Ukraine : impasse meurtrière et militarisation des esprits

Trois ans ont passé depuis que j’écrivais, au premier anniversaire de la guerre en Ukraine, que l’escalade militaire ne pouvait conduire qu’à une impasse meurtrière. Rien, hélas, n’est venu démentir cette intuition. Les armes ont continué à parler plus fort encore. Les morts se sont accumulés. Les ruines se sont étendues. En conséquence, l’Europe s’est réarmée et les possibilités de paix se sont éloignées. Ma position fondamentale n’a pas changé. Mais le monde autour de cette guerre, lui, a indéniablement changé. Il est devenu plus militarisé.

Ce que le temps a confirmé

En 2023, je redoutais l’enlisement. Il est là. La guerre s’est installée dans la durée. Au-delà des ressources et des budgets publics, les mentalités se sont accoutumées à la guerre. Elle façonne désormais une génération.

Les livraisons d’armes se sont intensifiées au nom d’un argument identique : permettre à l’Ukraine de vaincre. Mais la « victoire » demeure un horizon plus qu’improbable, tandis que les pertes humaines, elles, sont certaines. C’est une guerre d’usure où chaque camp s’épuise sans que l’issue politique se rapproche.

Si face à l’invasion des troupes russes, la résistance militaire s’est imposée comme une nécessité pour les Ukrainiens, je ne peux toujours pas considérer que cette nécessité fonde une légitimité durable. Si la nécessité peut expliquer un choix, elle ne transforme pas la guerre en solution. Les désastres humains de cette guerre viennent nous rappeler qu’il y a loin entre l’idéal de la résistance armée et les réalités tragiques que ce choix implique.

Trois ans plus tard, la question demeure : cette stratégie rapproche-t-elle d’une paix juste et durable ? Rien ne permet de l’affirmer.

Ce que j’ai peut-être sous-estimé

Relire son propre texte oblige à l’honnêteté. En 2023, j’insistais sur l’alternative de la résistance civile non-violente, regrettant qu’elle n’ait pas été préparée. Ce regret demeure. Mais je dois reconnaître que j’ai sans doute sous-estimé deux réalités.

La première est la profondeur du traumatisme historique ukrainien. L’invasion russe ne s’inscrivait pas dans un vide mémoriel. Elle réveillait en effet des siècles de domination, de violences et d’humiliations subies. Dans ce contexte, la résistance armée est apparue comme existentielle parce qu’elle touchait à la dignité collective.

La seconde est la puissance du soutien populaire à cette résistance. On ne peut ignorer qu’une large majorité d’Ukrainiens ont estimé que leur liberté, leur indépendance et leur démocratie fragile méritaient d’être défendues par les armes. Le principe de non-violence ne peut pas être opposé comme une injonction morale à un peuple confronté à l’anéantissement. Ce que je n’ai d’ailleurs pas fait, même si je considère encore que le choix de la résistance civile de masse aurait pu aboutir à des résultats bien différents. Cette résistance civile, d’ailleurs existe. Elle est certes minoritaire, mais de nombreux Ukrainiens résistent aussi sans armes et défendent sans concession leur dignité et leur liberté.

Pour autant, reconnaître ces éléments ne m’amène pas à modifier ma conclusion. Car une guerre dite « juste », même lorsqu’elle est vécue comme telle, reste une guerre. Et toute guerre produit inexorablement des processus de déshumanisation, de haine et de destruction durable des sociétés.

Faute d’investissement dans d’autres moyens de défense alternatifs, chaque pays, chaque société se retrouve confronté au même dilemme : résister par les armes ou se soumettre. L’alternative non-violente n’étant pas prise en compte ni préparée, il ne reste que la solution militaire à disposition. Et indéfiniment, se reproduisent les mêmes logiques désastreuses.

La militarisation de l’Europe : une réalité

Ce qui s’est transformé le plus profondément en trois ans n’est peut-être pas seulement l’Ukraine, mais l’Europe. Les budgets militaires ont explosé. Le vocabulaire du « réarmement », de l’« économie de guerre » et de la « souveraineté stratégique » a envahi les discours politiques et médiatiques. La logique industrielle de défense, présentée comme un moteur de croissance, influence les choix militaristes. Dans les débats publics, la question n’est plus de savoir s’il faut livrer des armes, mais lesquelles et en quelle quantité.

Cette évolution m’inquiète davantage encore que l’issue militaire du conflit. Car elle installe durablement une culture stratégique fondée sur la confrontation militaire, et l’anticipation d’ennemis permanents. Elle renforce le complexe militaro-industriel que nous dénonçons depuis des décennies. Elle banalise l’idée que la sécurité ne peut être assurée que par la force armée.

La guerre en Ukraine agit comme un accélérateur de militarisation de nos sociétés. Or l’histoire montre qu’une société militarisée, outre l’augmentation de ses budgets de défense, transforme aussi son rapport aux libertés publiques, au débat démocratique et à l’altérité.

La sécurité obtenue par la peur est une sécurité fragile.

Nécessité et légitimité : un nœud intact

Oui, il peut exister des situations où la violence apparaît nécessaire pour éviter un mal immédiat. Gandhi lui-même reconnaissait que, dans certaines conditions, la violence peut être préférable à la lâcheté. Mais il ajoutait aussitôt que la non-violence est infiniment supérieure à la violence.

La difficulté surgit lorsque la nécessité devient un principe politique durable. Lorsque l’exception se transforme en norme. Lorsque la logique de survie se prolonge au point d’organiser la société autour d’elle.

Si la violence est admise comme nécessaire, elle doit rester vécue comme un échec, jamais comme une solution. Or ce que je perçois aujourd’hui, c’est une forme de normalisation morale de la guerre. La guerre n’est plus considérée comme un échec tragique, mais comme une nécessité inéluctable.

Si la non-violence ne consiste pas à ignorer la réalité des rapports de force, elle refuse que les conflits inhérents aux relations internationales deviennent des prétextes pour militariser davantage la société et notre horizon politique. Elle propose des alternatives stratégiques crédibles auxquelles pour l’instant peu y accordent d’attention.

La résistance civile : de l’hypothèse à la préparation

Il ne suffit pas d’affirmer que la résistance civile non-violente aurait été préférable. Encore faut-il qu’elle soit préparée, institutionnalisée, enseignée et intégrée à une politique de défense.

Ces trois années m’ont confirmé dans une conviction : la résistance non-violente doit devenir une culture stratégique. Elle doit produire des dispositifs, des formations, des plans, une capacité collective de la société à se défendre par les moyens de l’action non-violente.

La résistance civile est en effet une autre conception de la défense. Elle suppose une société mobilisée, consciente, solidaire, capable de non-coopération massive face à l’occupant. Elle ne s’improvise pas au moment de l’invasion.

Le véritable échec n’est pas que l’Ukraine n’ait pas choisi massivement cette voie ; c’est que nos sociétés européennes ne l’aient jamais sérieusement envisagée comme alternative crédible. Et surtout ne l’envisagent toujours pas.

Soutenir sans cautionner

On m’a parfois opposé que refuser l’escalade militaire revenait à « faire le jeu de l’agresseur ». Je ne le crois pas.

Soutenir le peuple ukrainien ne signifie pas soutenir toutes les options stratégiques de son gouvernement. On peut aider la société civile, les réfugiés, les initiatives de paix, les réseaux de dialogue, sans cautionner la logique d’armement illimité. Soutenir le peuple ukrainien, du point de vue de la démarche non-violente, c’est se tenir à ses côtés et plus précisément du côté de celles et ceux qui résistent par des moyens non armés. Et ils sont nombreux, bien qu’invisibilisés.

Il y a aussi des objecteurs de conscience en Ukraine. Ils ont tout mon soutien. Je ne doute pas que nombre d’entre eux soient impliqués dans la résistance civile.

Refuser l’escalade n’est pas abandonner l’agressé. C’est refuser que la réponse à un crime soit l’extension d’un système qui produit d’autres violences et d’autres crimes.

Je n’ai pas changé d’avis. La vie humaine est au-dessus des raisons d’État. L’intégrité territoriale est un principe important du droit international, mais elle ne peut justifier une hémorragie humaine indéfinie. Plus important que le territoire est la souveraineté de la société. L’agresseur peut bien envahir un territoire, mais confronté à une société qui résiste, qui ne lui accorde aucune légitimité et qui sape les fondements de son pouvoir par la non-coopération de masse, il lui sera bien difficile d’obtenir une victoire politique.

Une paix négociée sera imparfaite. Une « victoire » militaire, si tant qu’elle soit possible, le sera tout autant. La question n’est pas de choisir une pureté introuvable, mais de réduire le mal au lieu de l’amplifier.

Maintenir une position minoritaire

Il est possible que cette position demeure minoritaire. Elle l’était en 2023, elle l’est peut-être davantage encore aujourd’hui.

Mais une conviction minoritaire n’est pas nécessairement une conviction erronée. L’histoire des idées montre que certaines positions éthiques ne deviennent audibles qu’après coup.

Je ne prétends pas détenir une solution. Je ne nie pas la complexité du dilemme ukrainien. Je ne minimise pas la responsabilité écrasante de la Russie dans le déclenchement de cette guerre. Je ne suis pas « neutre ». Je prends parti pour la vie contre la logique de mort, pour les forces de vie contre les forces de mort.

Trois ans après, ma position n’est ni plus confortable ni plus simple. Elle est peut-être plus grave. Car si je mesure toujours le prix humain de chaque mois supplémentaire de guerre, comme je le dénonçais en 2023, je vois plus clairement la transformation de nos sociétés sous l’effet de cette militarisation.

Maintenir une parole non-violente dans un contexte de guerre prolongée, c’est tenter d’ouvrir un autre horizon que celui de l’épuisement réciproque.

La guerre cessera un jour. Elle cessera toujours. La question est de savoir dans quel état moral, politique et humain nous en sortirons.

C’est à cette responsabilité que je continue, modestement, de me sentir tenu.


En savoir plus sur Chemins de non-violence

Abonnez-vous pour recevoir les derniers articles par e-mail.

Laisser un commentaire