Loi Yadan : quand la lutte contre l’antisémitisme devient un instrument de censure

Notre époque est décidément marquée par une inquiétante inversion des valeurs qui transforme en profondeur notre paysage politique et social. La proposition de loi portée par la députée apparentée Renaissance, Caroline Yadan, constitue, à cet égard, un point de bascule particulièrement grave et révoltant. Sous couvert de combattre l’antisémitisme, elle introduit dans le droit français des mécanismes de censure politique.

Si la lutte contre l’antisémitisme est une exigence absolue, au même titre que la lutte contre toutes les formes de racisme, elle ne saurait être dévoyée et instrumentalisée. Transformer une cause juste en instrument de restriction des libertés est inacceptable.

Sous le prétexte de lutter contre l’antisémitisme, ce projet de loi vise en réalité à dissuader et empêcher toute critique de l’État d’Israël. Or, une distinction fondamentale doit être réaffirmée avec force : l’antisémitisme est un racisme qui vise des personnes en raison de leur identité religieuse, réelle ou supposée. La critique d’un État, de ses choix politiques ou de ses actions militaires, relève de la liberté d’expression la plus fondamentale. A ce titre, elle ne saurait être entravée.

La critique des crimes de l’État d’Israël n’est pas seulement légitime, elle constitue une exigence morale et politique. Lorsqu’un État viole le droit international, bombarde des populations civiles, organise des politiques d’occupation et de colonisation, il doit être critiqué. Cela vaut pour tous les États, sans exception. Cela vaut donc aussi pour l’État d’Israël. Assimiler cette critique légitime à une forme d’antisémitisme relève d’une confusion grave, et, en réalité, d’un renversement inquiétant des principes de notre droit.

L’antisionisme n’est pas l’antisémitisme ! Confondre les deux revient à brouiller la distinction entre une idéologie politique, le sionisme, et une réalité religieuse, culturelle ou identitaire, le judaïsme. Le droit ne peut, sans se renier, entériner une telle confusion. Mais celle-ci n’est pas le fruit du hasard. Il s’agit bien de faire glisser la protection légitime des personnes juives vers la protection d’un État et de sa politique.

En prétendant renforcer la lutte contre l’antisémitisme, ce texte contribue en réalité à l’affaiblir. Lorsqu’on élargit abusivement une notion, on en dilue le sens. En assimilant des critiques politiques à du racisme, on banalise le racisme réel. Il est assez évident que pénaliser des expressions relevant du débat politique ne permettra ni de réduire les actes antisémites, ni de protéger efficacement les personnes visées. La lutte contre l’antisémitisme exige de cibler les actes et les discours de haine, et non pas d’élargir indéfiniment leur définition au point de les rendre indistincts.

Ce texte s’inscrit dans une tendance plus large qui vise à encadrer de plus en plus strictement l’expression politique. Assurément, elle ouvre un espace d’arbitraire dans lequel la qualification pénale dépendra de l’interprétation politique des propos. C’est une dérive clairement liberticide.

En pratique, ce texte vise à criminaliser et à interdire toute manifestation publique de solidarité avec le peuple palestinien, dès lors que cette solidarité implique nécessairement une critique de la politique de l’État d’Israël. À cet égard, je ne peux qu’acquiescer aux propos contenus dans la note de plaidoyer de la Plateforme des ONG françaises pour la Palestine : « Ce texte, plutôt que de combattre l’antisémitisme et les autres formes de racisme, cherche à protéger l’État d’Israël des mises en cause liées à ses violations gravissimes et répétées de toutes les règles du droit international et du droit international humanitaire. Au nom de la lutte contre l’antisémitisme, la PPL tente de museler certaines formes de contestation de l’État d’Israël et de sa politique ; en agissant ainsi, elle ne ferait qu’affaiblir et déconsidérer la lutte contre l’antisémitisme. »1

La lutte contre l’antisémitisme mérite mieux qu’un texte qui porte atteinte aux libertés fondamentales. Elle exige des politiques publiques solides, une éducation rigoureuse, une justice efficace. Mais elle exige surtout de ne pas être instrumentalisée.

Refuser ce texte, ce n’est pas affaiblir la lutte contre l’antisémitisme. C’est au contraire la préserver, en la maintenant sur son terrain légitime : la défense inconditionnelle des personnes contre toutes les formes de haine. Et c’est, dans le même mouvement, réaffirmer un principe essentiel : dans une démocratie, la critique des politiques d’un État, quel qu’il soit, ne peut jamais devenir un délit.

Si par malheur cette loi devait être adoptée, il faudra y résister sans concession. Je suggère que, dans la semaine qui suit son adoption, tous les médias libres et indépendants publient des articles critiques envers la politique d’Israël en Palestine, en Iran et au Liban.

Ne pas être complice d’une loi abjecte. Ne pas cautionner un droit qui se met au service de la confusion et de l’injustice. Désobéir ici est notre suprême devoir.


En savoir plus sur Chemins de non-violence

Abonnez-vous pour recevoir les derniers articles par e-mail.

Laisser un commentaire