Penser le combat non-violent (essai de synthèse provisoire)

Sans doute, peut-il apparaître provocateur de parler aujourd’hui de « non-violence » ou de « lutte non-violente » tant notre actualité, mais aussi notre Histoire commune semblent dominées par la violence, la guerre, le terrorisme, les massacres, les génocides. Le mot de « non-violence » lui-même semble inaudible dans ce contexte où les médias nous donnent à voir chaque jour le spectacle de la violence et de la guerre. Le mot « non-violence » apparaît encore chez beaucoup comme la négation de la violence, ou tout simplement le simple refus de la violence, c’est à dire finalement le refus de l’action. Et nous savons que l’inaction, la passivité, la résignation ne sauraient être une ligne de conduite morale qui nous permette d’avoir une attitude responsable dans notre Histoire. Le concept de « lutte non-violente », aussi, peut poser question, car dans notre culture dominante, il n’y a de place, essentiellement, que pour la lutte violente, armée. Plus exactement, il nous est difficile de concevoir une lutte qui ne serait pas violente ou armée pour faire face aux injustices, aux oppressions, aux dictatures, aux agressions contre un peuple, un territoire. Dans notre culture, il est impensable que la non-violence, la lutte non-violente puisse jouer un rôle significatif, puisse avoir une prise sur les évènements, puisse être d’une quelconque efficacité. Nous avons intériorisé que seule la violence, la lutte armée, la guerre sont les seuls instruments nécessaires, légitimes pour combattre efficacement un agresseur, pour défendre les valeurs essentielles lorsque celles-ci sont menacées.

La culture de la violence

Que nous montrent nos livres d’histoire ? Qu’avons-nous appris ou plus exactement qu’avons-nous retenu de ce qui nous a été enseigné à l’école ? Nous avons appris que la violence est le moteur de l’histoire, qu’elle est le moteur des révolutions, qu’elle est le moteur du changement. Nos livres d’histoire honorent à longueur de pages les héros de la violence et de la guerre. Le héros, c’est forcément celui qui a eu le courage de se battre pour défendre la patrie, la justice, la liberté. Dans nos livres d’histoire, il y a très peu de héros de la non-violence, il y a peu de place pour des résistances, des combats que l’on pourrait qualifier de « non-violents ». L’histoire, la vraie, c’est celle qui fait une large place aux guerres, et à ceux qui se sont distingués pour leur engagement dans des résistances armées, dans des combats militaires pour la défense de la patrie.

Il faut bien le reconnaître, nous sommes les héritiers et les acteurs d’une culture de la violence. Que nous enseigne cette culture ? Elle nous enseigne que face à la violence des « méchants », face à la violence des situations d’injustice, nous n’aurions que deux possibilités : soit être lâche, refuser l’affrontement, refuser de nous battre et donc faire le jeu de l’injustice, de la tyrannie ou bien être courageux, être dans l’action et donc être violent ! Nous avons intériorisé au plus profond de nous même que l’action est associée à la violence, qu’il ne peut y avoir d’action, de résistance que violente ou armée et que le véritable courage s’incarne dans une démarche de violence.

Nous sommes les héritiers de ces traditions, de ces idéologies, de ces systèmes qui ont valorisé la violence, qui l’ont légitimée lorsqu’elle était mise au service de justes causes. Et dans cet héritage, il n’y a pas de place pour la non-violence, ou très peu.

Dans cette culture, le mot de « non-violence » lui-même est encore très souvent associé à l’inaction, la passivité, la résignation ou la lâcheté. Il ne sera pas possible de parler rationnellement de la non-violence ou de la lutte non-violente si nous n’avons pas d’abord précisé ce que signifie la non-violence qui est encore entouré aujourd’hui de nombreux malentendus et de nombreuses confusions. Mais cela ne sera pas encore suffisant, il nous faut aussi entreprendre un travail de déconstruction de nos représentations positives de la violence.

Si d’emblée, nous avons une perception négative de la non-violence (le mot lui-même est négatif…), c’est que nous avons encore une perception positive de la violence. Je crois que tant que nous aurons une perception positive de la violence, il sera difficile de percevoir la pertinence de l’idée de non-violence.

La violence est un suicide

Je disais que dans cet héritage de la violence, il y a peu de place pour la non-violence. Et pourtant il existe aussi une histoire de la non-violence, une histoire des luttes non-violentes. Nous allons y revenir dans notre exposé. Et dans cette histoire encore largement méconnue, il y a le visage de Gandhi. Ce n’est pas une image d’Epinal Gandhi, c’est un être de chair et d’os qui a mené, avec des millions d’indiens, un long combat contre l’un des empires les plus puissants, l’empire britannique.

A ce stade, c’est sa réflexion sur la violence qui m’intéresse. Gandhi disait, sans détour, que la violence était un suicide. Voilà une affirmation brutale qui interroge. Dans notre culture, la violence est souvent associée à une démarche de survie, de lutte pour se protéger, se défendre contre ceux qui viennent attenter à nos libertés, notre territoire, notre vie. Et Gandhi dit que la violence est un suicide.

Essayons d’éclairer cette affirmation par quelques exemples qui me semblent significatifs. Des palestiniens qui subissent une oppression insupportable lancent quelques roquettes sur Israël. En retour, Israël bombarde la ville de Gaza. Destructions, blessés, morts, souffrances. La violence de l’oppression attise la haine qui engendre la contre-violence et alimente le cycle des revanches et des vengeances. La violence des palestiniens se retourne contre eux et la violence des soldats israéliens détruit leur propre humanité. La violence est un suicide.

Dans tout conflit, chacun est sûr d’être dans son bon droit, et chacun justifie et légitime sa violence par la violence de l’autre. Cette violence est totalement inefficace, mais elle continue. Plus elle est inefficace et plus elle redouble. La violence n’est pas choisie pour son efficacité, mais pour elle-même. Plus que cela, c’est la violence qui impose ses lois et ses ordres aux hommes à partir du moment où les hommes ont fait le choix de la violence. Il y a comme une soumission de l’homme à la violence. Ce n’est plus la violence qui est un instrument dans les mains de l’homme, c’est l’homme qui devient un instrument de la violence. En redoublant de violence, l’homme se déshumanise. La violence est un suicide.

La justification suprême de la violence, c’est la défense d’une cause juste. Au nom de la cause juste, on tue, on massacre. Les moyens de la violence sont légitimées par la justesse de la cause. Et pourtant, combien de causes justes soit disant défendue par la violence ont été perverties par ceux qui l’ont utilisée ? Combien de révolutions pour abattre la tyrannie qui ensuite ont instauré des régimes de terreur tout autant oppressifs que les précédents ? La violence, et c’est une leçon de l’histoire, finit toujours par pervertir la meilleure des fins. Cause juste, moyens injustes, moyens qui renient et trahissent l’idéal le plus noble. La violence est un suicide. En l’occurence, le suicide de l’idéal d’une société meilleure qui jamais n’advient.

En répondant à la violence de l’oppression ou de la tyrannie, par la contre-violence, nous utilisons en réalité les mêmes moyens que ceux que nous combattons. Nous ne faisons pas œuvre de pensée et d’intelligence, mais d’imitation. Répondre à la violence par la violence, c’est entrer dans un processus de rivalité mimétique où l’objectif n’est pas d’apporter une solution au problème, mais de détruire l’autre, de le faire taire ou de le dominer. En imitant la violence des autres, nous nous enfermons dans une spirale sans fin de violences, de vengeances, de revanches, qui s’éteindront d’elles-mêmes lorsque chacun aura été au bout de ses violences. Mais aurons-nous résolu le conflit ? Aurons-nous fait reculer la haine qui est l’un des ressorts de la violence ? Aurons-nous apporté une solution durable au conflit ? Sans doute pas. Lorsqu’après la guerre de 14-18, la France humilie l’Allemagne lors du traité de Versailles, les germes de la revanche étaient déjà là. La suite vous la connaissez. La violence est un suicide.

Je voudrai citer Saul Alinsky, ce militant américain qui a consacré sa vie à faire émerger des méthodes de luttes non-violentes parmi les pauvres des plus pauvres aux Etats-Unis dans les années soixante. Il fut l’un des maîtres à penser de César Chavez le leader des ouvriers agricoles mexicains aux Etats-Unis. Il affirmait avec vigueur que c’était une mystification de faire croire aux pauvres qu’ils pouvaient se libérer de la misère par la violence. « Il faut être politiquement insensé pour dire que le pouvoir est au bout du fusil quand c’est l’adversaire qui possède tous les fusils ». Il posait donc la question de l’efficacité de la violence face au pouvoir. Et je crois que si nous prenons le temps d’analyser les situations de conflits entre oppresseurs et opprimés, entre un Etat dicatorial et une population qui veut retrouver sa liberté, nous pouvons constater que très souvent la capacité de violence des oppresseurs, est toujours démesurément plus grande que la capacité de violence des opprimés. La violence des opprimés, qui peuvent leur apparaître inévitable, nécessaire ou légitime, bien souvent, ne fait que renforcer le système répressif et l’Etat oppresseur. « En cherchant à opposer la force à la force, s’insurge Léon Tolstoï au moment de la révolution de 1905, vous agissez, vous autres ouvriers, comme un homme ligoté qui, pour se libérer, tirerait sur les cordes qui le lient : il ne parviendrait qu’à resserrer davantage les nœuds qui l’entravent. Il en est de même quand vous tentez de recouvrer par la force ce qu’on vous ôte par la force1 ». La violence est un suicide.

Dans la culture de la violence, la violence n’est évidemment pas présentée comme un suicide, mais comme au mieux une action positive, au pire comme un mal nécessaire puisqu’il n’y aurait pas d’autres moyens à disposition pour combattre les injustices et les tyrannies. Mais en réalité, la violence n’est pas une stratégie pour le changement, car elle fait partie du système dominant. La violence des opprimés nourrit la répression et renforce le système oppressif.

La question est donc de savoir s’il peut exister une autre force que la violence susceptible d’agir efficacement dans l’histoire ? Existe t-il des moyens de lutte non-violents capable de résister avec efficacité à l’oppression et aux injustices ?

Le principe de non coopération

Gandhi nous a apporté un éclairage extrêmement important. C’est à partir de l’analyse de la situation d’oppression que subissait le peuple indien qu’il a défini une stratégie de lutte pertinente, non-violente et efficace. Il se demandait comment se fait-il que quelques milliers de soldats britanniques puisse assujétir une nation de 300 millions de personnes ? Cela n’est possible que si les 300 millions sont soumis, et acceptent passivement l’oppression qu’ils subissent. Analysant les causes de l’injustice dont était victime son peuple, il affirmait : « Ce ne sont pas tant les fusils britanniques qui sont responsables de notre sujétion que notre coopération volontaire2. » Gandhi nous dit que ce qui fait la force de l’empire britannique, ce n’est pas tellement la capacité de violence des Anglais que la capacité de résignation des Indiens.

On retrouve dans cette analyse, les intuitions d’Etienne de La Boétie dans son discours de la servitude volontaire… Dans son Traité, l’ami de Montaigne fait la démonstration étonnante que ce sont les peuples qui sont principalement responsables de leur propre oppression. Tout simplement, nous dit-il, parce que le tyran tient son pouvoir et sa force de l’obéissance servile de ses sujets. La tyrannie, elle existe certes parce qu’il y a un tyran, mais elle n’est possible que si le peuple est soumis. Et si le peuple ne fait rien pour refuser cette servitude, c’est qu’il l’accepte, d’où l’expression surprenante, mais juste, de « servitude volontaire ». La Boétie est révolté par cette démission du peuple alors qu’il considère que la liberté est le bien le plus précieux que nous possédons.

A partir de cette analyse, il propose, pour se débarrasser de la tyrannie, non pas d’éliminer le tyran, mais de lui retirer son appui. Il suggère de tarir la source du pouvoir du tyran, pouvoir qui repose sur l’obéissance et la soumission. Il écrit à propos des tyrans : « Si on ne leur donne rien, si on ne leur obéit point, sans combattre, sans frapper, ils demeurent nus et défaits et ne sont plus rien3 ». Il est persuadé que le pouvoir du tyran s’effondre si le peuple a la volonté de ne plus lui obéir passivement. De fait, le tyran n’existe plus si personne n’obéit à ses ordres criminels : « Soyez résolus de ne servir plus et vous voilà libres. Je ne veux pas que vous le poussiez ou l’ébranliez, mais seulement ne le soutenez plus, et vous le verrez, comme un grand colosse à qui on a dérobé sa base, de son poids même, fondre en bas et se rompre4 ». La Boétie a ainsi l’intuition que le peuple peut jouer un rôle actif pour se libérer, sans violence, des chaînes qui l’entravent.

Gandhi fait exactement la même analyse et en tire des conclusions qui permettront de concevoir une stratégie de lutte pertinente, non-violente contre le colonialisme britannique : « La force qu’il exerce, c’est notre peuple qui la lui donne entièrement. Sans notre appui, cent mille Européens ne pourraient même pas tenir la septième partie de nos villages. […] La question que nous avons devant nous est par conséquent d’opposer notre volonté à celle du gouvernement ou, en d’autres termes, de lui retirer notre coopération. Si nous nous montrons fermes et unis dans notre intention, le gouvernement sera obligé de plier devant notre volonté ou de disparaître ».

A partir de ses analyses et de ses intuitions, Gandhi énonçait le principe stratégique qui allait animer toute son action contre le pouvoir colonial britannique : obliger l’autorité occupante à céder aux revendications de la majorité, non par la violence qui aurait été suicidaire, mais par la contrainte exercée par tout un peuple qui refuse de se soumettre aux lois discriminatoires des autorités illégitimes. Le principe fondamental de son action politique sera basé sur la non-coopération avec les lois et les institutions qui servent l’injustice coloniale. Son objectif sera de tarir la source du pouvoir en organisant la désobéissance de masse aux lois et aux institutions du pouvoir colonial. Il a montré que par la non-violence, le peuple était en capacité d’enrayer efficacement les rouages de la machine qui produit l’injustice. Il a montré une autre voie, dans le sens où il ne s’agissait plus de vouloir éliminer physiquement les responsables du pouvoir ou de combattre avec les armes contre les institutions comme l’armée ou la police, mais de s’organiser pour leur enlever le pouvoir qui ne tient que grace à la collaboration du plus grand nombre

La fameuse marche du sel impulsée par Gandhi dans les années trente incluant une campagne massive de désobéissance civile contre la taxe imposée sur le sel, demeure un exemple remarquable de pression populaire sur le pouvoir qui a été contraint finalement de négocier un compromis avec le mouvement de Gandhi. Le génie de Gandhi a été de trouver une action simple, à la portée du plus grand nombre : ramasser le sel de façon illégale dans l’océan. L’insurrection pacifique suscitée par cette action entraînera l’emprisonnement de dizaines de milliers de femmes et d’hommes. Mais lorsque la désobéissance de masse se poursuit alors que les prisons sont pleines, il ne reste plus au pouvoir qu’à négocier. La taxe sur le sel sera abrogée. Cette action de non-coopération de masse réussie sera un jalon important dans la marche vers l’indépendance de l’Inde qui n’arrivera qu’en 1948.

Cette nouvelle stratégie de résistance non-violente face à un pouvoir oppresseur a marqué l’histoire des luttes populaires et a inauguré une nouvelle ère dans la réflexion sur les moyens à mettre en œuvre pour résister efficacement à un pouvoir dictatorial ou pour défendre, sans se renier, les valeurs essentielles de justice et de liberté. Depuis Gandhi, en effet, de nombreuses luttes non-violentes ont fait irruption aux quatre coins de la planète et nous pouvons dire que cela constitue un fait majeur de l’histoire de l’humanité :

Exemples significatifs de luttes non-violentes: La lutte de Gandhi en Afrique du Sud pour les droits de la minorité indienne (1893 – 1914), la lutte de Gandhi pour l’indépendance de l’Inde (1914 – 1948), Les nombreux cas de résistances civiles sous l’occupation allemande en Europe (1940 – 1945), Les luttes populaires en Amérique Latine (Salvador et Guatemala) qui ont abouti à la chute des dictatures (1944), le mouvement pour les droits civiques aux Etats-Unis dans les années 1950-1960 avec la figure emblématique de Luther King, La résistance contre le coup d’Etat des généraux à Alger (1961), la résistance non-violente des Tchèques au moment de l’invasion des troupes du Pacte de Varsovie (1968), les luttes non-violentes des dissidents en Europe de l’Est, la résistance du peuple polonais avec Solidarnosc, les mouvements de citoyens en Allemagne de l’Est, Tchécoslovaquie, Hongrie, Littuanie qui aboutirent à la chute du mur de Berlin (1989), le soulèvement non-violent aux Philipinnes qui aboutit à la chute du dictateur Marcos (1986), la lutte du peuple birman avec Aung San Suu Kyi (années 80), le mouvement des étudiants chinois pour la démocratie avec sa fin tragique place Tienanmen (1989), la résistance des Albanais du Kosovo avec Ibrahim Rugova (années 1990), la mobilisation populaire en Serbie qui aboutit à la chute du dictateur Milosevic (2000)…

La cohérence entre la fin et les moyens

Notre réflexion sur la lutte non-violente renvoie à la question centrale des moyens et des fins qui est par ailleurs une vieille question. Généralement résolue par certains adages populaires comme « la fin justifie les moyens » ou « Qui veut la fin, veut les moyens ». Tous ces adages ont été utilisés pour justifier le recours à la violence afin de défendre une cause juste.

Mais la question est bien de savoir quels sont les meilleurs moyens pour atteindre la fin recherchée ? Quels sont les moyens de lutte les plus pertinents pour résister aux injustices, voire aux tyrannies ? Là aussi, l’apport de Gandhi est décisif. Il avait compris que pour servir une cause juste, on ne pouvait utiliser que des moyens justes, non seulement pour des raisons ethiques, mais surtout pour des raisons stratégiques. « Les moyens, écrit-il, sont comme la graine et la fin comme l’arbre. Le rapport est aussi inéluctable entre la fin et les moyens qu’entre l’arbre et la semence. […] On récolte exactement ce que l’on sème». En mettant en œuvre ce principe à la fois moral et stratégique, Gandhi a mis l’accent sur l’importance des moyens à mettre en œuvre dans la lutte alors que nous sommes souvent tentés de nous intéresser seulement qu’à l’objectif.

Il est intéressant de souligner que les dissidents des pays d’Europe de l’Est qui avaient à coeur de construire une société démocratique avaient parfaitement conscience que la violence serait inopérante face au totalitarisme, mais surtout qu’elle serait incompatible avec l’idéal d’une société démocratique. Ils n’ont eu de cesse de recherche des moyens démocratiques de lutte au service de la démocratie. L’action non-violente des dissidents sera une action de rupture avec l’ordre totalitaire, c’est-à-dire avec le mensonge des moyens de la violence qui trahissent l’idéal toujours repoussé dans un avenir inaccessible. « Ce revirement, écrivait Vaclav Havel, d’une vision politique abstraite de l’avenir au profit de l’individu concret et de sa défense active, « ici et maintenant », s’accompagne donc aussi tout naturellement d’une aversion renforcée à toute forme de violence « au nom d’un avenir meilleur 5 ».

Ainsi, pour répondre aux adages que je citais au début, la fin ne justifie pas tous les moyens, plus précisément la justesse de la fin n’autorise pas l’emploi de n’importe quel moyen pour y parvenir. En réalité, nous ne sommes responsables que des moyens que nous utilisons et non pas de la fin. Nous ne sommes pas maîtres de la fin, nous ne sommes maîtres que des moyens que nous décidons de mettre en œuvre. La fin est de l’ordre de l’intention, seuls les moyens sont de l’ordre de l’action et donc dépendent de notre décision.

Mais surtout, au-delà de l’aspect moral, Gandhi montre le lien intangible qui existe entre les moyens utilisés et la fin poursuivie. Pour Gandhi, les moyens sont le commencement de la fin, les moyens sont une fin en devenir. La démarche de la non-violence nous invite à rechercher et à mettre en oeuvre des moyens qui annoncent la fin à venir, qui portent en eux-mêmes les valeurs de la fin, qui soient tout simplement en cohérence avec la fin. Il existe un lien organique entre la fin et les moyens. C’est pourquoi le combat non-violent permet de favoriser la convergence entre les moyens et la fin dans le sens qu’il tend presque à l’identification des moyens à l’objectif et de l’objectif aux moyens. Pourquoi ? Parce que les moyens de la non-violence permettent au conflit de rester centré sur son objet.

Valoriser l’objet du conflit

La lutte non-violente va permettre de maîtriser le désir de violence qui est en nous et va faciliter l’expression d’une agressivité, d’une combativité positive. Elle va canaliser l’énergie de l’agressivité afin qu’elle s’exprime par des moyens justes, pacifiques, par des dispositifs anti-mimétiques pour que l’action reste centrée sur son objet et non pas vers la violence contre les personnes.

On confond souvent l’agresivité et la violence. L’agressivité est une énergie, une force de vie que chacun possède qui peut être bienfaisante ou malveillante, créatrice ou destructrice. Ad-gradi : avancer vers ; C’est une puissance de combativité, d’affirmation de soi qui va me permettre d’aller vers l’autre, d’aller l’affronter. Sans agressivité, il ne peut y avoir d’action (passivité, lâcheté, résignation). Sans agressivité, il ne peut y avoir de volonté de résistance.

La violence, elle, est une perversion de l’agressivité, tout comme elle est un dérèglement du conflit. Et lorsque le conflit sombre dans la spirale de la violence, l’objet du conflit est mis de côté et les parties en présence sont dans une rivalité mimétique où l’objectif est de dominer, d’écraser, de vaincre l’autre par la force physique. C’est la thèse de René Girard sur la violence mimétique. La violence mimétique entraîne les protagonistes dans une spirale où c’est celui qui aura la supériorité physique, supériorité des armes, qui écrasera l’autre. L’objet du conflit est oublié, seul l’affrontement compte. La violence dérègle le conflit dans le sens où elle ne vise pas à trouver une solution au conflit, mais à éliminer l’autre.

Au contraire du moyen de la violence qui est centré sur la destruction de l’ennemi, où la violence engendre la violence dans un rapport mimétique parfait, les moyens de la non-violence permettent de valoriser l’objet du conflit, c’est à dire l’injustice et l’oppression. Et ce faisant, ils sont davantage en capacité de mobiliser parce que les actions de résistance sont à la portée du plus grand nombre.

Lorsque Gandhi, après avoir une marche de plus de 300 km, invite ses compatriotes a ramasser, de façon illégale, le sel dans l’océan, il propose une action à la portée du plus grand nombre, une action directement en lien avec l’objet du conflit, c’est à dire l’injustice du monopole des Anglais sur le sel et l’injustice de la taxe imposée aux indiens sur le sel. Lorsqu’il montre l’exemple en ramassant lui-même une poignée de sel et qu’il la brandit devant les caméras de l’époque, il frappe l’imaginaire de ses compatriotes qui comprennent immédiatement qu’il s’agit d’un acte de rebellion directement avec une injustice caractérisée et bien identifiée par les indiens.

La lutte non-violente va permettre à la fois de maîtriser le désir de violence qui est en nous et de faciliter l’expression d’une combativité positive. Elle va canaliser cette énergie afin qu’elle s’exprime par des moyens justes, pacifiques, afin que l’action reste centrée sur l’objet du conflit et non pas vers la violence contre les personnes. Il s’agit de s’affirmer sans agresser, d’être ferme sans être violent, d’exprimer sa dignité tout en respectant l’autre.

Au tout début de la lutte des noirs contre la ségrégation raciale, Martin Luther King a réalisé un travail de conscientisation sur la réalité des injustices subies et acceptées par les Noirs. Cette prise de conscience a réveillé l’agressivité de la communauté noire et tout le travail de Luther King a été de canaliser cette agressivité, cette révolte dans des actions pacifiques centrées sur l’objet du conflit. Après l’arrestation de Rosa Parks, il organise le boycott des bus de Montgomery, ce qui implique, que chaque jour, des milliers de noirs ont marché des kilomètres pour se rendre à leur travail. Marcher c’était résister. C’était refuser la ségrégation en ne cautionnant pas les bus de la ségrégation. Les moyens de l’action sont directement en lien avec la finalité de l’action. Mais durant le combat pour les droits civiques, malgré les consignes de non-violence, il a pu arriver qu’il y ait des émeutes raciales, souvent meurtrières, et dont les images faisaient oublier aux Américains l’objet réel du conflit.

Pour reprendre la terminologie de René Girard, on peut dire que les méthodes de la lutte non-violente consistent à mettre en oeuvre des dispositifs antimimétiques de telle manière que la violence ne gagne pas les protagogistes et que le conflit reste centré sur son objet.

La force du nombre / La contrainte

Est-ce que le combat non-violent est susceptible d’être une force alternative à la violence ? Est-ce que la lutte non-violente est capable d’exercer une force de contrainte sur l’adversaire, sur le pouvoir qui est responsable de l’oppression ?

Dans les images d’épinal véhiculée par la culture dominante sur la non-violence, il y a cette image que la lutte non-violente aurait pour objectif de convertir l’adversaire à la justesse de la cause défendue. Qu’il suffirait de se présenter devant lui désarmé pour qu’il change de politique et accède aux revendications des opprimés. Rien n’est plus faux que cette image. De même, il serait vain de considérer que le dialogue serait suffisant pour trouver des compromis acceptable. Ce qui caractérise une situation d’injustice, c’est l’impossiblité du dialogue entre oppresseur et opprimé, c’est l’impossibilité de convaincre l’oppresseur par des arguments rationnels.

Lorsque Martin Luther King et ses amis lancent en 1955 le boycott des bus de la ségrégation à Montgoméry, ils pensent que très rapidement ils vont pouvoir convaincre les blancs de la justesse de leur cause. « J’avais escompté, écrit Martin Luther King, que les privilégiés allaient renoncer à leurs privilèges sur simple demande ! Cette expérience devait me servir de leçon. Je compris enfin que personne ne renonce à ses privilèges sans opposer de résistance6. » C’est ainsi qu’après l’échec des premières négociations, où il comprit que les dirigeants de la compagnie d’autobus ne feraient aucune concession, il reconnaissait avoir fait preuve d' »un optimisme que rien ne justifiait ». Le boycott se poursuivra pendant plus d’un an, et c’est lorsque la compagnie fut au bord de la faillite que ses dirigeants furent contraints de négocier et la ségrégation dans les bus fut abolie. Plusieurs années après cet événement, Luther King affirmera : « Si l’Histoire a quelque chose à nous enseigner, c’est que le mal est par nature farouche et récalcitrant et qu’il ne lâche jamais volontairement prise sans livrer au préalable une résistance quasi fanatique. Il faut le contre-carrer constamment, lancer contre lui chaque jour et sans relâche, les coups de bélier de la justice. […] Il serait fallacieux de s’imaginer que seuls le recours à l’éthique et la persuasion parviendront à faire régner la justice. Non pas qu’il soit inutile d’en appeler à la morale, mais il faut, en même temps, prendre appui sur une force de contrainte réelle7« . Je souligne « une force de contrainte réelle ».

La lutte non-violente a bien pour objectif de contraindre l’adversaire, à défaut de le convaincre. C’est à dire d’exercer un rapport de forces qui l’oblige à négocier, à dialoguer sur la base des revendications de ceux qui luttent. Ce rapport de forces n’est possible que si la lutte non-violente s’appuie sur la participation du plus grand nombre. La force du combat non-violent, c’est la force du nombre qui refuse de collaborer avec les structures de l’injustice, avec le pouvoir.

Nous avons parfois du mal à percevoir la pertinence de la lutte non-violente, car nous sommes habitués à concevoir l’affrontement entre deux personnes, deux groupes, comme un combat à armes égales, où les adversaires disposent de moyens de violence équivalents. Et si l’un des adversaires renonce à utiliser ces moyens classiques, la lutte, le combat nous apparaît inégal, le déséquilibre nous apparaît évident et nous pensons spontanément que celui qui a les moyens de la violence ne fera qu’une bouchée de celui qui ne les a pas. Or, le concept de combat non-violent implique une dissymétrie entre les moyens de l’oppresseur et ceux de l’opprimé. L’histoire nous montre que cette dissymétrie des moyens peut tourner à l’avantage de ceux qui ont fait le choix d’une autre stratégie, une stratégie qui vise non pas à écraser l’autre, à le réduire, à l’éliminer, mais une stratégie qui vise à s’attaquer aux véritables racines de l’injustice.

Pour illustrer, cette force du nombre je prendrai un autre exemple pendant la seconde guerre mondiale. Nous avons sans doute en mémoire les combats militaires, les bombardements, la résistance armée. Mais nous avons aussi de nombreux cas de résistances civiles, non armées, spontanées qui ont mis en échec le pouvoir occupant. Un exemple fameux est celui de la résistance des enseignants norvégiens.

En Norvège, en 1942, la formation d’un gouvernement collaborationniste dirigé par Vidkun Quisling, suscite une résistance importante, dont l’acteur principal fut le corps enseignant. Quisling voulait faire adhérer les enseignants à un syndicat national-socialiste, pro-nazi. Cette adhésion obligatoire avait pour objectif d’embrigader et de contrôler les enseignants, les écoles et la jeunesse. Sur les 12 000 enseignants, 10 000 envoyèrent une lettre au ministère du Culte et de l’Education, dans laquelle il déclarait qu’il refusait de promouvoir une éducation fasciste et de s’inscrire au nouveau syndicat. En réaction à cette démarche qu’il n’avait pas vu venir, le gouvernement menaça de licencier les enseignants réfractaires. Devant l’ampleur du soutien, il prit prétexte d’un manque de combustible dans les écoles pour les fermer. Ce qui provoqua la mobilisation des parents d’élèves qui par dizaines de milliers envoyèrent des lettres de protestation. Un millier d’enseignants furent arrêtés et envoyés en prison ou en camp de concentration pour y effectuer des travaux forcés. La puissante église luthérienne (96 % de la population) entra alors dans la danse en manifestant sa solidarité avec les enseignants. La lutte des enseignants s’amplifia jusqu’au 25 avril où le gouvernement finit par capituler en annonçant que les écoles allaient réouvrir et que les enseignants n’était plus obligés d’enseigner l’idéologie national-socialiste. Les enseignants déportés rentrèrent en héros quelques mois plus tard. Les enseignants avaient mis en échec la volonté du pouvoir d’instaurer un Etat corporatiste. En mai 1942, lors d’un discours dans une Ecole supérieure, Quisling déclara : « Vous, professeurs, vous avez tout ruiné pour moi ».

L’action non-violente sera efficace si cette force de non-collaboration est massive. L’action non-violente vise donc à paralyser, à neutraliser, à rendre inefficace les structures de l’injustice en refusant d’y collaborer, en refusant d’y apporter notre concours.

Il faut préciser qu’en agissant sur les structures de l’injustice, on agit sur la fonction de l’oppresseur et non pas sur les personnes. La violence vise à éliminer, à détruire les personnes identifiées comme responsables de l’injustice, mais elle laisse intacte la structure de l’injustice. « Notre non-coopération ne s’en prend pas aux Anglais, mais au système que les Anglais nous ont imposé », affirmait Gandhi.

Le défi de la répression

Toute action non-violente, tout mouvement non-violent doit faire face à la répression du pouvoir. Pourtant, même si le pouvoir a le monopole de la violence légitime, un mouvement non-violent est mieux armé qu’un mouvement violent pour y faire face.

En utilisant la violence, nous offrons au pouvoir tous les arguments dont il a besoin pour justifier sa violence. En utilisant la violence, on ne crée pas un débat au sein de l’opinion publique sur l’injustice, mais sur la violence que nous commettons. Les médias ne parleront pas des motivations politiques qui ont inspiré notre action, mais des méthodes que nous avons employées pour agir. En utilisant la violence, qui fera la une des médias, on se met à dos l’opinion publique qui nous identifiera à des casseurs.

En utilisant la non-violence, nous enlèvons au pouvoir la justification de sa violence. Sa répression apparaîtra dans toute sa brutalité. Le mouvement non-violent oblige le pouvoir à une position défensive, car il devra justifier sa propre violence devant l’opinion publique.

La répression fait partie intégrante d’une campagne d’action non-violente. Il faut compter avec la répression et parfois, il faut compter sur la répression. L’important est de rester maître du jeu. Il s’agit de bien évaluer à l’avance les risques encourus par l’action. Et ne prendre les risques que l’on est capable d’assumer. En aucun cas, la répression du pouvoir ne saurait justifier un changement de stratégie dans les moyens utilisés. Plus que jamais, c’est à l’épreuve de la répression qu’il faut rester ferme sur les moyens non-violents. Notre détermination et notre capacité de résistance ne doivent pas être entamée par les premiers coups de matraque.

Tout est une question d’appréciation des risques. Il peut parfois être utile de provoquer la répression pour renforcer l’image du mouvement. Mais il faut s’y préparer (procès). Dans tous les cas, c’est lorsque le nombre affronte la répression que le mouvement est le plus à même de la supporter.

L’entraînement à l’action non-violente est indispensable pour se préparer à affronter des situations de répression (physique) dans l’action. Plus le groupe est soudé, plus les membres ont confiance ont eux-mêmes et dans les autres et mieux ils pourront traverser cette épreuve.

La nécessité d’une organisation

De nombreuses luttes non-violentes ont eu un caractère spontané. Pour diverses raisons, des peuples, des communautés ont mené des luttes, sans recourir à la violence, soit par convictions morales, parfois par manque de moyens violents à disposition, ou tout simplement par pragmatisme considérant que la violence les mènerait dans une impasse. Lorsqu’en août 1968, la population de Prague résiste à l’invasion des troupes du Pacte de Varsovie, elle le fait spontanément de façon non-violente, mais sans aucune préparation, ni réelle organisation. Il est à souligner que malgré cela cette résistance civile a obtenu des résultats, au point que l’envoyé spécial du journal Le Monde pouvait parler d' »une résistance d’une ampleur et d’une efficacité étonnante ». D’autres luttes ont eu un caractère davantage organisé, notamment par la présence d’un leader charismatique qui fixait le cap et qui était en capacité de mobiliser des acteurs dans une organisation collective, structurée, ce qui a permis de définir une stratégie avec des objectifs progressifs.

L’absence d’organisation ou de préparation a parfois fait déraper dans la violence une lutte qui était fondée sur les principes de non-violence. Exemples : En 1922, lors d’une campagne de masse de désobéissance civile menée par Gandhi, une manifestation dans la ville de Chauri Chaura a dégéré en linchage d’une vingtaine de policiers qui étaient à proximité et qui n’étaient d’ailleurs pas dans une démarche de répression de la manifestation. Simplement par vengeance suite à des événements antérieurs.

L’enjeu d’une organisation est double : Mettre au point une stratégie avec des objectifs clairs et maintenir le cap de non-violence afin de se protéger des risques de la violence mimétique, ou des désirs de contre-violence notamment lorsque la répression advient.

La mise au point de la stratégie. La stratégie est la mise au point d’un plan permettant la conduite d’une campagne, d’une résistance en vue d’un objectif clairement défini. Il s’agit d’organiser les différentes étapes afin de contribuer le plus efficacement possible à la réalisation des objectifs visés et à la réussite de la lutte. Il faut souligner qu’il n’existe pas de stratégie type pour la lutte non-violente. Chaque lutte est différente, car chaque contexte est différent, tout particulièrement la source du pouvoir responsable de l’injustice que l’on combat. Cependant, toute stratégie non-violente devra évaluer les obstacles qui peuvent gêner la réalisation de l’objectif et les facteurs qui peuvent le faciliter, d’estimer les forces et les faiblesses de son opposant et du groupe de résistants auquel on appartient, et des tierces parties susceptibles d’aider ou de gêner la lutte, d’évaluer les avantages et les limites des différents types d’actions envisageables, de choisir un plan réalisable parmi les options existantes, de mettre au point un plan d’action général qui détaille les actions à mener à plus petite échelle et les méthodes d’action spécifiques à utiliser dans le but de servir l’objectif principal.

Le mantien du cap de la non-violence : Une lutte non-violente qui a vocation à mobiliser un très grand nombre de citoyens, dans des contextes d’oppression et donc de répression ou de risque de grande répression du pouvoir, doit mettre en place une certaine discipline, n’ayons pas peur du mot, afin que le cap de la non-violence soit respecté. Discipline ne signifie pas comme dans la logique d’une armée, une obéissance inconditionnelle à des ordres venus d’en haut. Il est évident que la lutte non-violente repose sur la libre adhésion personnelle, le volontariat et la responsabilité de chacun des participants. Mais qui doivent être unis à la fois par l’objectif, la stratégie et les méthodes d’action.

« L’organisation ne doit pas tuer la spontanéité, explique Jean-Marie Muller, elle doit au contraire prendre appui sur elle et la canaliser en sorte qu’elle ne soit pas un facteur de dispersion et d’incohérence, mais devienne un ressort qui oriente l’action et lui donne sa force8« .

Etudier le champ des possibles du combat non-violent

Il nous faut avoir conscience que l’action non-violente, comme toute action humaine, comporte sa part d’aléatoire. Concevoir une stratégie en accord avec l’exigence morale ne signifie pas pour autant que cette stratégie sera forcément efficace, c’est-à-dire qu’elle atteindra son but. Certes, il s’agit de concentrer nos efforts pour que l’action demeure non-violente tout en étant efficace. Mais quand bien même elle échouerait, l’action violente ne retrouve pas pour autant sa légitimité. Nous ne sommes pas maîtres de la fin à laquelle nous aspirons. Par contre, nous pouvons tenter de maîtriser les moyens que nous utilisons. Le sens de l’action non-violente réside aussi en elle-même dans la mesure où elle est utilisée pour une juste cause. Son échec politique, toujours possible, ne remet pas en cause sa légitimité. Car l’action non-violente interpelle les consciences, suscite le débat et la confrontation des idées. Elle montre qu’une alternative est possible. Elle crée des dynamiques qui, sans être en rapport avec le but immédiat à atteindre, sont autant d’investissement pour l’avenir. Nous tenons pour essentiel que la dynamique engendrée par l’action non-violente, au-delà de son résultat, favorise le développement d’une culture de non-violence.

Il ne s’agit donc pas d’idéaliser la lutte non-violente. Il y a eu aussi des échecs qui ne sont pas forcément des échecs de la stratégie non-violente, mais des échecs dû à un manque de préparation et d’organisation, à une insuffisante évaluation des forces en présence, parfois à l’absence de cohésion du mouvement. Cependant, la lutte non-violente a déjà montré ses potentialités et son efficacité dans de nombreuses luttes, y compris dans des situations extrêmement défavorables ou d’extrême oppression.

Ce qui est certain, c’est qu’aujourd’hui, nous avons suffisamment d’exemples historiques de luttes non-violentes pour ouvrir un champ d’études et de recherches sur les capacités de la non-violence à être une alternative crédible à la violence. La lutte non-violente, au-dela des images d’Epinal que j’ai essayé de déconstruire, a été largement utilisée contre des gouvernements puissants, des régimes despotiques, des systèmes totalitaires, des occupants étrangers et elle a souvent été couronnée de succès partiel ou total.

C’est pourquoi je crois qu’il est de notre responsabilité de penser autrement les systèmes d’oppression qui sont à l’oeuvre dans le monde afin de trouver les résistances les plus appropriées afin que notre avenir ne soit pas encore dominé par la fatalité de la violence destructrice et meurtrière.

1 Léon Tolstoï, Aux travailleurs (1902), In Conseils aux dirigés, Paris, Bibliothèque Charpentier, 1903, p. 3-4

2 Gandhi, Tous les hommes sont frères, Paris, Gallimard, coll. Idées, 1979, page 247.

3 Etienne de La Boétie, Discours de la servitude volontaire, Flammarion, coll. « GF », 1983, p. 139

4 Ibid

5 Vaclav Havel, Essais politiques, Paris, Calmann-Lévy, 1989, p. 127.

Martin Luther King, Combats pour la liberté, Payot, 1968, p. 118

7 Martin Luther King, Où allons-nous ? , Payot, 1968, p. 152-153.

8 Jean-Marie Muller, Stratégie de l’action non-violente, 1981, p. 98.

Sources principales :

Gene SHARP, La lutte non-violente, pratiques pour le XXIème siècle, Ed. Eco-Société, 2015, 452 p.

Jean-Marie MULLER, Stratégie de l’action non-violente, Paris, Fayard, 1972, 264 p., réed. Seuil, coll. « Points politique », 1981, 255 p.

Jacques SEMELIN, Pour sortir de la violence, Ed. Ouvrières, 1983, 204 p.

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