Quelques réflexions sur la non-violence à partir de la pensée de Simone Weil

Le refus de la légitimité de la violence est au coeur de l’oeuvre de la philosophe Simone Weil (1909-1943). Chrétienne hors de l’église comme elle se définissait, elle s’est indignée contre les compromissions de l’Eglise avec la violence qui ont contribué, selon elle, à profondément dénaturer la parole du Dieu chrétien. « La vérité la plus essentielle concernant Dieu, affirme Simone Weil, c’est que Dieu est bon avant d’être puissant1« . En pactisant avec la violence, l’Eglise a fait écran à la sagesse et à la bonté de Dieu. Elle estime que si l’Eglise a pactisé avec l’empire de la force, elle le doit à la double influence de l’Ancien Testament et de l’empire romain. « Cette double souillure presque originelle, écrit-elle, explique toutes les souillures qui rendent l’histoire de l’Eglise si atroce au cours des siècles2« . Simone Weil est vivement attirée par les Cathares qui « poussèrent l’horreur de la force jusqu’à la pratique de la non-violence et jusqu’à la doctrine qui fait procéder du mal tout ce qui est du domaine de la force3« . Certes, précise-t-elle, « c’était aller loin, mais non pas plus loin que l’Evangile4« .

Dans son essai intitulé L’illiade ou le poème de la force (1940-1941), elle propose une définition très précise de la violence qu’elle nomme « force ». Dans ses écrits, elle emploie d’ailleurs indifféremment les concepts de « force » et de « violence », sans les distinguer. « La force, écrit-elle, c’est ce qui fait de quiconque lui est soumis une chose. Quand elle s’exerce jusqu’au bout, elle fait de l’homme une chose au sens le plus littéral, car elle en fait un cadavre. Il y avait quelqu’un, et un instant plus tard, il n’y a personne5« . Dans L’Illiade, Homère dépeint l’empire de la force dans la guerre et le pouvoir qu’elle a de transformer les individus en pierre. La force exerce son emprise d’une façon vertigineuse sur les individus et peu d’entre-eux ont le courage de ne pas y succomber. « Le pouvoir que possède la force de transformer les hommes en choses est double, précise Simone Weil, et s’exerce des deux côtés ; elle pétrifie différemment, mais également, les âmes de ceux qui la subissent et de ceux qui la manient6« . Il nous faut apprendre à connaître la force pour pouvoir espérer se délivrer de son emprise. « La connaissance de la force comme chose absolument souveraine dans la nature tout entière, et comme chose absolument méprisable, c’est la grandeur propre de la Grèce7« . Si l’homme veut reconquérir sa liberté et sa dignité, il doit refuser toute soumission à la force qui lui réclame sans cesse son allégeance. « Il n’est possible d’aimer et d’être juste, écrit-elle, que si l’on connaît l’empire de la force et si l’on sait ne pas le respecter8« . Ainsi, l’amour ne peut se conjuguer avec la violence et la guerre. Simone Weil affirme que la violence ne peut construire la paix et que donc l’amour, antithèse de la violence, ne saurait cautionner une entreprise guerrière. « L’amour n’exerce jamais la force, il n’a pas d’épée en main, et pourtant il est la source où ceux qui tiennent le glaive puisent leur vertu ». De tout temps, en effet, on a fait la guerre au nom de l’amour et l’histoire du christianisme est empli de ces guerres dites « saintes » qui ont définitivement perverti le message originel du sage de Nazareth. « A celui qui n’aime que d’un amour pur, écrit-elle, le meurtre glace l’âme, qu’il en soit auteur ou victime ». C’est pourquoi « la pureté absolue est de ne subir ni d’endurer la force9« .

Les écrits de Simone Weil sur la non-violence sont extrêmement limités. Au début des années 30, le regard qu’elle porte sur Gandhi est plutôt négatif. « La non-violence à la Gandhi, écrit-elle, n’apparaît jusqu’ici que comme une forme un peu hypocrite de réformisme10« . Elle reprend le discours dominant au sein d’une partie de la gauche et de l’extrême gauche française. Nous savons que par la suite elle a rencontré en 1941 à Marseille, Lanza del Vasto, qui quelques années auparavant avait été en Inde à la rencontre de Gandhi. Il semble que le futur fondateur de la Communauté de l’Arche, ait évoqué son projet de créer une communauté non-violente dans l’esprit de Gandhi. Commentant cette rencontre, Jean-Marie Muller souligne que « sans doute, peut-on raisonnablement penser que les conversations qu’elle eut avec Lanza del Vasto amenèrent Simone Weil à avoir un regard plus attentif et plus bienveillant sur Gandhi, sans que pour autant elle se soit laissé convaincre de l’efficacité de sa méthode d’action11« . Dans L’enracinement (1943), elle s’exprime sur la résistance non-violente. « Si cette méthode avait été appliquée en France, affirme t-elle, les Français n’auraient opposé aucune arme à l’envahisseur ; mais il n’aurait jamais consenti à rien faire, dans aucun domaine, qui pût aider l’armée occupante, ils auraient tout fait pour la gêner, et ils auraient persisté indéfiniment, inflexiblement, dans cette attitude12« . Mais pour elle, cette résistance aurait été une action de témoignage, certes héroïque, mais qui n’aurait pu contrarier les desseins de l’armée occupante. Cela aurait signifié « l’imitation de la passion du Christ à l’échelle nationale », ce qui revient selon elle à la disparition de la nation. Seul l’individu peut décider de s’engager dans cette voie qui s’apparente à la perfection. « C’est seulement l’âme, dans le plus secret de sa solitude, à qui il peut être donné de s’orienter vers une telle perfection13« . Cette réflexion est à mettre en rapport avec celle formulée en 1938 dans laquelle elle considère que la non-violence est d’abord un choix individuel, mais que celui-ci n’est pas transposable à l’échelle d’un pays. « A l’heure présente, la non-violence est tout à fait défendable comme attitude individuelle, mais n’est pas concevable comme politique d’un gouvernement14« . La non-violence ne peut être qu’une forme de témoignage rendu à la vérité, mais elle ne visualise pas qu’elle puisse devenir une forme de lutte potentiellement efficace. L’histoire devait pourtant montrer qu’un peuple, sans armes, peut résister efficacement à une tyrannie ou une occupation étrangère.

« La non-violence n’est bonne que si elle est efficace »

Une réflexion de Simone Weil sur la non-violence est à mettre en exergue. Elle montre qu’elle a malgré tout l’intuition que la non-violence peut être efficace dans un monde dominé par de multiples violences. Mais, dans la continuité de sa réflexion précédente, elle n’envisage la non-violence que sur un plan individuel. Elle fait ici référence à une question qui fut posée à Gandhi : « On me demande, expose Gandhi, si parfois la non-violence n’oppose pas la résistance par la force : dans le cas par exemple où la vertu d’une soeur se trouverait à la merci d’un homme affolé par sa passion. Je me suis permis de suggérer que la meilleure forme de défense serait de venir sans irritation se placer entre la victime et son agresseur et d’affronter la mort15« . Commentant ses propos, elle écrit dans ses Carnets :

La non-violence n’est bonne que si elle est efficace. Ainsi la question du jeune homme à Gandhi concernant sa soeur. La réponse devrait être : use de la force, à moins que tu sois tel que tu puisses la défendre, avec autant de probabilité de succès, sans violence. A moins que tu ne possèdes un rayonnement dont l’énergie (c’est-à-dire l’efficacité possible, au sens le plus matériel) soit égale à celle contenue dans tes muscles. Certains ont été tels. St François. S’efforcer de devenir tel qu’on puisse être non-violent. Ca dépend aussi de l’adversaire. S’efforcer de substituer de plus en plus dans le monde la non-violence efficace à la violence16.

Si Simone Weil plaide pour une « non-violence efficace », c’est que très certainement elle considère qu’une forme de non-violence puisse ne pas l’être, ou qu’il est des circonstances où la mise en oeuvre de la non-violence équivaudrait à un suicide. Nous ne savons pas, au-delà du cas précis cité par Gandhi, à quel exemple en particulier elle fait référence pour affirmer que « la non-violence n’est bonne que si elle est efficace ». Cette réflexion ne manque pas de nous interroger. Car comment peut-on être sûr que la non-violence sera efficace, par avance, lorsqu’on prend la décision d’agir de façon non-violente ? La non-violence est un risque, tout comme la violence, et c’est un pari dont nul ne peut prévoir l’issue. Elle peut certes échouer, mais pour le savoir, encore faut-il l’avoir essayée… L’échec, toujours possible, de la non-violence, rend-elle pour autant la non-violence « mauvaise » et, corrélativement, la violence « bonne » ? La question de l’efficacité de la non-violence est une question extrêmement complexe qui ne saurait trouver de réponse définitive dans une phrase lapidaire. La non-violence n’a t-elle pas de sens en elle-même pour ceux qui la mettent en oeuvre ? Lorsqu’un groupe, une communauté, un peuple s’engage dans une résistance non-violente, il n’a aucune certitude que la victoire est au bout de la lutte. Mais ce choix, difficile, assumé, est déjà une victoire sur une certaine « évidence de la violence » ou de la contre-violence légitime. Ce choix donne sens à la lutte. Ce qui est aussi une forme d’efficacité… La réflexion de Simone Weil sur la « non-violence efficace » semble manquer de pertinence car personne ne peut plaider pour une non-violence qui serait inefficace… Tout autre chose serait, à partir du constat de l’inefficacité de la non-violence dans la lutte (inflexibilité du pouvoir, répression féroce, soutien intérieur et extérieur insuffisant, incapacité à atteindre les objectifs fixés…), de prendre la décision d’y renoncer. Mais le choix de la violence qui pourrait en découler n’apporterait, lui aussi, aucune garantie d’efficacité.

La question que soulève la réflexion de Simone Weil est de savoir si la non-violence doit être de principe ou de circonstance. Si elle est de principe, cela signifie t-il pour autant qu’elle doit être mise en oeuvre en toute circonstance, de façon absolue ? Si elle est de circonstance, cela veut-il dire qu’elle n’est possible qu’à certaines conditions qu’il conviendrait de définir ? En réalité, le dilemme n’est pas aussi tranché. Poser la question en ces termes induit inévitablement une réflexion sur les limites de la non-violence. Réflexion qui a bien entendu sa pertinence à condition que, dans le même temps, il soit possible de poser les limites de la violence. L’idéologie dominante qui valorise la violence, et caricature la non-violence considère cette dernière uniquement sous l’aspect de l’efficacité immédiate. Et comme elle est convaincue que la non-violence ne peut être efficace en toute circonstance, elle a beau jeu de continuer à lui dénier toute pertinence de principe.

La non-violence, se demande Simone Weil, a t-elle une place dans la « lutte des classes » que Simone Weil considère, parmi tous les conflits existants entre les groupes humains, comme « le mieux fondé » et le plus sérieux » ? La lutte des opprimés, « c’est la lutte éternelle de ceux qui obéissent contre ceux qui commandent, lorsque le mécanisme du pouvoir social entraîne l’écrasement de la dignité humaine chez ceux d’en-bas17« . Seule « la pression d’en bas » face à « la résistance d’en haut » est à même de créer un rapport de force qui permettra d’obtenir « le progrès social ». Il n’est pas fatal, nous dit Simone Weil, que cette lutte devienne une guerre avec son cortège de violences et de malheurs. Elle rappelle « l’action énergique et unanime par laquelle les plébéiens de Rome, sans verser une goutte de sang, sont sortis d’une condition qui touchait à l’esclavage et ont obtenu comme garantie de leurs droits nouveaux l’institution des tribuns18« . Elle souligne aussi que « c’est exactement de la même manière que les ouvriers français, par l’occupation des usines, mais sans violences, ont imposé la reconnaissance de quelques droits élémentaires, et comme garantie de ces droits l’institution de délégués élus19« . Malgré ces remarques, Simone Weil ne visualise pas la possibilité d’une stratégie non-violente où les opprimés se libèreraient de l’oppression en refusant de se soumettre à leurs exploiteurs.

1 Lettre à un religieux, Gallimard, 1951, p. 13

2 Lettre à un religieux, op. cit., p. 46

3 Ecrits historiques et politiques, Gallimard, 1960, p. 83

4 Ibid

5 Simone Weil, L’Illiade ou le poème de la force, in Oeuvres, Gallimard, col. « Quarto », 1999, p. 529.

6 Ibid, p. 537.

7 Simone Weil, Intuitions pré-chrétiennes, Fayard 1985, p. 53

8 La source grecque, Gallimard, 1953, p. 40

9 Simone Weil, Cahiers, Plon, 1956, p. 129.

10 Simone Pétrement, La vie de Simone Weil, tome 1, Fayard, p. 307, cité par Jean-Marie Muller, Simone Weil, l’exigence de non-violence, Desclée de Brouwer, 1995, p. 114

11 Ibid, p. 117

12 Simone Weil, L’enracinement, Gallimard, 1949, col. Folio-essais, p. 204

13 Ibid

14 « Réflexions sur la conférence de Bouché » (1938), Ecrits historiques et politiques, op. cit., p. 204

15 Gandhi, La Jeune Inde, p. 185.

16 Cahiers 1, op. cit., p. 153-154.

17 Simone Weil, Ne recommençons pas la guerre de Troie (1937), in Oeuvres, op. cit., p. 478

18 Ibid, p. 479

19 Ibid, p. 480

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