Théodore Monod et le respect de la vie, plus que jamais d’actualité pour bâtir le monde d’après…


Dans le monde d’après la période du coronavirus, il se pourrait bien que certains penseurs un peu oubliés nous aident à voir le monde autrement pour construire du neuf. Théodore Monod (1902-2000) en fait certainement partie. Biologiste, naturaliste, explorateur, spécialiste des déserts et surtout profondément humaniste, il était un partisan convaincu de la non-violence. Ami de l’orientaliste Louis Massignon et de l’écrivain malien Amadu Hampâté Bä, il était un savant qui s’impliquait vigoureusement pour la cause de la dignité humaine et du respect de l’animal. Le journaliste Roger Cans résume son engagement : « On le voyait marcher au premier rang des manifestants qui protestaient contre la bombe atomique, l’apartheid, l’exclusion. Il militait contre tout ce qui, selon lui, menace ou dégrade l’homme : la guerre, la corrida, la chasse, l’alcool, le tabac, la violence faite aux humbles. Son credo : le respect de la vie sous toutes ses formes1. »

Sur ce dernier point du respect de la vie, Théodore Monod était un disciple d’Albert Schweitzer, « un homme, écrit-il en 1946, qui est aujourd’hui l’un de ces hommes qui empêchent quand même de désespérer tout à fait de l’humanité2« . Théodore Monod ne manquera jamais de faire référence au théologien protestant qui a fait du respect de la vie, l’alpha et l’omega de son éthique. Il reconnaît en lui « un des rares théologiens chrétiens ayant prêché une éthique de pitié pour l’animal et plus généralement du respect de la vie, de toute vie3. »

« Comme naturaliste je suis au service de la vie, explique Théodore Monod, je veux servir la vie. C’est ce que nous a appris Albert Schweitzer. Il nous a donné une formule que l’on peut traduire en français par « respect de la vie », non seulement respect mais vénération, presque au sens religieux du terme. Il déclarait que ce respect devait servir de base à une nouvelle morale4« . Cette morale sera à la base de l’engagement de Monod, à la fois militant de la cause animale, mais aussi pour la paix et le désarmement nucléaire. Toutefois, à propos de la formule de Schweitzer, il apporte cette précision : « Il faut savoir que Schweitzer pensait en allemand et ce qu’il a imaginé en allemand n’équivaut pas au mot « respect », mais bien davantage à celui de « révérence »5. Il ajoute que « le mot « respect » est devenu très banal et n’a plus beaucoup de sens en français puisqu’on dit « je respecte les passages cloutés ». Il faudrait donc plutôt traduire la formule de Schweitzer par « révérence devant la vie » ».

Inspiré par Schweitzer, Monod a la conviction que « l’éthique ne doit pas uniquement régir les relations entre les hommes, mais aussi s’étendre à l’ensemble des êtres vivants6« . Ce respect procède d’un émerveillement face au mystère de la vie. « Lorsqu’on a pris conscience de l’extraordinaire diversité de la vie, explique-t-il, on ne peut se montrer qu’émerveillé ». Cet émerveillement oblige à changer son regard sur les êtres vivants quand bien même nous sommes ignorants de la façon dont l’évolution du vivant s’est produite et comment tous ces êtres ont réussi à s’adapter pour survivre. Pour Monod, il n’est pas nécessaire de « posséder une explication du monde pour agir dans un sens éthique ». L’homme appartient à cet ensemble constitué par les êtres vivants qui peuplent la planète, et à ce titre, nous devons « prendre conscience que nous sommes solidaires des autres êtres vivants » et « respecter les autres partenaires de cette aventure ».

Théodore Monod affirme que « le respect de la vie, sous toutes ses formes, doit constituer la base d’une nouvelle société7« . Il n’aura de cesse d’appeler ses contemporains à « un changement de mentalité, d’attitude et de philosophie » pour que l’éthique du respect de la vie se traduise enfin en actes concrets. « La rigueur des lois ne sera plus nécessaire, écrit-il, le jour où la conscience d’un homme, enfin humanisé, lui interdira toute destruction inutile, […] le jour où, se découvrant enfin solidaire du reste des créatures et des autres animaux, il aura appris le respect de la vie8« . Pour Monod, l’homme doit éprouver la solidarité avec les autres êtres vivants pour approcher de « l’Esprit universel » car « nous participons pour notre part à quelque chose de plus grand que nous9« .

Tout naturellement, Théodore Monod militait contre la chasse, la corrida et toute forme de maltraitance animale. “La disparition de la chasse, affirmait-il, fait partie de cette “hominisation” de l’homme, de cette évolution vers un état supérieur qui se poursuit actuellement10”. Si tous les mystères de l’origine de l’apparition et du développement du coronavirus ne sont pas encore éclaircis, il est très probable que le braconnage, les trafics illégaux et la consommation du pangolin ne sont pas étrangères à l’actuelle pandémie que nous subissons. L’animal et l’homme ont un destin lié. Respecter l’animal, c’est respecter l’homme. Il n’y aura pas de véritable hominisation si nous n’appliquons pas le principe d’ahimsa (non-nuisance à l’égard des êtres vivants), principe qui est au fondement de toutes les sagesses millénaires orientales. Ce sera sans doute l’une des leçons à retenir de cette terrible période.

Monod était certainement un visionnaire. En ces temps troublés où tous nos repères vacillent, il nous invite à nous recentrer sur l’essentiel : “Cette nouvelle morale du respect de la vie devrait permettre à notre pensée de transcender les raisonnements anthropocentriques où elle se cantonnait jusqu’ici pour découvrir la profonde unité du monde vivant et la solidarité des choses et des êtres d’un bout à l’autre de la chaîne des organismes. Il faut retrouver ce que l’homme moderne a depuis longtemps perdu, le sens du cosmique11”.

1Roger Cans, Théodore Monod : savant tous terrains, Ed. Sang de la terre, 2001.

2L’hippopotame et le philosophe, Actes Sud, 1993, p.51

3Théodore Monod, Et si l’aventure humaine devait échouer, Grasset, 2000, p. 192

4Dictionnaire, p. 185

5Théodore Monod, Terre et ciel, Babel, 1997, p. 116.

6 Ibid, p. 117

7Dictionnaire Théodore Monod, Le Cherche Midi, 2004, 156

8L’hippopotame et le philosophe, p. 57

9Révérence à la vie, Grasset et Fasquelle, 1999, p. 124

10Dictionnaire Théodore Monod, op. cit., p. 157

11Ibid, p. 123-124

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