La violence détruit le mouvement social

Il est temps d’ouvrir les yeux et de dénoncer ce qui ne peut être justifié. Encore une fois, lors d’une manifestation légitime qui avait vocation à être pacifique afin que ses slogans soient bien entendus par l’opinion publique et par le pouvoir d’Etat, une minorité a détruit le potentiel revendicatif exprimé par les manifestants. Samedi 5 décembre, comme le samedi précédent, la manifestation contre la loi de sécurité globale a été détournée de son sens, elle a été pourrie de l’intérieur par une minorité d’irresponsables, qu’ils se nomment blackblocs ou autres, peu importe. L’heure n’est plus à l’excuse, car il n’y en a pas à l’endroit de ceux qui n’ont rien à voir avec le mouvement social. Ces gens-là, disons-le sans détour, avant d’être des ennemis (illusoires) de l’Etat, sont d’abord des ennemis réels du mouvement social.

Ces violences débiles, qu’elles prennent la forme de destructions ou d’attaques contre la police, contribuent à faire oublier l’essentiel de ce qui est dénoncé, à savoir les violences policières systémiques, récurrentes et institutionnalisées. Il suffit d’écouter les grands médias pour se rendre compte que le spectacle de la violence prime encore une fois sur le contenu des revendications. Le premier résultat significatif de ce détournement de l’objectif de la manifestation par la violence est qu’il y avait moins de manifestants à Paris samedi que la semaine dernière. Contrairement à ses protagonistes qui la légitiment, la violence, non seulement n’effraie pas le pouvoir, mais elle contribue à réduire considérablement le nombre de manifestants qui ne se retrouvent pas dans ses méthodes et qui craignent, à juste titre, la répression policière aveugle. Et surtout, elle effraie l’opinion publique qui devient ainsi davantage sensible et réceptive aux discours répressifs du pouvoir. Ce qui est le contraire de l’objectif recherché.

Les leçons du mouvement des gilets jaunes n’ont pas été tirées. Car là aussi, c’est la violence qui a pourri durablement le mouvement. Les centaines de milliers de personnes mobilisées lors des premiers samedis de novembre 2018 constituaient un potentiel considérable qui aurait pu s’élargir, grossir et devenir une force irrésistible. Il est faux d’affirmer que c’est la violence qui a permis d’arracher quelques concessions au gouvernement. En réalité, la violence, qui était pain béni pour le pouvoir, n’a pas permis de créer un rapport de force puissant qui aurait contraint le pouvoir à lâcher beaucoup plus. La violence a affaibli le mouvement des gilets jaunes. Je formule l’hypothèse que ce mouvement, sans la violence inutile qui a nui à son image et réduit son potentiel, aurait pu déboucher, un mois après son lancement, sur une manifestation d’un million de personnes à Paris. Nul ne sait ce qui se serait passé si une telle force populaire s’était exprimée, mais il est assez clair qu’elle aurait obtenu beaucoup plus que les mesurettes lâchées par le gouvernement.

Aujourd’hui, enfin, la question des violences policières devient un sujet de débat, malgré le déni incroyable des syndicats policiers et de nombreux policiers. Si cette thématique n’a pas été au devant de l’actualité durant le mouvement des gilets jaunes, alors que les faits étaient là, incontestables et documentés, c’est précisément parce que le pouvoir et les médias pouvaient détourner l’attention et justifier la violence de la répression par la violence de certains manifestants. Cette violence policière, aveugle et sans discrimination, a davantage touché, blessé et meurtri des manifestants pacifiques que des manifestants violents. Le scandale de cette répression sans précédent en France depuis des décennies n’a ému qu’une frange de l’opinion, alors qu’elle aurait dû susciter un immense mouvement d’indignation et de résistance au sein du corps social et politique.

Les institutions répressives de l’Etat, police et gendarmerie, ont une responsabilité toute particulière dans la situation que nous vivons depuis plusieurs années dans le cadre des manifestations de rue. Depuis Notre Dame des Landes et Sivens (mort de Rémi Fraisse), en passant par les manifestations contre la loi Travail en 2016, jusqu’au mouvement des gilets jaunes, des manifestations pacifiques ont souvent été réprimées avec une rare violence, occasionant des blessures dont certaines dites de guerre. Cette répression disproportionnée signe d’une criminalisation de toute contestation, y compris sans violence, n’a fait qu’envenimer la colère et pousser certains à considérer que la non-violence (parfois appelée à tort pacifisme) n’était plus de mise. Le piège de la violence s’est ainsi refermé contre ceux qui, à juste titre, descendent dans la rue pour exprimer leurs indignations (loi travail, mouvement climat, réforme des retraites, gilets jaunes, etc.).

L’Etat autoritaire et policier devient une réalité dans ce pays. Face à cette réalité, il est vain de vouloir le combattre sur son terrain, avec ses armes qui seront, de toute façon, toujours plus puissantes que les notres. On en revient à un vieux débat auquel un célèbre militant radical américain avait apporté une contribution décisive : « Il est politiquement insensé, affirmait Saul Alinsky, de dire que le pouvoir est au bout du fusil, quand c’est le pouvoir qui possède tous les fusils ». Nous pourrions dire aujourd’hui qu’il est stratégiquement absurde de dire que la violence effraie le pouvoir quand le pouvoir mise sur cette violence pour détruire le mouvement social et renforcer son autoritarisme sur la société. L’inefficacité de la violence n’est plus à démontrer ; le problème, c’est que chaque génération veut en faire l’expérience pour l’ivresse qu’elle procure, sans tenir compte des leçons et des échecs du passé. La violence n’est qu’un moyen d’expression (souvent d’une colère légitime), mais certainement pas un moyen de revendication. Elle est le moyen spécifique de l’Etat, pas du peuple.

Faut-il aller puiser des arguments au sein du mouvement anarchiste français duquel certains se réclament indûment ? Gaston Leval (1895-1978), membre de la CNT, acteur et théoricien de la révolution espagnole, qui a passé deux ans dans les géoles du gouvernement de Vichy, est à l’unison de tous les penseurs antiautoritaires dans son analyse de l’Etat : « L’Etat, c’est la guerre au-dehors et l’oppression à l’intérieur ». Mais Il ajoutait : « nous sommes des constructeurs plus que des destructeurs ». Il ne croyait pas que le recours à la violence ou à la lutte armée étaient des moyens adéquats pour faire advenir le socialisme libertaire. « Il faut plus d’héroïsme pour se battre avec des moyens civils », disait-il. « L’action constructive créatrice que préconisaient les grands libertaires qui eurent comme nom Godwin, Proudhon et Tolstoï, à laquelle se rallia Bakounine sur le tard de sa vie, et que nous avons vu triompher avec Gandhi en Inde, cette action créatrice, disons-nous, est la seule qui peut aboutir à des résultats positifs1« . Si l’on balaie l’histoire de l’anarchisme et si l’on se met à l’écoute de ses penseurs, bien peu en réalité ont légitimé le recours à la violence, car ils avaient la conviction qu’aucune société de liberté ne pouvait accoucher d’un moyen aussi autoritaire qui a toujours fait le lit de toutes les dominations et de toutes les oppressions.

De plus en plus nombreux furent-ils, en réalité, à se rallier à la non-violence, plus précisément à l’action non-violente radicale. Ils avaient la certitude que la violence était fondamentalement réactionnaire car elle fait le jeu des forces du désordre établi, est antinomique avec le but poursuivi, ne construit rien et au final fait reculer le mouvement social. Ils étaient convaincus que seule la non-violence était radicale, c’est-à-dire qui agit à la racine des inégalités et des injustices. La non-violence est en effet la seule action fondamentalement subversive car elle vise à saper les fondements du pouvoir oppressif, qu’il se nomme l’Etat, le tyran, le patron, pouvoir qui repose toujours sur la résignation, la passivité et l’obéissance des citoyens. Comme l’a si bien montré Hannah Arendt, seule la non-violence crée le pouvoir, en l’occurence un contre-pouvoir efficace face aux forces étatiques et dominatrices qui disposent de tous les instruments de la violence. Ce pouvoir vient de la force du nombre qui se mobilise, qui se rassemble, qui agit, qui résiste, qui parfois désobéit afin de faire plier le système injuste. Affronter la police dans la rue est profondément inutile et n’a rien à voir avec les revendications légitimes du mouvement social. C’est se tromper d’adversaire quand il s’agit précisément de lui couper l’herbe sous le pied. La véritable action à promouvoir est celle qui ignore les forces de police, qui rend leur déploiement inutile ou qui montre que la violence est du côté du pouvoir.

Il nous faut donc inventer et mettre en oeuvre une stratégie de résistance active, mais non-violente. Les manifestations de masse doivent être encadrées par un service d’ordre organisé qui empêche les nuisibles d’y pénétrer et de salir le mouvement. Les actions ponctuelles, spectaculaires, à l’image du mouvement climat, doivent être minutieusement préparées pour ne pas dévier de leur objectif et faire passer un message positif auprès de l’opinion publique. La désobéissance civile, arme lourde de la non-violence, peut être envisagée dans le cadre d’une campagne ciblée, avec un objectif « clair, précis, limité et possible2« . L’affichage de la non-violence, assumée et revendiquée, sera un facteur de remobilisation afin que le dernier mot ne soit pas au pouvoir et à ses forces de répression. Faire l’option de la non-violence, en tant que moyen juste au service d’une société de justice, permet de conjuguer l’éthique de conviction et l’éthique de responsabilité. Les puissants n’ont rien à craindre de la violence toujours minoritaire, ils ont tout à perdre avec le peuple uni qui jamais ne peut être vaincu.

Le mouvement social est à un tournant. Soit il continue à assister, impuissant, à la destruction du moteur de la mobilisation par des éléments irresponsables, soit il réagit vite, et investit dans une stratégie gagnante par l’action non-violente. Entre la violence inefficace et destructrice, et la résignation, voire la soumission volontaire, il y a place pour une action et une mobilisation non-violente, radicale dans ses objectifs comme dans ses moyens, qui construit, propose, organise et prépare dès aujourd’hui l’alternative à la société liberticide qui se met en place insidieusement. La violence est l’essence de tous les régimes autoritaires, elle est donc notre adversaire. Pour le mouvement social, elle sera toujours un signe de faiblesse et non de force. « Plus il y a de violence, moins il y a de révolution3« , disait justement le libertaire néerlandais Barthélémy de Ligt. Ce n’est donc pas seulement une question de morale, mais d’efficacité. Il appartient désormais aux forces syndicales et associatives, aux réseaux de citoyens, aux médias indépendants dans leur diversité de se rassembler avec une méthode d’action commune qui annonce et prépare un futur qui réenchantera nos existences.

1Les citations sont extraites de l’ouvrage de Gaston Leval, L’Etat dans l’histoire, Ed. du monde libertaire, 1983

2Formule de Jean-Marie Muller, Stratégie de l’action non-violente, Seuil, 1981

3Barthélémy de Ligt, Pour vaincre sans violence, G. Mignolet et Storz, 1935

3 réflexions sur « La violence détruit le mouvement social »

  1. Bonjour Alain,

    Très bel article que le tien, où tu démontres bien la contre productivité de la violence.

    il serait intéressant qu’il soit suivi d’un comment éviter la récupération des manifestations pacifiques par les tenants de la révolte violente.

    Cordialement,
    Jean

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