J’ai trouvé le véritable instigateur du mouvement lycéen !

Depuis plusieurs semaines, le pouvoir politique cherche désespérément les instigateurs du mouvement lycéen. Les accusations fusent de tous côtés, pointant directement les « manœuvres » de la France Insoumise qui aurait encouragé les jeunes à manifester et à bloquer leurs établissements. On parle de « manipulation », d’ « instrumentalisation », d’ « agitateurs professionnels » et de « récupération ». Il faut absolument trouver les coupables !

Bonne nouvelle, je crois avoir identifié le véritable responsable. Et je suis en mesure de révéler son identité. Il s’appelle Étienne de La Boétie. Né en 1530, mort en 1563. Un dangereux agitateur du XVIe siècle, auteur d’un pamphlet subversif intitulé Discours de la servitude volontaire. L’ami de Montaigne est décédé depuis plus de quatre siècles, mais ses idées continuent manifestement de faire des ravages.

Circonstance aggravante, c’est l’Éducation nationale elle-même qui a décidé d’inscrire cet ouvrage au programme du baccalauréat de français ! L’affaire est donc beaucoup plus grave qu’on ne le pensait.

Un dangereux programme scolaire

Imaginez un peu. Des milliers de lycéens de première sont invités à étudier un texte qui leur explique que le pouvoir des tyrans repose largement sur l’obéissance de ceux qu’ils dominent. Que la domination ne tient pas seulement à la force (armée) de celui qui commande, mais aussi à l’habitude, à la résignation et à la coopération de ceux qui obéissent. Et que la liberté commence lorsqu’on cesse de consentir à sa propre servitude. La Boétie va jusqu’à écrire : « Soyez résolus à ne servir plus, et vous voilà libres. »

Quelle imprudence ! Voilà qu’on enseigne à nos jeunes que l’obéissance n’est pas toujours une vertu, que l’autorité injuste peut être contestée et que le refus de coopérer peut devenir une formidable puissance politique.

Et ce n’est pas tout. Le parcours associé à l’étude de cette œuvre porte un titre proprement incendiaire : « Défendre et entretenir la liberté ». Rien que cela ! On imagine le désarroi des autorités devant tant d’audace pédagogique.

À ce stade, une enquête administrative s’impose. Qui a autorisé cette dangereuse entreprise de formation à l’esprit critique ? Qui a laissé entrer La Boétie dans les salles de classe ? Une cellule de crise devrait être constituée sans délai au ministère de l’Éducation nationale. On pourrait même envisager un signalement au procureur de la République pour incitation à la désobéissance. Certes, le principal suspect est mort depuis 1563, ce qui risque de compliquer quelque peu les investigations. Mais l’essentiel est de montrer que les autorités prennent la menace au sérieux. Car enfin, comment a-t-on pu imaginer que des adolescents étudieraient la liberté sans être tentés, un jour, de l’exercer ?

Quand les élèves prennent leurs cours au sérieux

Car le plus inquiétant est que certains lycéens semblent avoir pris leurs cours au sérieux. Ils découvrent qu’ils peuvent penser par eux-mêmes, contester des décisions, s’organiser collectivement, refuser ce qu’ils estiment injuste. Ils dénoncent le manque d’enseignants, les inégalités scolaires, la sélection contestée de parcoursup, la dégradation de leurs conditions d’études. Et, comble de l’insolence, ils prétendent être entendus !

Face à cette jeunesse mobilisée, une partie du discours politique consiste pourtant à rechercher ceux qui la manipuleraient. Comme si les lycéens étaient incapables de comprendre leur propre situation. Comme si leur indignation ne pouvait être que le produit d’une influence extérieure. Comme si leur conscience politique devait nécessairement leur avoir été soufflée par des adultes mal intentionnés.

Il faut dire que reconnaître leur autonomie serait autrement embarrassant. Il faudrait alors écouter leurs revendications, discuter de leurs arguments et prendre au sérieux leur parole. Il est tellement plus commode de chercher des instigateurs !

Soyons bien clairs : tout n’est pas acceptable dans un mouvement social. Les violences contre les personnes, les destructions, et bien sûr les pillages ne peuvent être justifiés par la légitimité d’une cause. Mais les violences commises en marge de certaines mobilisations ne sauraient disqualifier une jeunesse qui revendique le droit de s’exprimer et de contester, le plus souvent pacifiquement et de surcroît dans la joie et la bonne humeur. Ce qui n’est pas acceptable, c’est que face à ces légitimes revendications, ils n’ont eu d’emblée que la répression policière comme réponse.

La liberté, une matière à haut risque

La Boétie n’a évidemment pas écrit un manuel de désobéissance civile. Son propos visait la tyrannie, non les institutions d’une démocratie contemporaine. Mais son intuition demeure d’une étonnante actualité. Aucun pouvoir ne repose seulement sur la force (physique) de ceux qui commandent. Il dépend aussi de la coopération de ceux qui obéissent.

Quelques siècles plus tard, Gandhi montrera que cette coopération peut être massivement retirée sans recourir à la violence, et que la résistance collective non-violente peut mettre en échec des pouvoirs apparemment invincibles, comme l’était l’empire britannique.

La désobéissance n’est donc pas nécessairement le contraire de la responsabilité. Lorsqu’elle est réfléchie, assumée et non-violente, elle peut être une manière de défendre des principes de justice que les décisions du pouvoir mettent en cause. Elle ne consiste pas à refuser toute autorité, mais à rappeler qu’aucune autorité n’est au-dessus de la critique.

Et c’est précisément ce qui devrait être au cœur de l’éducation : former des jeunes capables de discernement, de jugement, de courage civique. Non des individus dociles, mais des citoyens libres et responsables.

Voilà qui pose une question autrement sérieuse que celle des prétendus manipulateurs du mouvement lycéen : voulons-nous vraiment former des citoyens capables de penser et d’agir par eux-mêmes, ou seulement de futurs adultes sachant obéir sans faire de vagues ?

Une démocratie devrait se réjouir de voir sa jeunesse s’intéresser aux affaires publiques, débattre, s’engager et s’organiser. Elle devrait l’encourager à choisir des moyens d’action non-violents, plutôt que de répondre à ses protestations par la suspicion et la répression. Mais sommes-nous encore une démocratie digne de ce nom ?

Faut-il interdire La Boétie ?

Nous entretenons une étrange contradiction. Nous célébrons la liberté dans les programmes scolaires, mais nous nous inquiétons lorsqu’elle descend dans la rue. Nous enseignons les grandes figures de la résistance, mais nous soupçonnons les jeunes qui contestent aujourd’hui de menacer l’ordre public. Nous voulons développer leur esprit critique, à condition qu’ils ne l’exercent pas trop bruyamment.

On leur apprend à admirer ceux qui, hier, ont osé dire non. Et lorsqu’ils osent à leur tour, on leur demande de rentrer en classe.

Il serait pourtant dommage que l’école devienne le lieu où l’on enseigne la liberté comme un beau principe historique, soigneusement débarrassé de toute conséquence pratique.

Quant à Étienne de La Boétie, son cas semble définitivement désespéré. Près de cinq siècles après sa naissance, cet incorrigible agitateur continue de semer le trouble dans les esprits. On aurait pourtant pu croire que quatre siècles et demi suffiraient à neutraliser un individu aussi subversif. Manifestement, il n’en est rien.

Il ne reste donc au ministère de l’Éducation nationale qu’à prendre les mesures qui s’imposent. Faut-il retirer le Discours de la servitude volontaire du programme du baccalauréat ? Ce serait sans doute plus prudent. Car enfin, peut-on raisonnablement continuer à enseigner la liberté à des jeunes qui pourraient avoir l’idée saugrenue de la prendre au sérieux ?


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