Hommage à Jean-Marie Muller

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Témoignage d’Alain Refalo, membre du MAN, de l’IRNC et collaborateur d’ANV, aux obsèques de Jean-Marie Muller, célébrées en l’église Saint-André de Fleury-Les-Aubrais (45), le lundi 27 décembre 2021.

 » La non-violence est un défi, avais-tu l’habitude de nous dire, un formidable défi qui donne sens à notre existence dans un monde malade de la violence. Ce défi, tu l’as relevé et tu nous invites à le relever à notre tour ; tu nous as donné les clés pour ouvrir la porte qui mène à la connaissance de la vérité de la non-violence afin d’agir en cohérence avec cette vérité. »

Cher Jean-Marie,

Modestement, tu t’es défini comme un « ami de la non-violence ». Pour nous, tu étais bien plus que cela. Tu étais un acteur et un penseur de la non-violence. L’immense travail de théorisation et de clarification de la non-violence que tu as accompli pendant plus de 50 ans s’est conjugué avec un engagement militant constant, au plus près de la réalité des conflits de ce monde.

Tu avais en effet la conviction que le philosophe ne pouvait se tenir à l’écart des conflits de la cité parce que c’est au coeur de ces conflits qu’il pouvait élaborer une philosophie de la non-violence.

Durant ces cinq décennies de réflexions et d’actions, d’écriture et d’engagements, tu as contribué à sortir la non-violence des équivoques et des malentendus où elle était enfermée. Tu as permis, selon ta formule, de « rendre crédible l’hypothèse de la non-violence ».

Tout au long de ces combats et de ces débats, de ces milliers de pages écrites sous le double sceau de la rigueur et de la pédagogie, tu as su trouver les mots justes, les définitions rigoureuses, les raisonnements logiques, les arguments définitifs, les formules percutantes qui ont permis à tes lecteurs, qui nous ont permis d’accéder à une « compréhension approfondie de la non-violence ».

Dans ton cheminement, l’intuition de la vérité de la non-violence s’est révélée dans la prise de conscience de l’inhumanité et de la déraison de la violence. C’est lors d’un bref séjour en Algérie, après le service militaire, que tu as pu mesurer, selon tes propres mots, « toutes les contradictions et toutes les inefficacités de la violence ». Tu as alors été définitivement convaincu « que la violence ne pouvait pas apporter de solutions humaines aux inévitables conflits des hommes ». Plus tard, tu affirmeras, et ce sera ton credo, que « la violence n’est jamais la solution, mais qu’elle est toujours le problème ».

Tous ces constats t’ont persuadé qu’il « fallait décidément essayer la non-violence ». Dans ces années-là, tu rencontres un homme engagé qui aura une influence décisive dans ton parcours. C’est Joseph Pyronnet, animateur du premier grand mouvement de non-violence en France, l’Action Civique Non-Violente, dont tu diras qu’il fut ton « maître en non-violence ».

En 1967, avec Jean Desbois et Jean-Pierre Perrin, chrétiens et officiers pendant la guerre d’Algérie, tu deviens objecteur de conscience et tu renvoies ton livret militaire au ministère des Armées. Le procès du 8 janvier 1969 vous a permis de créer l’évènement, de prendre la parole publiquement et d’interpeller les consciences, notamment celle de l’évêque d’Orléans, Guy-Marie Riobé qui viendra témoigner en votre faveur et qui fera ensuite, grâce à vos multiples échanges, un chemin remarquable dans ce que tu appelles « l’exigence évangélique de la non-violence ». Peu de temps après, tu participes à la création de la Communauté de recherche et d’action non-violente d’Orléans.

Ce sera le début d’un engagement constant qui aboutira quelques années plus tard, en 1974, avec notamment ton grand ami le général Jacques de Bollardière, et bien d’autres, à la fondation du Mouvement pour une Alternative Non-violente, le MAN, dont tu fus longtemps le porte-parole emblématique. De nombreux adhérents et amis du MAN sont présents aujourd’hui.

Dès lors, la non-violence est devenu pour toi un choix de vie, tant par l’engagement militant que par l’écriture d’articles et d’ouvrages.

L’action non-violente nourrit ta réflexion qui elle-même s’enrichit de lectures et de débats qui à leur tour invitent à l’écriture et à l’action. Ainsi, la grève de la faim de 15 jours contre les ventes d’armes au Brésil en 1970, ainsi l’action de protestation contre les essais nucléaires dans les eaux du Pacifique en 1974, juste avant un essai atomique dans l’atmosphère qui sera le dernier réalisé par la France. C’est la pratique de la non-violence qui t’as permis d’élaborer une pensée rationnelle de la non-violence. Tu n’as cessé de l’écrire et de le répéter : pour percevoir la dynamique et les potentialités de la non-violence, il importe d’abord de l’expérimenter et de la vivre dans l’action non-violente. Comme durant la belle lutte du Larzac, où tu t’es rendu à plusieurs reprises.

Ce que tu nous as appris, c’est que la non-violence n’est pas une idée désincarnée. Elle s’élabore et s’exprime au coeur des conflits, à partir des violences existantes. Toute la matrice de ta réflexion se situe dans cette vision : La non-violence nait de « la prise de conscience fondatrice du caractère intolérable de la violence ». A partir de là, il s ‘agit d’opposer à la violence un non catégorique. Il s’agit, pour reprendre l’une de tes expressions favorites, de « délégitimer la violence » et surtout de refuser les justifications de la violence qui fondent ce que tu appelles « l’idéologie de la violence nécessaire, légitime et honorable » qui domine nos cultures et nos sociétés

L’objection de conscience, après le procès de 1969, est l’un de tes grands combats. Tu interviens régulièrement dans les procès d’objecteurs insoumis au service militaire. Avec le MAN, au début des années 80, tu participes activement à la campagne en faveur d’une légalisation de l’objection de conscience. Tu es membre du comité consultatif créé en 1982 par le Premier ministre qui aboutira à la nouvelle loi sur l’objection de conscience, qui, ironie de l’histoire, permettra notamment aux réservistes d’obtenir le statut légal de l’objection de conscience, ce qui t’avait été refusé à la fin des années 60, nouvelle loi qui permettra également à de nombreux jeunes d’effectuer leur service civil en toute légalité.

Pour ta réflexion, tu t’es nourri de la pensée et de l’action de Gandhi, de Martin Luther King, de César Chavez, le grand leader syndicaliste défenseur des ouvriers agricoles mexicains que tu as rencontré en 1976, mais aussi de tes multiples rencontres avec les dissidents des pays d’Europe de l’Est dans les années 80, avec de nombreux acteurs de la non-violence dans le monde, notamment dans le monde arabe. Ils ont alimenté et conforté tes réflexions, ils ont nourri les travaux que tu as menés, notamment avec l’Institut de recherche sur la résolution non-violente des conflits dont tu es le co-fondateur en 1984 avec François Marchand, Christian Mellon, Jacques Sémelin et bien d’autres.

Les quelques quarante ouvrages que tu as publiés, tout comme les centaines d’articles que tu as écrits, dans la presse nationale, dans la revue Alternatives Non-Violentes et dans de nombreuses autres revues, t’ont permis de mieux faire connaître toute la pertinence éthique du principe de non-violence et toutes les potentialités de la stratégie de l’action non-violente. Ton influence sur de nombreux mouvements non-violents dans le monde, en Europe de l’Est, en Italie, au Liban, en Palestine, en Afrique est indéniable.

Tes nombreux voyages au Liban, en Irak, au Tchad, au Cameroun, à l’invitation d’organisations de droits de l’homme, pour effectuer des conférences et des formations, ont élargi ta vision de la non-violence, en tant qu’exigence universelle qui fonde l’humanité de l’homme. Tes rencontres avec des acteurs de la société civile confrontés à des situations d’injustice et de violence, d’oppression, engagés dans la voie périlleuse de la non-violence, t’ont conforté dans la nécessité d’imaginer et de construire une culture de la non-violence qui permettent aux femmes et aux hommes, d’agir ici et maintenant, c’est à dire d’avoir une attitude responsable dans l’histoire, sans rien céder à la fatalité de la violence.

Tout particulièrement, tu as été bouleversé par la démarche des moines de Tibhirine en mémoire desquels tu as consacré un ouvrage lumineux qui éclaire leur cheminement spirituel et leur action au coeur de la tourmente algérienne. A partir de cette trajectoire exceptionnelle, tu avais acquis la conviction totale, et je te cite, que « le témoignage des moines de Tibhirine est un acte fondateur qui inscrit en lettres de feu la non-violence dans la trame de notre histoire ».

Si ta contribution prolifique à la pensée de la non-violence n’a pas toujours été reconnue à sa juste valeur, notamment en France, tu as cependant eu la satisfaction de voir plusieurs de tes ouvrages traduits et diffusés à l’étranger dans de nombreuses langues. Ton manuel de l’action non-violente a été traduit en polonais et a circulé sous le manteau en Pologne au temps de Solidarnosc dans les années 80. Plus récemment, l’université de la non-violence au Liban a traduit et diffusé plusieurs de tes ouvrages dans le monde arabe.

La reconnaissance internationale, elle est venue il y a quelques années, en Inde, lorsque le président de la République du pays de Gandhi, t’a remis un prix qui est l’équivalent en Inde du Prix nobel de la paix, en remerciement de ta « contribution exceptionnelle à la promotion des valeurs gandhiennes en dehors de l’Inde ». Oui, une bien belle récompense véritablement méritée. De même, l’histoire retiendra que tu as joué un rôle important dans la préparation du texte du pape François, « La non-violence, style d’une politique pour la paix », prononcé le 1er janvier 2017, lors de la journée internationale pour la paix. Ton dernier livre, publié en 2017, en témoigne.

Mais impossible, à cette heure, de ne pas évoquer l’un des combats qui te tenait le plus à coeur et qui t’a mobilisé, dans l’action et par l’écriture, pendant plus de cinquante ans : le combat contre la bombe atomique. La question de l’arme nucléaire, disais-tu, est un sujet qui touche au sens de nos existences et au sens de notre Histoire. Rien à tes yeux n’était plus immoral que la préméditation de ce crime absolu préparé en toute bonne conscience dans l’ignorance de ses conséquences, à savoir le meurtre de milliers d’innocents. Tu t’es élevé avec toute la force de conviction dont tu étais coutumier contre la préparation du crime nucléaire. Si, en France, en l’espace de 50 ans rien n’a vraiment changé sur ce dossier, ta grande joie fut toutefois d’entendre, il y a quelques années, le pape François prendre une position catégorique contre la possession de l’arme nucléaire. Mais malheureusement l’Eglise de France n’a pas encore entendu ce message, ce qui te désespérait littéralement.

La non-violence est un défi, avais-tu l’habitude de nous dire, un formidable défi qui donne sens à notre existence dans un monde malade de la violence. Ce défi, tu l’as relevé et tu nous invites à le relever à notre tour ; tu nous as donné les clés pour ouvrir la porte qui mène à la connaissance de la vérité de la non-violence afin d’agir en cohérence avec cette vérité.

Pour tout cela, cher Jean-Marie, pour tous ces engagements, pour cette oeuvre incomparable que tu nous as laissée, notre gratitude et notre dette envers toi est infinie.

Tu disais parfois dans tes mémorables conférences qu’il te faudrait plusieurs vies postérieures pour terminer de lire les oeuvres complètes de Gandhi qui représentent 90 gros volumes. Et avec l’humour qui te caractérisait, tu disais que si tu étais réincarné, tu espérais que ce serait dans un rat, mais, précisais-tu, « un rat de bibliothèque ». Toujours est-il que l’immense et unique bibliothèque que tu as constituée dans la maison de Chanteau restera une référence pour tous les chercheurs de vérité.

Jean-Marie, au moment de te dire au-revoir, sache, qu’avec tous les amis présents, nous nous efforcerons d’être dignes de l’immense héritage moral que nous laisses.

Sois-en certains, les graines de non-violence que tu as patiemment semées continueront à produire des fruits savoureux qui porteront le nom de lutte non-violente, de sagesse pratique, de justice dans la vérité et de paix dans la fraternité. Avec toi, nous sommes convaincus que le dernier mot ne sera pas à la violence, mais à l’espérance, l’espérance que porte l’exigence de non-violence.

C’est pourquoi nous garderons à l’esprit cette image que tu as particulièrement intériorisée à l’issue de tes séjours au Moyen-Orient et qui sonne comme un appel à poursuivre ton oeuvre : « La violence ne peut que construire des murs et détruire des ponts. La non-violence nous invite à déconstruire les murs et à construire des ponts ».

Au-revoir, Jean-Marie.

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3 réflexions sur « Hommage à Jean-Marie Muller »

  1. Merci Alain pour cet hommage à Jean-Marie Muller et pour le texte qui retrace ses 50 ans d’engageants au service de la non-violence. Comme tu l’écris, place à l’espérance en un monde plus juste empreint de non-violence !

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  2. Merci beaucoup Alain pour cet hommage à Jean-Marie qui est parti pour les étoiles où il continuera de nous guider et de nous inspirer. Je pense à Lanza Del Vasto qui lui aussi s’était inspiré de l’oeuvre de Gandhi . Au moment de sa mort il est apparu à Michel Potay pour l’encourager à transmettre une Parole d’Amour et de liberté qu »il a reçu pour changer le monde . Pour que « Les hommes deviennent des frères et le monde le nuage d’or où les nations s’embrassent, où le frère ne vend pas le pain et la laine »
    Révélation d’Arès  » XIX/22) Bien fraternellement. Denis

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