
Le nouveau numéro d’Alternatives non-violentes, paru en septembre 2026, ouvre un chantier encore peu exploré : celui de l’intervention sociale pensée à partir de la non-violence. Sous le titre « Le social, un chantier pour la non-violence », le dossier part d’un constat simple : si la non-violence est volontiers associée aux luttes politiques, elle l’est beaucoup moins au travail social. Pourtant, les institutions sociales et médico-sociales sont des lieux où se croisent vulnérabilités, conflits, contraintes, rapports de pouvoir et parfois violences institutionnelles.
Elles peuvent protéger, accompagner et émanciper, mais également, malgré elles, reproduire certaines formes de domination. Réalisé en partenariat avec la Chaire Unesco « Intervention sociale non-violente », ce dossier croise réflexions théoriques, expériences professionnelles et initiatives de terrain.
Roland Janvier ouvre la réflexion en montrant combien l’intervention sociale est aujourd’hui prise dans des injonctions contradictoires. Elle affirme vouloir favoriser l’autonomie, la participation, l’accès aux droits et la justice sociale, alors même qu’elle est fragilisée par le manque de moyens, la standardisation des pratiques, la numérisation des démarches, les logiques gestionnaires et l’épuisement des professionnels. Cette « violence systémique » peut être produite par les organisations elles-mêmes et par les politiques publiques qui les encadrent. L’accompagnement des personnes, nécessité humaine et sociale, doit donc chercher des moyens d’intervention cohérents avec la dignité humaine.
Cette problématique traverse l’ensemble du dossier. Isabelle Escoffier s’intéresse au pouvoir d’agir des usagers. Les personnes concernées doivent pouvoir participer aux décisions qui les concernent, faire reconnaître leurs savoirs d’expérience et peser réellement sur le fonctionnement des institutions. Le célèbre « Rien pour nous sans nous » invite ainsi à passer de la participation formelle à une authentique capacité de codécision.
Martine Gille met de son côté en évidence la proximité entre les finalités du travail social et celles de la non-violence : dignité, autonomie, justice sociale, médiation, régulation des conflits, maîtrise de l’implication émotionnelle et respect des personnes. La résolution non-violente des conflits pourrait ainsi trouver une place plus importante dans la formation des travailleurs sociaux. Il s’agirait ainsi d’introduire une culture du dialogue, de la médiation et de la transformation des conflits.
Pascal Tozzi, responsable de la Chaire Unesco « Intervention sociale non-violente », propose un pas supplémentaire. Selon lui, la non-violence est déjà présente dans le travail social, mais sans être explicitement nommée. Chaque fois qu’un professionnel désamorce un conflit, restaure la parole, reconnaît une personne dans sa singularité ou cherche à renforcer son autonomie, il mobilise des pratiques qui peuvent entrer en résonance avec la non-violence. Le défi consiste donc moins à introduire quelque chose d’entièrement nouveau qu’à rendre visible ce « déjà-là », à le penser, à le mettre en commun et à lui donner une assise scientifique et pédagogique.
Le dossier fait également une large place aux expérimentations. Dans trois Ditep de l’association Rénovation, un projet associe discussion philosophique, théâtre et jeu pour permettre à des jeunes confrontés à des troubles psychiques ou comportementaux d’explorer autrement leurs émotions, les conflits, la frustration et la coopération. La non-violence devient une culture à construire par la parole, l’expérience et la créativité.
Marie-Pierre Couderc, formatrice à l’IFMAN, montre quant à elle combien les violences institutionnelles peuvent s’installer silencieusement dans les établissements : surcharge de travail, manque de temps, multiplication des procédures, difficultés de recrutement, perte de sens. Face à ces situations, une réponse apparaît essentielle : recréer des espaces où les professionnels peuvent parler de leur travail, analyser collectivement les difficultés et retrouver une capacité d’agir. La non-violence devient alors une manière de faire vivre l’institution elle-même, en privilégiant la coopération, l’écoute et le dialogue plutôt que le seul contrôle.
Enfin, Jean-Christophe Sarrot présente deux expériences portées par ATD Quart Monde : les Territoires zéro chômeur de longue durée et la Maison partagée de Nogent-le-Rotrou. Elles montrent combien l’émancipation suppose de restaurer la confiance, la dignité, l’utilité sociale et l’envie d’agir. Une idée forte traverse ces expériences comme l’ensemble du dossier : le travail social ne peut véritablement émanciper qu’en cessant autant que possible de faire pour les personnes afin de construire avec elles.
Au-delà du dossier, ce numéro 220 explore la non-violence dans plusieurs directions. Dans la rubrique « Luttes », Rémi Donaint revient sur l’annulation de l’Ebace, grand salon européen des jets privés de Genève. L’action menée en 2023 par plus d’une centaine d’activistes avait fortement perturbé l’événement et contribué à dégrader son image. Son annulation en 2026 rappelle qu’une action non-violente peut produire des effets différés et que le rapport de force se joue aussi sur le terrain symbolique.
L’entretien avec Véronique Dudouet, chercheuse et conseillère à la Fondation Berghof, porte sur les relations entre résistance civile, médiation et processus de paix. À partir d’expériences menées notamment au Pays basque, en Palestine ou dans plusieurs pays en conflit, elle montre que mobilisation citoyenne et négociation ne doivent pas être opposées. La résistance civile peut modifier les rapports de force et ouvrir des espaces de dialogue ; la médiation et les réformes institutionnelles permettent ensuite d’inscrire les transformations dans la durée. Elle souligne également le rôle majeur, souvent insuffisamment reconnu, des femmes dans les mouvements de résistance et les processus de paix.
La partie « Culture de non-violence » offre plusieurs autres entrées. « Les Essentiels » reviennent sur les origines du mot non-violence, dont les premières occurrences françaises sont bien antérieures à Gandhi, avant que celui-ci ne lui donne sa pleine signification éthique et politique en l’associant à l’ahimsa et au satyagraha. Le portrait d’Esther Peter-Davis par Ben Cramer fait découvrir une figure originale de l’éco-pacifisme, engagée dans les combats anticoloniaux, antinucléaires et écologistes. « Agir au quotidien » présente l’hospitalité envers les personnes migrantes comme une résistance concrète à la déshumanisation. Enfin, « La question du trimestre » demande : la colère est-elle compatible avec la non-violence ? Oui, à condition qu’elle ne devienne pas haine ou désir de destruction, mais soit transformée en énergie collective orientée vers la justice.
Ce numéro montre ainsi combien la non-violence peut irriguer des champs très différents : travail social, résistance civile, paix, écologie, hospitalité ou démocratie. Mais un même fil les relie : il ne suffit pas de dénoncer la violence. Il faut construire des pratiques, des relations et des institutions qui permettent de faire autrement. Le social apparaît alors comme un laboratoire particulièrement fécond où peuvent s’inventer, chaque jour, des formes de relation, d’autorité, de coopération et d’émancipation qui refusent de reproduire la violence. C’est en ce sens qu’il constitue pleinement un chantier pour la non-violence.
Voir le site d’Alternatives Non-Violentes pour découvrir le sommaire du numéro
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