« Ouvrez les yeux ! », nous dit le maire de Trappes

Certains discours nous marquent parce qu’ils expriment, avec une force rare, ce que beaucoup ressentent confusément sans toujours parvenir à le formuler. Celui prononcé vendredi 30 octobre par Ali Rabeh, maire de Trappes, devant une foule immense rassemblée contre le racisme, appartient assurément à cette catégorie. Un discours de colère et de dignité, mais aussi de lucidité et de courage. Un discours qui ne se contente pas de dénoncer, mais qui interpelle les consciences. Avec cette injonction, répétée comme une antienne : « Ouvrez les yeux ! »

Une semaine plus tôt, le 23 octobre, un homme lourdement armé avait semé la terreur dans les rues de Trappes et de La Verrière. Pengo Bossio Wangi, 26 ans, a été assassiné. Sept autres personnes ont été blessées, dont une fillette de douze ans grièvement touchée. Selon les éléments de l’enquête, l’assaillant avait délibérément ciblé des personnes en raison de leur origine ou de leur religion supposée. Un attentat raciste, dans toute son horreur.

Ce vendredi soir, Ali Rabeh n’a pas seulement rendu hommage aux victimes, il a voulu tout à la fois comprendre, nommer et alerter. Il a refusé que ce crime soit réduit à la folie meurtrière d’un individu isolé, comme si la haine pouvait surgir spontanément, sans passé, sans environnement et sans influences.

Ouvrir les yeux sur la réalité du racisme. Car le racisme ne commence pas lorsqu’un homme décide de passer à l’acte. Il commence bien avant, dans les préjugés entretenus, les discriminations banalisées, les humiliations quotidiennes, les soupçons systématiquement dirigés contre certaines populations. Il prospère lorsque des êtres humains sont progressivement réduits à leur origine, à leur couleur de peau ou à leur religion. Lorsque l’on finit par considérer certains de nos concitoyens comme des étrangers dans leur propre pays.

Le drame de Trappes nous oblige à regarder cette réalité sans détour. Il ne suffit plus de condamner rituellement le racisme après chaque crime. Encore faut-il s’interroger sur les mécanismes qui l’entretiennent et sur les discours qui contribuent à le nourrir quotidiennement.

Ouvrir les yeux sur le pouvoir des mots. Ali Rabeh a explicitement mis en cause les discours de Marine Le Pen et de Jordan Bardella, rappelant leurs déclarations sur l’immigration et sur Trappes. Il a notamment dénoncé ces représentations qui feraient de certaines populations une menace pour l’identité nationale. Au domicile du suspect, les enquêteurs ont retrouvé un exemplaire de Mein Kampf et des autocollants faisant référence au Rassemblement national.

Les mots ne sont jamais innocents lorsqu’ils désignent inlassablement les mêmes populations comme responsables des malheurs d’un pays. Répétés, légitimés par des responsables politiques, amplifiés par des médias complaisants, ils peuvent transformer les perceptions collectives et abaisser les résistances morales à la discrimination. La violence physique n’est pas forcément le prolongement automatique de la violence verbale, mais il serait tout aussi aveugle de prétendre qu’elles n’entretiennent jamais aucun rapport.

Ouvrir les yeux sur la responsabilité des médias. C’est un autre aspect particulièrement fort du discours d’Ali Rabeh. Le maire a dénoncé la concentration de certains médias entre les mains de puissances financières, ainsi que la place considérable accordée, sur certaines antennes, aux thématiques identitaires et aux représentations anxiogènes de l’immigration.

La liberté de la presse est un pilier de la démocratie. Mais cette liberté implique nécessairement une responsabilité, la responsabilité d’informer sans désigner des boucs émissaires, de débattre sans banaliser des préjugés, de confronter des opinions sans mettre sur le même plan des faits établis et des affirmations discriminatoires.

Lorsqu’une partie du débat médiatique se construit autour de la peur de l’étranger, de l’obsession migratoire ou du fantasme d’une civilisation menacée, il devient indispensable d’interroger les effets de cette répétition. La liberté d’expression ne doit pas servir de paravent à la déshumanisation. Sur ce thème, la pétition demandant la fermeture de Cnews est parfaitement légitime.

Ouvrir les yeux, enfin, sur notre propre indifférence. Car l’interpellation du maire de Trappes ne s’adresse pas seulement aux responsables politiques et médiatiques. Elle nous concerne tous. Que voyons-nous réellement de la souffrance de celles et ceux qui subissent le racisme ? Que sommes-nous prêts à entendre de leurs expériences ? Combien de fois avons-nous détourné le regard devant des propos ou des comportements que nous aurions dû contester ?

Le danger n’est pas seulement dans les paroles de haine. Il est aussi dans l’habitude que nous prenons de les entendre. Dans cette accoutumance progressive qui transforme l’inacceptable en simple opinion parmi d’autres. Et dans cette résignation qui nous fait croire que rien ne peut plus arrêter la dégradation du débat public.

À cet égard, le discours d’Ali Rabeh est un appel au réveil des consciences. Nous avons appris de la non-violence qu’elle exige de nommer les injustices, de combattre les mécanismes de déshumanisation, de résister aux idéologies qui désignent des êtres humains comme des ennemis. Notre exigence est de combattre les idées nauséabondes sans tomber, à notre tour, dans des processus de déshumanisation.

Ce vendredi soir, à Trappes, une foule immense s’est rassemblée dans la dignité, la solidarité et le refus de la haine. Ce rassemblement constitue en lui-même une réponse civique : opposer à la terreur qui voudrait diviser la force de la présence collective, à la peur le courage de se tenir ensemble,et à la haine l’affirmation d’une humanité commune.

Il serait pourtant tragique que cette mobilisation ne soit qu’une parenthèse émotionnelle, bientôt effacée par le flot de l’actualité. Car ouvrir les yeux ne suffit pas. Encore faut-il en tirer les conséquences, dans nos paroles, nos comportements, nos engagements et notre manière de faire vivre la démocratie.

« Ouvrez les yeux ! » Cette injonction devrait continuer de résonner bien au-delà de Trappes. Non comme un slogan de circonstance, mais comme une exigence de lucidité et de responsabilité. C’est pourquoi la prise de conscience à laquelle appelle le maire de Trappes doit trouver un prolongement dans le combat citoyen contre la haine et le racisme. Chaque jour, partout.


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