
Il est des jours qui condensent une époque. Le mardi 7 juillet 2026 restera peut-être comme l’un de ceux-là. Deux événements, apparemment distincts, se sont télescopés en quelques heures. Leur rapprochement dessine un paysage politique suffisamment inquiétant pour que nous refusions de détourner le regard.
Voilà donc le fait politique majeur de ce 7 juillet : l’extrême droite n’est pas majoritaire à l’Assemblée nationale, mais l’une de ses revendications historiques a été adoptée grâce aux voix de la droite et d’une partie du centre. Ainsi, elle n’a même plus besoin d’être au pouvoir pour imposer sa conception de l’ordre, de la police et de la justice.
Ce jour-là, la cour d’appel de Paris a confirmé la culpabilité de Marine Le Pen dans l’affaire des assistants parlementaires européens du Rassemblement national. Elle l’a condamnée à trois ans d’emprisonnement, dont un an sous bracelet électronique, à 100 000 euros d’amende et à quarante-cinq mois d’inéligibilité, dont trente avec sursis. La partie ferme de l’inéligibilité ayant déjà été effectuée, la voie de la présidentielle lui demeure cependant ouverte. Quelques heures plus tard, Marine Le Pen annonçait solennellement sa candidature à l’élection de 2027 au 20 heures de TF1.
Elle en a légalement le droit. Mais la démocratie ne se réduit pas à la seule question de la légalité. Elle repose également sur une exigence d’exemplarité, de probité et de respect des institutions. Une personne reconnue coupable en première instance, puis en appel, d’avoir participé à un système de détournement de fonds publics peut-elle prétendre incarner la République sans que cette contradiction ne provoque un profond malaise démocratique ?
Le suffrage universel ne saurait blanchir une condamnation pénale. La souveraineté populaire ne signifie pas que tout devient moralement acceptable dès lors qu’une majorité d’électeurs y consentirait. Certes, Marine Le Pen a formé un pourvoi en cassation et continue de proclamer son innocence. Mais la Cour de cassation ne rejugera pas les faits : elle vérifiera la conformité juridique de la décision. En l’état, Marine Le Pen est bien une candidate condamnée par la justice, une candidate délinquante.
Cette situation serait déjà suffisamment grave si elle demeurait marginale. Or les sondages réalisés après sa condamnation la placent autour de 35 % des intentions de vote au premier tour et envisagent désormais sérieusement sa victoire au second. Ce ne sont que des photographies de l’opinion, non des prédictions. Mais elles interdisent toute désinvolture : l’accession de l’extrême droite à la présidence de la République n’est plus une hypothèse abstraite.
Au même moment, dans l’enceinte de l’Assemblée nationale, un autre événement se produisait. Les députés adoptaient en première lecture une proposition instituant une présomption d’usage légitime de leur arme en faveur des policiers et des gendarmes. Lorsqu’un membre des forces de l’ordre fera usage de son arme, il sera désormais présumé avoir agi dans les cas autorisés par la loi et conformément aux exigences de nécessité et de proportionnalité, jusqu’à ce que des preuves contraires soient apportées. Le texte doit encore être examiné par le Sénat, il n’est donc pas définitivement adopté.
Ses défenseurs affirment qu’il ne change pas les conditions légales d’ouverture du feu. Mais il modifie profondément le point de départ de l’enquête judiciaire. Ce ne sera plus seulement l’usage de l’arme qui devra être examiné : sa légitimité sera d’emblée présumée. La Défenseure des droits s’est inquiétée de ce « changement de logique », susceptible de transformer une appréciation fondée sur les circonstances précises de chaque affaire en une protection accordée par principe à une catégorie d’agents publics.
C’est pourquoi des associations de défense des droits humains, des magistrats, des avocats et des familles de victimes ont qualifié ce dispositif de « permis de tuer ». La formule, brutale, exprime une crainte légitime, à savoir que la présomption accordée aux agents armés rende plus difficile encore l’établissement de la vérité lorsque la personne tuée ne peut plus témoigner.
Cette mesure n’est pas politiquement innocente. Elle figurait déjà dans le programme présidentiel de Jean-Marie Le Pen en 2007, puis dans ceux de Marine Le Pen en 2012 et en 2017. Le Rassemblement national avait encore déposé une proposition similaire en 2022.
L’extrême droite ne progresse pas seulement lorsque ses candidats gagnent des voix. Elle progresse lorsque ses mots deviennent ceux de ses adversaires, lorsque ses obsessions structurent le débat public, lorsque ses propositions sont reprises par des partis qui prétendent encore lui faire barrage, y compris parfois à « gauche ». Elle progresse lorsque l’exception devient la norme, lorsque la logique répressive l’emporte sur l’exigence de justice et lorsque l’autorité publique se croit affaiblie par le contrôle du droit.
Le télescopage de ces deux événements est vertigineux. D’un côté, une responsable condamnée pour détournement de fonds publics prétend se placer au-dessus du jugement prononcé contre elle et sollicite la magistrature suprême. De l’autre, la représentation nationale décide d’accorder une présomption de légitimité à ceux qui disposent du pouvoir de tuer. Dans les deux cas, la puissance publique cherche à s’émanciper du contrôle de la justice.
La démocratie peut s’effacer progressivement, à mesure que nous nous habituons à ce qui aurait autrefois provoqué un sursaut collectif. Une candidate condamnée devient une candidate comme une autre. Une revendication de l’extrême droite devient une mesure raisonnable. Une atteinte à l’égalité devant la loi devient une simple protection professionnelle. Et l’inacceptable finit par prendre l’apparence de la normalité.
Il est encore temps de refuser cette accoutumance. Le texte sur l’usage des armes doit poursuivre son parcours parlementaire. C’est pourquoi il est indispensable que la pétition contre la loi sur la « présomption de légitime défense » pour les forces de l’ordre soit massivement signée par les citoyen.nes. La campagne présidentielle, elle, ne fait que commencer. Mais l’heure n’est plus aux euphémismes ni aux calculs politiciens. Elle est à la vigilance, à la parole et à la mobilisation démocratique.
L’indignation est ce mouvement intérieur par lequel une conscience refuse de s’habituer. Et lorsque la démocratie est menacée, ne pas s’habituer constitue déjà une forme de résistance. La résistance civique et démocratique est désormais légitime, elle doit s’exprimer par tous les moyens de la stratégie non-violente pour faire échec à ce projet de loi liberticide, mais aussi à l’arrivée de l’extrême droite au pouvoir.
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