La militarisation de l’école est en marche

Une ingénieure en chef de l’armement au grade de colonel vient d’être nommée à la tête du service de l’instruction publique et de l’action pédagogique de la Dgesco (Direction générale de l’enseignement scolaire). Comme le souligne Le Café Pédagogique, « elle portera à la Dgesco les réformes ministérielles. Etant numéro 2 de la Dgesco, elle pilotera les examens, dirigera les écoles et établissements du socle commun et des lycées, ainsi que la formation des enseignants. Il lui reviendra donc de faire appliquer les réformes pédagogiques du ministère ». Il manquait certainement dans les ressources humaines du ministère des personnes compétentes pour ce poste… On est donc aller chercher au sein des écoles militaires une professeure au département mécanique qui est également directrice des études de l’École polytechnique.

Beaucoup sur les réseaux sociaux ont cru à une blague, tandis que d’autres tous aussi nombreux n’ont pas été surpris…. Cette nomination, tout de même étonnante, pose pas mal de questions. S’agit-il, à travers cette décision hautement symbolique, d’envoyer un signal clair aux enseignants pour les mettre davantage au pas ? Reflète-t-elle le resserrement des liens entre l’Education Nationale et la Défense, matérialisés par les procoles Armée-Education (depuis 1982) ? S’inscrit-elle dans le droit fil de la mise en place prochaine du Service National Universel et de la volonté d’embrigadement de la jeunesse ? Confirme-t-elle la dérive militariste du système éducatif, comme le suggère Bernard Girard dans Médiapart ? En réalité, toutes ces questions sont liées. Elle reflètent à la fois une volonté politique de valoriser les valeurs militaires parmi les enseignants et les élèves et aussi une volonté de transférer les méthodes de l’armée au sein de l’Education nationale.

Ainsi, nous pouvons souligner que la dévalorisation systématique de la pédagogie au sommet du ministère va de pair avec l’imposition de méthodes d’apprentissage (en lecture) et de procédures d’évaluation (évaluations nationales standardisées) qui contredisent le principe de liberté pédagogique. La pédagogie (surtout novatrice) n’est plus de mise pour lutter contre l’échec scolaire, elle est devenue un obstacle, alors il faut revenir à certaines bonnes vieilles méthodes, bien autoritaires, bien démagogiques… De même, la caporalisation des enseignants du primaire (avec le projet de directeurs qui seraient leurs supérieurs hiérarchiques directs – aujourd’hui ce sont les inspecteurs) se renforce afin d’une part d’éviter le retour des enseignants-désobéisseurs (désobéissance assumée) et d’autre part de traquer les enseignants désobéissants (désobéissance cachée et largement répandue). De nombreuses directives depuis deux ans signifient une grande méfiance envers les enseignants qu’il faut remettre dans le droit chemin en cadrant le plus possible leur travail et en réduisant leurs marges de manoeuvre. L’enseignant est bien considéré comme un simple exécutant, et non plus comme un concepteur qui ajuste sa pédagogie au plus près des besoins des élèves.

Ainsi, également, en est-il des protocoles Armée-Education qui ont pour objectif de promouvoir « l’éducation à la défense » au sein de l’école. Sur ce point, on ne saurait mieux dire que ce qu’écrit sur son blog Bernard Girard : « Pour son promoteur, Charles Hernu, non seulement, les jeunes devaient arrivés à l’armée, « préparés par l’école », mais l’école devait être le lieu d’un « esprit de défense » largement partagé, visant à promouvoir les représentations militaires sur le monde et sur la société. C’est bien cette conception globalisante et totalitaire qui est exposée par le dernier protocole en date du 20 mai 2016 qui inclut explicitement dans l’éducation à la défense (et donc dans les programmes scolaires et les examens officiels) « l’ensemble du champ de la défense militaire et de la sécurité nationale. »

Ainsi, les dernières commémorations du 11 novembre ont encore été le symbole de l’emprise de l’armée sur les esprits avec ces innombrables chorales d’élèves chantant La Marseillaise devant les monuments aux morts… Ces initiatives très pédagogiques, comme celles qui consistent à participer aux concours organisés par le ministère de la Défense, sont encouragées dans le dernier protocole Armée-Education du mois de mai 2016. Et on se souvient qu’en 2015, – un véritable dérapage – dans une école de Moselle, les élèves de dix ans avaient testé des fusils d’assaut à la faveur d’un atelier découverte avec le 40ème régiment de transmissions de l’armée de terre de Thionville ! Dans l’enseignement secondaire, c’est la promotion d’une « culture de défense » dans les programmes d’histoire-géographie-éducation civique qui est à l’honneur. Il s’agit  de « renforcer le potentiel d’accueil au sein de la défense de jeunes souhaitant découvrir la vie professionnelle ou s’y préparer. » Les professeurs sont de fait considérés comme les agents pré-recruteurs de l’Armée, à moins qu’ils s’agissent d’introduire les recruteurs de l’armée dans les établissements secondaires !

Ainsi, le Service National Universel qui va être expérimenté avant d’être généralisé se prépare dès le collège et le lycée. On se souvient des propos de Macron pendant la campagne présidentielle : le service national a pour objectif « d’inculquer aux jeunes la discipline, l’autorité, les priorités stratégiques de la France ». Cet objectif n’a pas varié et demeure l’essentiel du projet du SNU. A la fois, une éducation aux enjeux de la défense de la France, la valorisation du rôle de l’armée, notamment dans ses engagements à l’extérieur du territoire, mais aussi l’inculcation des méthodes militaires : obéissance, soumission, exécution des ordres. Le rapport du général de division Menaouine relatif à la création d’un service national universel mettait en avant « l’efficacité souvent démontrée des méthodes militaires de formation à la conduite de groupe par les cadres de contact ». On peut certainement faire confiance à la nouvelle responsable service de l’instruction publique et de l’action pédagogique de la Dgesco pour diffuser de telles méthodes au sein de l’Education nationale…

Ces derniers mois, des signes inquiétants et médiatisés ont été donnés par le pouvoir qui renforcent ce sentiment qu’insidieusement le service (sévice ?) public d’éducation se militarise. Ainsi, au début de l’automne, une quarantaine de chefs d’établissement de l’académie de Versailles ont été rassemblés dans un camp militaire pour un stage de « gestion de crise ». Habillés en treillis (si, si…), ils ont participé à des exercices physiques d’entraînement en extérieur. Ainsi, récemment, au lycée Utrillo de Stains (93), un gendarme a été nommé comme troisième proviseur adjoint pour prendre en charge les questions de sécurité… Ce ne sont que quelques exemples parmi d’autres de l’application du lien armée-éducation nationale.

Le renforcement de l’autoritarisme et du caporalisme, la promotion des valeurs et des méthodes militaires sont clairement incompatibles avec une « école de la confiance » et une « école de la bienveillance » dont nous rabachent à satiété une hiérarchie qui brille en réalité par son incompétence, et surtout… sa démagogie. Car en vérité, celle-ci a renoncé à s’attaquer de front et avec les moyens nécessaires aux difficultés dramatiques que traverse l’école. Elle n’a donc recours qu’à des mesurettes passéistes et des coups de com censés enfumer et rassurer l’opinion publique. Les enseignants ne sont pas dûpes. Du moins, espérons-le… Ils sont aujourd’hui malheureusement, dans leur majorité, résignés, dépités, en plein désarroi devant une telle entreprise de démolition des fondements de l’école républicaine. La militarisation du système éducatif devient une réalité, elle s’amplifie. Elle ne peut que susciter notre objection de conscience. Il est hors de question de se prêter par notre silence ou notre complicité active à cet embrigadement des esprits et au reniement de l’éthique éducative qui fonde notre engagement.

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