviathan » (inspirée du Léviathan de Hobbes). Cette « forme mutante et bicéphale du pouvoir à l’ère technopolitique, explique-t-elle, désigne une configuration dans laquelle le pouvoir traditionnel (Big State) et les acteurs de la puissance technologique (Big Tech) se lient fonctionnellement au sein d’un régime hybride, instable, mutagène mais opérationnel. » (p. 183). Celui-ci relève de ce qu’Asma Mhalla qualifie de « fascisme post moderne », un pouvoir qui se glisse dans les interfaces numériques, les architectures invisibles des plateformes, les dépendances techniques, les systèmes de recommandation, les récits médiatiques et les flux permanents d’information.
L’un des concepts les plus stimulants du livre est sans doute celui de « fluxcratie », cette « démocratie du flux » qui n’abolit pas formellement la démocratie, mais en érode progressivement la substance : « La fluxcratie, démocratie du flux, n’est pas la négation de la démocratie mais son essoufflement dans le flux permanent » (p. 36). La formule mérite que l’on s’y arrête. Le danger démocratique ne résiderait plus seulement dans la suppression brutale des libertés, mais dans leur effacement progressif. « Une partie du pouvoir semble migrer de la loi vers la vitesse », écrit Mhalla. L’attention est captée, la polarisation devient algorithmique, la légitimité se mesure à la visibilité qu’on génère. Ainsi, «le contrôle du flux devient source de pouvoir politique et économique ». (p. 185)
Le citoyen risque alors de devenir moins un sujet politique qu’un point d’attention disputé par des systèmes concurrents. Le danger n’est plus seulement la censure, mais la saturation. Non plus le silence imposé, mais le bruit permanent. Non plus l’interdiction de penser, mais la difficulté croissante à suspendre le flux pour retrouver les conditions mêmes de la réflexion et du jugement.
Cette analyse éclaire aussi les transformations contemporaines de la guerre. Comme l’écrit Asma Mhalla, « la guerre ne vise plus exclusivement à conquérir un territoire ni à soumettre un ennemi mais aussi à produire un effet » (p. 125). La force armée ne sert plus seulement à « vaincre », mais à imposer un récit, à produire une image de puissance, à occuper l’espace symbolique. Nous assistons à une guerre cognitive permanente où les perceptions comptent parfois davantage que les faits eux-mêmes.
L’ouvrage n’est pourtant pas seulement un récit sombre de notre époque. Et c’est peut-être là sa plus heureuse surprise. Car au terme de cette plongée dans les logiques techno-politiques contemporaines, Asma Mhalla ouvre une brèche inattendue. À la presque fin du livre surgissent des mots que l’on n’attendait pas forcément : amour, fraternité, amitié politique.
« Pourquoi parler d’Amour et de Fraternité ? Je ne peux m’empêcher de repenser à La Boétie qui proposait l’amitié comme antidote aux servitudes » (p. 167). Cette référence à l’auteur du Discours de la servitude volontaire ouvre peut-être la piste la plus féconde du livre. Car si un tel système cherche à capter notre attention, nos comportements, nos émotions et nos désirs, c’est peut-être précisément parce qu’il dépend d’eux plus qu’il ne veut le reconnaître. La phrase d’Asma Mhalla mérite d’être méditée : « Nos consentements sont leur force. Nous est aussi leur talon d’Achille. Ils dépendent de nous au moins autant que nous dépendons d’eux » (p. 167). Pour l’instant, nous dit-elle, ce « Nous » est « divisé et pulvérisé ». Il nous appartient de faire de ce « Nous pluriels » un « Nous politique », un « Tous un » (comme le disait La Boétie), « tous unis dans nos pluralités, nos différences et nos combats communs » (p. 165).
Voilà une intuition politique majeure qui entre en résonance avec la grille de lecture de la non-violence. Aucun système de domination, même technologiquement sophistiqué, ne se maintient durablement par la seule force militaire. Il dépend toujours, d’une manière ou d’une autre, d’habitudes, de coopérations, d’accoutumances, de formes d’adhésion ou de fascination. Le problème n’est plus seulement celui de la contrainte ; il devient celui du désir.
Cette intuition rejoint, de manière frappante, celle de La Boétie : le pouvoir tient aussi parce qu’on lui consent. Et si cette lecture est juste, alors les résistances possibles ne peuvent être uniquement institutionnelles ou techniques. Elles doivent être aussi culturelles, relationnelles et démocratiques. Elles dessinent, sans la nommer explicitement, une perspective dont la non-violence politique n’est pas éloignée.
Résister suppose sans doute de reconquérir notre attention. De résister à la fatigue civique, à la fascination technologique, à l’impuissance apprise. De reconstruire des espaces de délibération réelle, de pensée critique et de solidarité. Face à des systèmes qui prospèrent sur l’atomisation sociale, la fraternité n’est plus une vertu morale un peu abstraite, elle redevient une force politique.
Asma Mhalla conclut sur ce qu’elle appelle un « manuel de survie » : « Le seul anticorps possible […] repose sur une discipline de la curiosité, de la résistance à la fatigue et à l’indifférence » (p. 168).
Ce livre nous rappelle, au-delà de l’alerte, qu’aucune dystopie n’est totalement écrite d’avance. Dans un monde qui cherche à capter nos désirs et nos imaginaires, résister commence peut-être par savoir retrouver notre capacité à penser, à faire lien et à ne pas consentir à ce qui nous dépossède.
1 Son premier ouvrage est paru en 2024 : Technopolitique. Comment la technologie fait de nous des soldats, Seuil.
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