Le Service National Universel ou comment soumettre et embrigader la jeunesse. Pour un droit à l’objection de conscience.

La phase test du Service National Universel du 17 juin au 31 juillet 2019 a apporté des éclairages tout à fait saisissants sur l’essence de ce dispositif, les valeurs qu’il véhicule, les objectifs « civiques », mais surtout militaristes qu’il vise et les pratiques qu’il met en oeuvre. Si le SNU repose pour l’instant sur le volontariat, nous savons que le pouvoir souhaite le généraliser en le rendant obligatoire pour toute la tranche 16-18 ans. Je dénonce ici une entreprise de soumission et de caporalisation de la jeunesse, ainsi qu’une volonté de militarisation des consciences par des méthodes d’un autre âge, mais en parfaite cohérence avec un pouvoir autoritaire et méprisant envers le peuple. Plus que jamais, comme pour le service militaire au temps de la conscription obligatoire, un droit à l’objection de conscience au SNU doit être reconnu, par les jeunes eux-mêmes, mais également par les familles.

Soumission et militarisation

Le SNU dans son principe comme dans ses méthodes est une école de la soumission inconditionnelle à l’autorité dans une vision très paternaliste de la jeunesse. Au nom de l’inculcation des repères qui manqueraient à la jeunesse, celle-ci se voit infligée une période d’encasernement (non… d’ « hébergement collectif »… ) d’un mois (essentiellement dans les internats des lycées pendant les vacances scolaires), avec port obligatoire de l’uniforme (pardon, d’une « tenue commune »…) qui n’a rien de civil, et avec un encadrement essentiellement militaire. Les nostalgiques de la conscription (supprimée depuis 1995) se réjouissent ! Enfin, le retour de la discipline, du garde à vous lors du lever du drapeau national (tous les matins à 8h !) avec La Marseillaise chantée à l’unisson.

Ce pouvoir, qui a peur du peuple et qui en réalité le méprise sans vergogne, vient de trouver le sésame pour, pense-t-il, reprendre en main et caporaliser une jeunesse turbulente, antiautoritaire, qu’il faut mâter et « ré-éduquer » comme au bon vieux temps des régimes totalitaires des pays de l’Est. La répression policière des mouvements de jeunes dans les manifestations sociales et écologiques depuis plusieurs années a montré tout le peu de considération que le pouvoir d’Etat avait pour une jeunesse qui, elle, s’engage volontairement pour de nobles causes et qui prend des risques physiques incroyables pour simplement afficher des convictions dans la rue et défendre l’avenir de notre planète. C’est pourtant cette jeunesse-là, motivée et engagée, qui montre l’exemple aux adultes ringardisés qui tiennent le pouvoir. La véritable culture de l’engagement, elle se trouve là et non point dans un service national imposé. Concernant cette phase test du mois de juin, on ne peut qu’être surpris de voir cependant tant de jeunes s’engager volontairement dans la soumission institutionnalisée. Sans doute n’ont-ils pas eu la chance de lire La Boétie durant leurs études ?…

Que ce soit l’organisation du temps de la journée, réglé à la minute près, l’encadrement (avec des militaires, des gendarmes, des policiers, mais aussi, c’est triste à dire, des enseignants), la discipline rigoureuse (le rang d’oignon est de retour…), le vocabulaire utilisé, l’uniforme, la participation aux cérémonies militaires du 14 juillet, tout converge pour affirmer que le Service National Universel ressemble fort au service militaire d’antan, l’apprentissage des armes en moins.

C’est à une véritable militarisation des esprits que l’on assiste, pour l’instant dans une certaine indifférence générale et avec l’accord de nombreux partenaires éducatifs, ce qui est littéralement désespérant. Rappelons que le SNU est financé à hauteur de 1,5 milliards sur les fonds de l’Education nationale, véritable maître d’oeuvre de cette mascarade…. Dans les objectifs du SNU, outre « la cohésion sociale et territoriale » et le « développement de la culture de l’engagement », on trouve « la prise de conscience, par chaque génération, des enjeux de la défense et de la sécurité nationale ». Ce dernier objectif inséré entre les deux autres est le véritable objectif du SNU. Il ne s’agit rien moins que de faire accepter, par une propagande d’Etat digne des régimes staliniens, la politique militaire de la nation : industrie de défense, ventes d’armes, interventions militaires, course aux armements nucléaires, etc. Tout y est et le bourrage de crane est total. Dans cette logique, d’ici peu, toute contestation « pacifiste » ou « antimilitariste » sera forcément criminalisée, alors qu’elle relève du droit d’opinion légitime en démocratie.

Le SNU se prépare dès l’école

Le SNU n’est finalement que l’aboutissement d’un processus de « formation » commencé dès l’école primaire et qui s’est prolongé tout au long du secondaire avec les fameux « parcours citoyens ». Je n’invente rien, ni n’extrapole, c’est écrit… « La première phase du SNU, peut-on lire sur le site internet du gouvernement au chapitre des grands principes, dans le prolongement de l’obligation scolaire, constituera l’aboutissement du parcours citoyen, débuté à l’école primaire et poursuivi au collège ». Dans ces « parcours » bien balisés dans les programmes, l’éducation à la défense nationale, aux valeurs patriotiques, au respect de l’armée et de ses missions, tient une place non négligeable. Le SNU apparaît ainsi comme le point d’orgue de cet endoctrinement autour de l’idée de la nation (« en danger » ?), résumée par cette phrase d’anthologie de l’ex-ministre de l’Education nationale, Najat Vallaud-Belkacem : « Le sens républicain de la nation fait partie de l’enseignement, de même que le drapeau national, l’hymne national, la fête nationale ou encore la défense nationale » (mai 2015, au Sénat).

Au fil des ans, les gouvernements successifs n’ont cessé d’introduire dans les programmes et les circulaires d’enseignement des éléments relatifs à l’identité nationale, au patriotisme et au militarisme. Emblématique est d’ailleurs l’enseignement désormais obligatoire dès l’école élémentaire de La Marseillaise dont les paroles doivent paraît-il être affichées dans chaque classe depuis la rentrée scolaire 2019… Mais La Marseillaise n’est que l’arbre qui cache la forêt d’une éducation de la jeunesse aux vertus militaires. Le premier protocole « armée-éducation » date de 1982, à l’initiative d’un ministre socialiste, Charles Hernu, qui s’illustrera pour avoir diligenté un acte terroriste contre Greenpeace en 1985. « Il faut arriver à l’armée préparés, déclarait-il au Monde le 11 juillet 1982, et préparés par l’école, le lycée et l’université. Il faut une symbiose avec l’Éducation nationale ». C’était au temps où existait encore la conscription, mais l’esprit demeure et depuis ce temps-là, la pratique s’est affinée…

Depuis plus de trente-cinq ans, cette symbiose entre armée et éducation n’a cessé de se développer et de se renforcer. Cette éducation à la défense, en réalité à l’inculcation des valeurs et objectifs militaires, a fait l’objet de nombreux protocoles entre l’armée et l’Education nationale : 1982, 1989, 1995, 2007, 2016… toujours élaborés dans le plus grand secret, sans aucune concertation. L’éducation à la défense est envisagée comme partie intégrante de l’éducation civique. Il s’agit notamment de  » faire comprendre [aux élèves] que les militaires servent la Nation », est-il écrit dans le dernier protocole de 2016. Plus explicite encore : « Pour remplir pleinement ces missions, les militaires ont besoin du soutien de l’ensemble de la Nation. » Et désormais, à l’école, il est « recommandé » de participer activement aux concours organisés par le ministère de la Défense, d’être présents aux commémorations et manifestations patriotiques, voire d’accueillir des militaires dans les classes… Il y a quelques mois déjà, nous dénoncions la « militarisation de l’école » qui devient une réalité prégnante et inquiétante.

« Dans ces conditions, écrit Bernard Girard sur son blog, il est clair que la pantalonnade identitaire à laquelle sont dorénavant tenus les jeunes du SNU – La Marseillaise chaque matin, au garde-à-vous devant le drapeau – ne vient pas de nulle part. Elle apparaît en réalité comme l’aboutissement obligé d’une éducation civique scolaire centrée autour d’une intégration conçue comme exclusivement nationale. Nationale, c’est-à-dire artificielle, renvoyant à un concept historiquement daté, arbitraire et peu légitime, mais qui s’impose par son enseignement (à travers le roman national dénoncé notamment par Suzanne Citron), par une symbolique irrationnelle et par la coercition (la conscription, dont le SNU est aujourd’hui le triste avatar) ».

Pour un droit à l’objection de conscience

Le SNU est pour l’instant dans une phase d’expérimentation avec des jeunes volontaires. A terme (quand ?), il doit devenir obligatoire pour l’ensemble des jeunes de 16 à 18 ans. Enfin, c’est ce qui est prévu… Cela concerne tout de même 800 000 jeunes d’une classe d’âge. Les difficultés d’application du dispositif et surtout, très probablement, d’acception par la jeunesse d’un tel conditionnement risquent bien de remettre en cause l’objectif initial. Plusieurs mouvements de jeunesse ont d’ores et déjà vertement critiqué le SNU sans toutefois, pour l’heure, appeler à son boycott.

Toujours est-il que lorsque le SNU deviendra obligatoire, s’il le devient…, se posera de nouveau la question de l’objection de conscience. Avec la disparition du service militaire obligatoire en 1997, les lois sur l’objection de conscience ont été suspendues. Elles permettaient à tout jeune qui en faisait la demande écrite d’effectuer un service civil alternatif de deux ans (au lieu d’un an pour le service militaire) dans une association de son choix. Certes, la durée du service civil était discriminatoire, mais la loi permettait de refuser « légalement » d’apprendre à utiliser des armes de guerre pour des motifs personnels ou autres, tout en effectuant une activité associative choisie.

Si ce motif ne peut pas être invoqué pour le SNU, du moins en l’état, il n’en reste pas moins que la dimension coercitive et punitive du nouveau service national pose la question de l’objection à de telles pratiques. Il serait tout à fait concevable qu’une famille en total désaccord avec les valeurs inculquées et les méthodes pratiquées durant cette période d’embrigadement forcé fasse valoir son droit au refus, pour des motifs de conscience, d’envoyer leur fille ou leur fils de 16 ou 17 ans (mineur donc) au SNU. De même, tout jeune qui par ailleurs pourrait souligner par moultes exemples (mais ce ne serait pas une condition) qu’il participe activement, par des actions bénévoles, des engagements associatifs ou autres, à un projet d’intérêt général pourrait faire valoir son droit à être dispensé d’un tel SNU.

Très peu de dérogations sont prévues pour ne pas participer au SNU (elles concerneront essentiellement les filles-mères, les jeunes résidant à l’étranger et ceux qui ont une impossibilité physique sur justificatif médical). Par contre, des sanctions sont déjà clairement envisagées pour les réfractaires : impossibilité de passer le code et donc le permis de conduire, exclusion du baccalauréat et des concours administratifs. Ces sanctions inadmissibles sont la preuve du caractère ultra-contraignant du dispositif et seront certainement un élément dissuasif pour ne pas tenter de le refuser.

L’objection de conscience est un droit reconnu par la loi. Le rétablir à l’occasion du SNU, ce serait tout simplement signifier que nous ne sommes pas encore dans un régime totalitaire ! Faire valoir ce droit, tant pour les jeunes que pour les familles, serait une preuve de discernement et de civisme, car il ne s’agirait pas seulement d’ « échapper » au SNU, mais de montrer qu’il existe d’autres formes d’engagement volontaire pour la collectivité, autrement plus porteurs de sens et plus utiles. Notre société a davantage besoin d’esprits libres et éclairés agissant de façon autonome et responsable que de citoyens soumis et passifs, contraints d’obéir et de « s’engager » parce que des adultes l’ont imposé à une génération toujours plus rebelle. Il convient de savoir quel type de société nous voulons. Avec le SNU, le pouvoir macronien a déjà choisi. Sommes-nous obligés d’y consentir par notre silence complice ?

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