Pour la planète, le choix de la lutte non-violente

Les citoyens sont entrés en résistance et pas seulement pour des questions de pouvoir d’achat. Le mouvement des gilets jaunes traduit une aspiration à davantage de justice sociale et de participation démocratique. Dans le même temps, toute une partie de la société civile est en lutte pour défendre l’avenir de la planète, le climat, notre environnement, notre santé. Ces multiples résistances se rejoindront le 16 mars dans la « marche du siècle » qui ne sera pas un aboutissement, mais une étape supplémentaire dans la lutte pour la sortie du système dominant, économique et politique, qui a fait faillite. Ce mouvement civique doit être fermement et résolument ancré dans la non-violence, telle est l’insistance privilégiée de notre tribune qui se veut une contribution à la clarification de ce qu’est la lutte non-violente.

La non-violence semble inaudible dans une période où les médias nous donnent à voir chaque jour le spectacle de la violence et de la guerre. Le mot « non-violence » lui-même apparaît encore pour beaucoup comme suspect car il semble signifier la négation de la violence, ou tout simplement le refus de la violence, c’est à dire finalement le refus de l’action. Et nous savons que l’inaction, la passivité, la résignation ne sauraient être une ligne de conduite morale qui nous permette d’avoir une attitude responsable dans notre histoire.

Le concept de « lutte non-violente » peut aussi poser question. Dans notre culture, il n’y a de place, essentiellement, que pour la lutte violente ou armée pour faire face aux injustices, aux oppressions, aux dictatures, aux agressions contre un peuple ou un territoire. Dans notre culture, il semble impensable que la lutte non-violente puisse jouer un rôle significatif, avoir une prise sur les évènements et être d’une quelconque efficacité. Pourtant, au coeur du XXème siècle, le siècle d’Auschwitz, du goulag et d’Hiroshima, est née une nouvelle force qui a ouvert une brèche dans les murailles de la violence qui semblaient enfermer l’histoire dans l’absurdité et le non sens. Aux quatre coins du monde ont émergé des luttes non-violentes, souvent populaires, contre des dictatures et des pouvoirs oppressifs, pour les droits de l’homme, pour la liberté et la démocratie. Des peuples ont trouvé l’énergie de dire « non » sans prendre les armes, en refusant d’entrer dans l’engrenage meurtrier de la violence, parfois par choix éthique, souvent par réalisme politique et stratégique.

Des femmes et des hommes ont résisté, à mains nues et avec le plus grand courage, souvent avec succès, aux tyrans, à leur police et à leur soldatesque. Il existe bien une histoire, certes méconnue, voire refoulée, des luttes non-violentes dont l’efficacité par rapport à la lutte violente a été démontrée dans l’étude de deux chercheuses américaines Why civil resistance works (2011)1. Analysant de façon comparative 323 campagnes majeures armées et non-violentes entre 1900 et 2006, elles ont montré que 53% des campagnes non-violentes ont atteint leurs objectifs alors que le taux de succès pour les campagnes de résistance armée est de 26%. Pour les cinquante dernières années, la tendance est clairement à la hausse pour la fréquence et la réussite des luttes non-violentes, tandis qu’elle est significativement à la baisse pour les résistances armées.

Aujourd’hui, la lutte non-violente apparaît comme le dernier espoir des peuples pour dépasser et transformer les systèmes économiques et politiques responsables de la catastrophe écologique en cours. Un peu partout dans le monde, émergent de nouvelles résistances civiques et civiles pour permettre à cette planète d’avoir un avenir. Il ne s’agit pas tant de lutter contre un modèle qui a fait faillite que de construire un nouveau modèle, ici et maintenant, sans attendre le grand soir. Les citoyens prennent conscience de leur pouvoir lorsqu’ils l’exercent dans de multiples initiatives constructives, alternatives, qui préfigurent le monde de demain. Un monde forcément libéré de l’emprise de la violence économique et politique, un monde au service du vivant, de tous les vivants.

Définitions

Dans la littérature sur la non-violence, les deux expressions « lutte non-violente » et « action non-violente » sont généralement considérées comme synonymes, même si des nuances de sens existent. Certains emploient également l’expression « combat non-violent » pour accentuer encore la dimension de force active de la non-violence en action. Pour Gene Sharp, l’action non-violente est « une technique générale de protestation, de résistance et d’intervention sans violence physique2« . Il souligne que ce concept est synonyme de « lutte nonviolente », terme qui désigne « des formes puissantes d’action nonviolente, en particulier contre des adversaires déterminés et efficaces qui sont prêts à réagir par une répression sévère3« . Dans une définition plus précise des deux concepts, Gene Sharp écrit que « l’action nonviolente ou la lutte nonviolente est une technique d’action qui permet à la population de restreindre et de couper les sources du pouvoir de ses dirigeants ou d’autres oppresseurs, tout en mobilisant son propre potentiel de pouvoir effectif4« .

Cette définition nous permet de saisir d’emblée quels sont les fondements du pouvoir responsable de l’injustice et de comprendre quelle est la force susceptible de lui résister efficacement. Le pouvoir repose essentiellement sur l’obéissance et la soumission de la population. Dans son magistral Traité de la servitude volontaire, Etienne de La Boétie a fait la démonstration que ce sont les peuples qui sont principalement responsables de leur oppression de par la soumission qu’ils consentent aux tyrans. A partir de cette analyse, il proposait, pour se débarrasser de la tyrannie, non pas d’éliminer le tyran, mais de lui retirer son appui. « Si on ne leur donne rien, affirme-t-il, si on ne leur obéit point, sans combattre, sans frapper, ils demeurent nus et défaits et ne sont plus rien5 ». Il est persuadé que le pouvoir du tyran s’effondre si le peuple a la volonté de ne plus lui obéir passivement. « Soyez résolus de ne servir plus et vous voilà libres. Je ne veux pas que vous le poussiez ou l’ébranliez, mais seulement ne le soutenez plus, et vous le verrez, comme un grand colosse à qui on a dérobé sa base, de son poids même, fondre en bas et se rompre6 ». La Boétie a ainsi l’intuition que le peuple peut jouer un rôle actif pour se libérer, sans violence, des chaînes qui l’entravent.

En Inde, Gandhi se demande comment il se fait que quelques milliers de soldats britanniques puissent assujétir une nation de 300 millions de personnes ? Cela n’est possible que si les 300 millions sont soumis et acceptent passivement l’oppression qu’ils subissent. Analysant les causes de l’injustice dont était victime son peuple, il affirmait : « Ce ne sont pas tant les fusils britanniques qui sont responsables de notre sujétion que notre coopération volontaire7. » Gandhi nous dit que ce qui fait la force de l’empire britannique, ce n’est pas tellement la capacité de violence des Anglais que la capacité de résignation des Indiens. A partir de ses analyses et de ses intuitions, Gandhi énonçait le principe stratégique qui allait animer toute son action contre le pouvoir colonial britannique : obliger l’autorité occupante à céder aux revendications de la majorité, non par la violence qui aurait été suicidaire, mais par la contrainte exercée par tout un peuple qui refuse de se soumettre aux lois discriminatoires des autorités illégitimes. Le principe fondamental de son action politique sera basé sur la non-coopération avec les lois et les institutions qui servent l’injustice coloniale. Son objectif sera de tarir la source du pouvoir en organisant la désobéissance de masse aux lois et aux institutions du pouvoir colonial.

Ainsi, le principe de non-coopération ou de non-collaboration est le principe stratégique qui fonde l’action non-violente ou lutte non-violente. Pour Jean-Marie Muller, cette stratégie non-violente a vocation a devenir une réelle force de contrainte sur le pouvoir oppressif.

Les puissants qui veulent imposer leur bon vouloir à un groupe social ou à une collectivité politique ont pour principal pouvoir celui que leur donnent ceux qui, bon gré mal gré, coopèrent avec eux. Il s’agit, dès lors, d’organiser la résistance en appelant chaque membre de ce groupe ou de cette collectivité à retirer son soutien aux puissants, les privant ainsi des concours dont ils ont besoin pour assurer leur domination. La contrainte devient effective à partir du moment où les actions de non-coopération parviennent à tarir les sources du pouvoir des autorités établies qui n’ont plus les moyens de se faire respecter et obéir. Ainsi un nouveau rapport de force peut s’établir qui permet aux résistants d’exercer leur pouvoir et de faire reconnaître leurs droits8.

La fin et les moyens

La lutte non-violente pose la question des moyens et des fins dans une nouvelle perspective. Les adages populaires « la fin justifie les moyens » ou « qui veut la fin, veut les moyens » servent généralement à justifier le recours à la violence afin de défendre une cause juste. La lutte non-violente veut affirmer le lien intrinsèque qui existe entre l’objectif recherché et les moyens utilisés. Les moyens sont le commencement de la fin, ils sont une fin en devenir. La démarche de la non-violence nous invite à rechercher et à mettre en oeuvre des moyens qui annoncent la fin à venir, qui portent en eux-mêmes les valeurs de la fin, qui soient tout simplement en cohérence avec la fin. Il existe ainsi un lien organique entre la fin et les moyens. La meilleure des causes peut être pervertie par l’utilisation de moyens qui la renient. C’est pourquoi la lutte non-violente favorise la convergence entre les moyens et la fin dans le sens qu’elle tend presque à l’identification des moyens à l’objectif et de l’objectif aux moyens. L’une des clés de cette convergence se trouve dans le fait que moyens de la non-violence permettent au conflit de rester centré sur son objet.

La lutte non-violente facilite la maîtrise du désir de violence qui est en nous et facilite l’expression d’une agressivité, d’une combativité positive. Elle va canaliser l’énergie de l’agressivité afin qu’elle s’exprime par des moyens justes, pacifiques, par des dispositifs anti-mimétiques pour que l’action reste centrée sur son objet et non pas vers la violence contre les personnes. Car lorsque le conflit sombre dans la spirale de la violence, l’objet du conflit est mis de côté et les parties en présence sont dans une rivalité mimétique où l’objectif est de dominer, d’écraser, de vaincre l’autre par la force physique. C’est la thèse de René Girard sur la violence mimétique qui entraîne les protagonistes dans une spirale où c’est celui qui aura la supériorité physique, la supériorité des armes, qui écrasera l’autre. L’objet du conflit est oublié, seul l’affrontement compte. La violence dérègle le conflit dans le sens où elle ne vise pas à trouver une solution au conflit, mais à éliminer l’autre. A l’inverse, les moyens de la non-violence permettent de valoriser l’objet du conflit, c’est à dire l’injustice et l’oppression. Et ce faisant, ils sont davantage en capacité de mobiliser parce que les actions de résistance sont à la portée du plus grand nombre.

Dans les images d’épinal véhiculée par la culture dominante sur la non-violence, il y a cette image que la lutte non-violente aurait pour objectif de convertir l’adversaire à la justesse de la cause défendue. Qu’il suffirait de se présenter devant lui désarmé pour qu’il change de politique et accède aux revendications des opprimés. Rien n’est plus faux que cette représentation idyllique. De même, il serait vain de considérer que le dialogue serait suffisant pour trouver des compromis acceptables. Ce qui caractérise une situation d’injustice, c’est l’impossibilité du dialogue entre oppresseur et opprimé, c’est l’impossibilité de convaincre l’oppresseur par des arguments rationnels. La lutte non-violente a bien pour objectif de contraindre l’adversaire, à défaut de le convaincre. C’est à dire d’exercer un rapport de forces qui l’oblige à négocier, à dialoguer sur la base des revendications de ceux qui luttent. Ce rapport de forces n’est possible que si la lutte non-violente s’appuie sur la participation du plus grand nombre. La force du combat non-violent, c’est la force du nombre qui refuse de collaborer avec les structures de l’injustice, avec le pouvoir oppressif. Ainsi, le concept de lutte non-violente implique une dissymétrie entre les moyens de l’oppresseur et ceux de l’opprimé. L’histoire nous montre que cette dissymétrie des moyens peut tourner à l’avantage de ceux qui ont fait le choix d’une autre stratégie, une stratégie qui vise non pas à écraser l’autre, à le réduire, à l’éliminer, mais une stratégie qui vise à s’attaquer aux véritables racines de l’injustice.

198 méthodes d’action non-violente

Le chercheur Gene Sharp a recensé près de 198 méthodes spécifiques de la lutte non-violente qu’il classe en trois grandes catégories :

    • Les méthodes de protestation et de persuasion : Il s’agit essentiellement d’actions symboliques pour affirmer des convictions, exprimer des refus, sensibiliser et conscientiser l’opinion publique. Elles visent à affecter l’autorité morale et la légitimité de l’adversaire et cherchent à influencer la majorité silencieuse.

    • Les méthodes de non-coopération : Dans cette catégorie, on trouve des actions qui impliquent « l’arrêt, le refus délibéré ou la défiance de certaines relations établies – sociales, économiques ou politiques9« . Les actions de non-coopération peuvent être légales ou illégales.

    • Les méthodes d’intervention et de perturbation : Ce sont des actions directes qui visent à modifier et transformer des situations d’oppression en perturbant le fonctionnement des institutions responsables des injustices. Elles nécessitent une préparation rigoureuse, notamment pour faire face à la répression.

La lutte non-violente nécessite une organisation et une planification stratégique. La stratégie est la mise au point d’un plan permettant la conduite d’une campagne ou d’une résistance en vue d’un objectif clairement défini. Il s’agit d’organiser les différentes étapes afin de contribuer le plus efficacement possible à la réalisation des objectifs visés et à la réussite de la lutte. Il faut souligner qu’il n’existe pas de stratégie type pour la lutte non-violente. Chaque lutte est différente, car chaque contexte est différent, tout particulièrement la source du pouvoir responsable de l’injustice que l’on combat. Cependant, toute stratégie non-violente devra évaluer les obstacles qui peuvent gêner la réalisation de l’objectif et les facteurs qui peuvent le faciliter, d’estimer les forces et les faiblesses de son opposant et du groupe de résistants auquel on appartient, et des tierces parties susceptibles d’aider ou de gêner la lutte, d’évaluer les avantages et les limites des différents types d’actions envisageables, de choisir un plan réalisable parmi les options existantes, de mettre au point un plan d’action général qui détaille les actions à mener à plus petite échelle et les méthodes d’action spécifiques à utiliser dans le but de servir l’objectif principal. L’enjeu d’une organisation et d’une planification est de maintenir le cap de la non-violence, notamment dans les phases de tension et de répression.

Pour exprimer toutes ses potentialités, la lutte non-violente nécessite donc une organisation minutieuse. La spontanéité et le manque de préparation ont souvent mené à l’échec. C’est pourquoi si nous voulons délivrer notre avenir de la fatalité de la violence et des lourdes menaces qui pèsent sur la planète, il est plus que jamais décisif d’investir dans la non-violence afin d’offrir aux opprimés et aux citoyens d’aujourd’hui et de demain des moyens de lutte véritablement efficaces, c’est-à-dire qui s’attaquent à la racine des injustices en enrayant la machine qui les produits. A cet égard, les mobilisations pour le climat qui s’annoncent avec la « marche du siècle » le 16 mars, et les prochaines initiatives du mouvement Extinction-Rebellion orientées vers la désobéissance civile non-violente constituent des semences d’espoir pour préparer cet avenir.

1Erica Chenoweth, Maria Stepan, Why civil resistance works : The stratégic logic of nonviolent conflict, Columbia University Press, 2011, 320 p.

2Gene Sharp, La lutte nonviolente : pratiques pour le XXIème siècle, Ed. Ecosociété, 2015, p. 402

3 Ibid, p. 405

4 Ibid, p. 41

5 Etienne de La Boétie, Discours de la servitude volontaire, Flammarion, coll. « GF », 1983, p. 139

6 Ibid

7 Gandhi, Tous les hommes sont frères, Gallimard, 1969, p. 247.

8 Jean-Marie Muller, Dictionnaire de la non-violence, Ed. Du Relié, 2005, p. 237

9 La lutte non-violente, op. cit., p. 53

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