Actualisation de la loi de programmation militaire : l’alerte permanente comme horizon politique

L’actualisation annoncée de la loi de programmation militaire (LPM) marque une nouvelle étape dans l’accélération des dépenses de défense. Dans un contexte de tensions internationales, de guerre en Europe et de montée des inquiétudes géopolitiques, le gouvernement entend renforcer encore les crédits alloués à l’appareil militaire. La logique paraît évidente : plus le monde devient instable, plus il faudrait investir dans les armements, les capacités de projection, les stocks stratégiques et la préparation à un conflit de haute intensité.

Mais cette évidence mérite d’être interrogée. Car derrière le discours de la nécessité, une question fondamentale demeure rarement posée : jusqu’où peut-on augmenter les dépenses militaires dans un pays confronté à une crise budgétaire profonde, à des services publics fragilisés et à une dette publique constamment invoquée pour justifier les restrictions sociales ?

L’actualisation de la LPM ne constitue pas seulement un choix comptable. Elle révèle une vision du monde. Une conception de la sécurité fondée presque exclusivement sur la puissance militaire, au moment même où les sociétés affrontent des vulnérabilités qui relèvent tout autant de la cohésion sociale, de la résilience civile, de la dépendance énergétique, de la cybersécurité ou de la capacité collective à tenir face aux crises.

Une fuite en avant budgétaire

Depuis plusieurs années, les dépenses militaires augmentent à un rythme soutenu. La précédente loi de programmation militaire prévoyait déjà une hausse historique, portant le budget de la défense à plus de 400 milliards d’euros sur la période 2024-2030. L’actualisation aujourd’hui envisagée pourrait aller encore plus loin, sous l’effet des injonctions stratégiques liées à la guerre en Ukraine, à la réaffirmation de l’OTAN et aux discours alarmistes sur une possible confrontation prolongée avec la Russie.

Le problème n’est pas seulement celui du montant. Il réside dans la hiérarchie implicite des priorités.

Lorsque les gouvernements expliquent qu’il n’existe pas d’argent pour l’hôpital, pour l’école, pour la transition écologique, pour la justice ou pour les collectivités locales, mais qu’il devient soudain possible de débloquer des dizaines de milliards supplémentaires pour les armements, ils produisent un choix politique clair. Ce choix, c’est celui de la militarisation comme horizon privilégié.

Cette logique installe une étrange asymétrie. La rigueur budgétaire devient une nécessité pour les politiques sociales, mais une contrainte secondaire lorsqu’il s’agit de la défense. Or cette dynamique pose une question démocratique essentielle : à partir de quel moment une société cesse-t-elle d’investir dans sa propre solidité pour financer prioritairement sa capacité de destruction ?

La rhétorique de l’alerte permanente

L’actualisation de la LPM s’inscrit dans un climat discursif particulier. Depuis plusieurs mois, les responsables politiques évoquent une entrée dans une « économie de guerre », la nécessité de « préparer la nation », voire l’éventualité d’un affrontement durable sur le continent européen.

À travers ces expressions, un glissement s’opère. La guerre n’est plus seulement un événement extérieur, exceptionnel, mais une hypothèse permanente structurant les politiques publiques.

À cet égard, la notion d’« état d’alerte national », telle qu’elle apparaît dans certains discours officiels, mérite d’être interrogée. Elle suggère une mobilisation permanente, un état de vigilance prolongé, une adaptation continue de la société à la possibilité de la guerre.

Cette formulation peut sembler prudente. Elle traduit pourtant une transformation profonde du rapport entre État et citoyens. Une société placée en état d’alerte durable risque peu à peu d’intégrer l’idée que la guerre constitue un horizon normal de l’histoire. L’alerte devient alors moins une mesure exceptionnelle qu’une disposition psychologique permanente.

Or une démocratie ne peut durablement vivre sous la logique de la peur. Lorsque l’inquiétude devient un cadre de gouvernement, elle modifie les imaginaires collectifs. Elle justifie les dépenses extraordinaires, banalise les discours de puissance et réduit l’espace du débat critique.

Une conception étroite de la sécurité

Le plus frappant dans cette actualisation de la LPM est peut-être ce qu’elle ne dit pas. Elle parle de capacités militaires, de stocks, de souveraineté industrielle, de cybersécurité, de renseignement, de réserves, mais très peu de préparation civile.

Or une société ne résiste pas seulement grâce à ses armées. Elle résiste aussi par ses infrastructures, sa cohésion, sa confiance démocratique, sa capacité d’organisation collective et sa faculté à maintenir une continuité sociale en période de crise.

Les crises contemporaines montrent pourtant que les vulnérabilités majeures ne sont pas uniquement militaires : dépendance alimentaire, fragilité des chaînes logistiques, fractures sociales, désinformation, désorganisation institutionnelle, isolement des populations, vulnérabilité énergétique.

Une société peut disposer d’une armée puissante tout en étant incapable de résister à une crise majeure si ses structures civiles s’effondrent rapidement.

L’exemple ukrainien illustre cette réalité. Depuis l’invasion russe de 2022, la résistance du pays ne repose pas uniquement sur son armée. Elle tient aussi à la mobilisation de la société civile : réseaux d’entraide, maintien des services essentiels, initiatives locales de solidarité, reconstruction rapide des infrastructures, auto-organisation des collectivités, capacité d’adaptation des citoyens face aux coupures d’électricité, à la désinformation ou aux déplacements massifs de population. Cette résilience sociale a constitué un facteur décisif de continuité nationale. Elle montre qu’un pays ne se défend pas seulement par ses armes, mais aussi par la solidité de ses liens civiques et sa faculté à demeurer organisée dans la durée.

Dans cette perspective, la sécurité ne devrait pas être pensée uniquement comme un rapport de force extérieur, mais comme une capacité intérieure de résistance et de résilience.

L’angle mort : la défense civile non-violente

L’actualisation de la loi de programmation militaire ignore presque totalement une autre manière de penser la sécurité : la défense civile non-violente. Cette approche part du constat que dans les conflits contemporains, la résistance des sociétés compte souvent davantage que la seule puissance de feu.

La défense civile non-violente repose sur la préparation organisée des populations à résister sans armes à une agression, une occupation ou une dérive autoritaire. Elle implique la formation à la non-coopération, la continuité des institutions civiles, la protection des services essentiels, la désobéissance organisée face à l’illégitimité, la capacité à maintenir des réseaux d’entraide et de communication.

Elle ne remplace pas nécessairement toutes les formes de défense, mais elle élargit profondément la compréhension de ce que signifie « préparer un pays ».

Plusieurs expériences historiques montrent que les sociétés peuvent opposer une résistance durable sans entrer dans une logique d’escalade armée : refus d’obéissance, grèves massives, protection des infrastructures, maintien d’autorités parallèles, défense de la légitimité démocratique. Or ces dimensions sont absentes des discours officiels. La préparation nationale reste presque exclusivement pensée sous l’angle militaire.

Cela révèle une difficulté plus profonde : l’incapacité des institutions à concevoir la sécurité autrement que comme un monopole de la force armée.

Réinventer la sécurité collective

L’actualisation de la LPM pose donc une question plus large que celle du budget militaire. Elle interroge notre manière de penser la sécurité. Faut-il répondre à l’instabilité du monde uniquement par l’augmentation continue des moyens militaires ? Ou faut-il aussi investir dans les capacités civiles de résistance, de résilience et de cohésion ?

Une société forte n’est pas seulement une société équipée d’armes sophistiquées. C’est une société capable de préserver ses liens, ses institutions, ses services essentiels et sa démocratie dans les périodes de crise.

La sécurité ne peut plus être réduite à la puissance militaire. Elle devrait inclure la capacité d’une population à ne pas céder à la peur, à maintenir la coopération sociale et à refuser que la guerre devienne la norme.

Dans un moment de contraintes budgétaires, la question n’est pas seulement combien nous dépensons, mais ce que nous choisissons de protéger. A force de préparer la guerre, ne risque-t-on pas d’oublier ce qui fait réellement la force d’un pays : une société capable de résister, de durer et de défendre ses valeurs sans reproduire les logiques de destruction ? 

PS : sur ce thème, de la défense civile non-violente, on peut prolonger la réflexion avec les « 40 thèses pour une sécurité collective basée sur la défense civile non-violente » que j’ai publié sur le site du Centre de ressources sur la non-violence.


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