1817 – 2017 : Hommage à Henri-David Thoreau, rebelle et éveilleur des consciences

« Connaissez-vous Henri David Thoreau ? », cette question, c’est Romain Rolland qui la posait à une amie dans une correspondance datant de 1921. Cette année-là, Romain Rolland venait de découvrir un ouvrage d’un personnage inconnu alors en France, Henri-David Thoreau. Cet ouvrage, le tout premier traduit et édité en Français sous le titre « Désobéir » était un recueil de textes politiques de l’écrivain américain. Sa première impression à la lecture de ces textes fut de dire : « C’est superbe ! Ce devrait être la bible de toutes les consciences fortes qui refusent d’obéir aux injustices de l’Etat »… En l’espace d’une phrase, le grand Romain Rolland avait tout dit. L’écrivain français était déjà à l’époque le biographe de Tolstoï, lui-même un dissident avant l’heure. Et il allait quelques années plus tard publier la première biographie de Gandhi en français.


« Connaissez-vous Henri David Thoreau ? » Près de cent ans après Romain Rolland, cette question peut encore être posée, car, c’est une évidence, Henri David Thoreau demeure encore méconnu en France, malgré des efforts plus que méritoires d’éditeurs courageux pour tenter de le sortir de l’ombre1

Cet homme fut peu connu durant sa courte vie, mais une partie de son œuvre a connu un destin tout à fait exceptionnel, particulièrement dans l’histoire de la non-violence. Et si je peux me permettre une touche personnelle, un auteur qui a eu et qui continue à avoir une profonde influence sur mon propre engagement dans la non-violence.

Jeunesse

Thoreau est né dans le village de Concord, dans le Massachussets, en 1817, d’une mère écossaise et d’un père français. Son père s’occupe d’une fabrique de crayons. C’est une famille modeste de la Nouvelle Angleterre. Concord, c’est un bourg de 2000 habitants proche de la campagne, de la forêt et des étangs.

Il y a suffisamment d’ anecdotes parlantes dans la jeunesse d’Henri David Thoreau pour ne pas se priver de commencer par elles, afin de cerner ce personnage quelque peu singulier, qui se distingue tout jeune par un certain nombre de refus, un certain nombre de petits actes de résistance.

Ainsi, durant ses études à Harvard, il lui arrive de déserter l’école sans véritable motif, uniquement pour profiter des joies de la promenade dans les bois. Ses camarades le décrivent comme un garçon réservé, silencieux, plutôt solitaire, mais doté d’une forte personnalité.

Lorsqu’il sera diplômé en 1837 (il a alors 20 ans), il refuse de prendre son diplôme car il fallait le payer 5 dollars…

Il refuse également de payer l’impôt réservé à l’église déclarant de façon très solennelle : « je veux qu’on ne me considère membre d’aucune institution à laquelle je n’ai pas expressément adhéré »…

Il enseignera comme instituteur à l’école publique de Concord, mais seulement une semaine. Car il refuse d’appliquer les châtiments corporels aux élèves. Avec son frère John, il fonde une école privée avec des méthodes pédagogiques nouvelles, autogérée, Cette expérience durera deux ans et devra s’arrêter à cause de la mauvaise santé de son frère.

Ainsi très jeune, Thoreau s’est affirmé comme un être libre, qui ne veut être prisonnier d’aucune organisation, mais aussi d’aucune école de pensée.

Emerson

A Concord, le jeune Thoreau rencontre un homme qui aura une grande importance dans son cheminement. Il s’agit d’Emerson, Ralph Waldo Emerson.

Emerson est le chef de file d’un courant philosophique que l’on appelle le « transcendantalisme ». C’est une école de pensée qui met en avant le rôle essentiel de la conscience individuelle pour déterminer le sens moral de l’homme, la loi morale, selon l’expression de Kant.

Emerson avait créé un cercle de réflexion où l’on retrouvait les principaux écrivains d’avant garde philosophique de cette époque, en rupture avec les courants littéraires dominants. A l’invitation d’Emerson, Thoreau rejoint ce cercle, tout en gardant son autonomie, mais en écrivant dans la revue de ce mouvement, essentiellement des poèmes.

Ce mouvement transcendantaliste, c’est en quelque sorte la version américaine un peu tardive du romantisme européen ; nombre de ses écrivains ont d’ailleurs séjourné en Allemagne et se sont nourris des œuvres de Kant et de Goethe.

Thoreau va profiter de ce bain intellectuel bouillonnant. Avec l’idée très forte chez lui de ne pas se contenter de préceptes et de principes philosophiques, mais de vivre conformément à ces principes. D’expérimenter la philosophie dans le contact avec le réel, surtout avec la nature, de chercher dans ses propres ressources les moyens de s’accomplir soi-même. De « vivre une vie philosophique » selon l’expression de Michel Onfray qui vient de publier un bel ouvrage sur Thoreau2.

Walden

On a appelé Thoreau « le philosophe dans les bois ». Thoreau est un amoureux de la nature. Il va constamment rechercher dans la nature des « lois supérieures » qui permettent à l’homme de cultiver ses qualités morales.

Thoreau a 28 ans en 1845, et c’est à ce moment-là qu’il va décider de vivre une expérience très forte, une expérience qui sera décisive dans le développement de sa personnalité et dans sa recherche d’authenticité. Avec ses amis du cercle d’Emerson, il construit une cabane en bois de pain dans les bois à proximité de l’étang du village de Walden.

Thoreau souhaite vivre en conformité avec ses idéaux, en toute simplicité, loin du progrès technologique, mais pas pour fuir les hommes. Cette expérience qui durera deux ans, il la raconte dans son ouvrage « Walden ou la vie dans les bois » qui, depuis, est devenu un classique de la littérature américaine. Ecoutons-le pour justifier cette retraite dans les bois. Elle en dit long sur son état d’esprit, sur sa personnalité :

« Je m’en allai dans les bois parce que je voulais vivre sans hâte, faire face seulement aux faits essentiels de la vie, découvrir ce qu’elle avait à m’enseigner, afin de ne pas m’apercevoir, à l’heure de ma mort, que je n’avais pas vécu. Je ne voulais pas non plus apprendre à me résigner à moins que cela ne fût absolument nécessaire. Je désirais vivre profondément, sucer toute la moelle de la vie, vivre assez vigoureusement, à la façon spartiate, pour mettre en déroute tout ce qui n’était pas la vie3 »

Pendant deux ans, il jardine, il observe les étangs. Il marche, il explore, il étudie les plantes, il cultive du blé, du maïs, des haricots. Très important les haricots, raconte-t-il dans « Walden » : « Les haricots m’attachaient à la terre et d’eux je tirais ma force ». Il lit énormément (les auteurs de l’Antiquité, les livres sacrés hindous et chinois, des recueils de poésies, des biographies de grands mystiques). Il écrit son Journal, il reçoit des amis.

Leçons de Walden

De ses deux ans passés dans les bois, Thoreau en ressort conforté par l’idée que l’homme social est un homme infirme. L’homme possède des aptitudes morales qu’il n’exploite pas, des aptitudes que la civilisation tente d’étouffer. Il s’est retiré dans les bois non pas pour fuir les hommes, mais pour connaître l’homme, pour mieux se connaître. Il ressortira transformé de son expérience : Avec une question essentielle, centrale, qui ne cessera de le hanter : « Si je ne suis pas moi, qui le sera ? ».

C’est pourquoi Thoreau ne sera jamais le chef de file d’un mouvement philosophique ou politique. Il ne souhaite pas qu’on l’imite. Il ne veut pas de disciples : « Je ne désire pas que quiconque adopte ma façon de vivre en aucune manière, car avant qu’il l’ait bien apprise, j’aurai pu en trouver une autre qui me convienne davantage. Mon souhait est qu’il y ait dans le monde autant de personnes différentes que possible ; mais je voudrais que chacun se préoccupe davantage de découvrir sa propre voie et de la suivre ».

Vivre, c’est s’interroger sans cesse, mettre en doute nos convictions les plus ancrées, non pas par snobisme, mais pour ne pas sombrer dans l’habitude, même l’habitude de la contestation aussi légitime soit-elle. Il nous invite à rechercher en permanence l’élan intérieur, la sève qui permet d’impulser des aventures authentiques. Thoreau sera celui qui cherche sans cesse à affirmer son autonomie, son identité en puisant dans ses propres ressources. Par cela même, il devient un résistant aux conformismes, aux modes, aux conventions, à la routine qui privent l’être de sa liberté.

Il ne reste à Walden que deux ans, pas toute la vie. Juste le temps de trouver ce qu’il cherchait pour mieux rebondir, pour mieux repartir.

L’arrestation

C’est durant cette retraite dans la cabane de Walden que survient un événement capital dans la vie de Thoreau. Nous sommes aux Etats-Unis, au temps où sévit l’esclavage des Noirs dans les Etats du Sud. Les Etats du Nord ont pour la plupart aboli cette servitude, mais pas les Etats du Sud. Depuis plusieurs années, un mouvement « abolitionniste » s’est organisé et de nombreux réseaux clandestins aident les Noirs à s’enfuir vers le Nord et vers le Canada à travers ce qu’on appelle « les chemins de fer souterrains ».

De plus, depuis le mois de mai 1846, les Etats-Unis sont en guerre contre le Mexique qui convoitait le Texas. Le Texas, ancienne colonie espagnole, était indépendante depuis 1836 et était convoitée par le Mexique.

En juillet 1846, Thoreau a vingt-neuf ans. Il est profondément abolitionniste. Et il est opposé à cette guerre contre le Mexique. Depuis trois ans, il refuse de payer l’impôt pour protester contre l’esclavage des Noirs. Un jour, alors qu’il se rend chez le cordonnier au village de Walden, il rencontre le collecteur d’impôt. Ce dernier lui demande de s’acquitter de sa dette, mais Thoreau refuse. Le collecteur, qui est un ami de Thoreau, lui propose d’avancer la somme, mais Thoreau persiste dans son refus. Thoreau est alors arrêté et mis en prison comme la loi le prévoit.

La nuit en prison

Thoreau ne restera qu’une nuit en prison, car sa tante a immédiatement versé une caution pour sa libération. Thoreau ressort furieux car il se voit privé de protester de façon spectaculaire contre l’esclavage conformément à ses principes. Mais c’est finalement cette nuit en prison qui va être l’événement fondateur d’une histoire à venir que nul bien sûr ne pouvait prédire, et surtout pas Thoreau.

La légendre raconte que lorsque son ami Emerson est venu rendre visite en prison à Thoreau, il lui a demandé, sur un ton inamical, emprunt de reproches : « Henri David, pourquoi êtes-vous là ? ». Et Thoreau lui aurait instantanément répondu : « Pourquoi n’y êtes-vous pas ? »5

Il est des mots qui disent tout, qui deviennent mythiques, tant ils interpellent au plus profond de la conscience humaine. Cette réponse de Thoreau en fait partie. Il espérait ainsi l’interpeller sur son manque d’engagement contre l’esclavage. Il écrira plus tard et je l’offre à votre méditation : « Sous un gouvernement qui emprisonne quiconque injustement, la véritable place d’un homme juste est aussi en prison6 ».

Toute la philosophie et l’éthique de l’action non-violente est ici résumée. Cela a durablement marqué l’histoire de la non-violence, car cette philosophie de la désobéissance a profondément influencé des personnages comme Gandhi et Martin Luther King.

La conférence

Alors, on demande à Thoreau d’expliquer le sens de son geste, pas très populaire à l’époque. D’autant qu’à cette époque sa réputation n’était pas terrible. Il n’a pas de travail fixe. C’est un homme de lettres, mais qui n’enseigne pas. Il a une réputation de fainéant, réputation confortée par son retrait de deux années à Walden (d’autant qu’un jour il avait mis accidentellement le feu dans une partie du bois…). Bref, Thoreau a l’image d’un raté…

Thoreau avait l’habitude de donner des conférences au Lycéum de Concord sur divers sujets de société. Le 26 janvier 1848, soit un an et demi après sa nuit en prison, Thoreau donne une conférence sur « Les droits et devoirs de l’individu vis-à-vis du gouvernement ». Et c’est le texte de cette conférence qui sera publié l’année suivante sous le titre « Résistance au gouvernement civil » qui deviendra par les hasards de l’histoire, le texte fondateur de l’idée de désobéissance civile, un texte qui aura d’immenses répercussions par la suite.

Le devoir de désobéissance

Que dit Thoreau dans ce texte ? Il affirme d’emblée le primat de l’individu sur l’Etat, plus exactement que la loi de la conscience individuelle doit primer sur la loi de l’Etat. « Je crois que nous devrions être hommes d’abord et sujets ensuite. Il n’est pas souhaitable de cultiver le même respect pour la loi et pour le bien. La seule obligation qui m’incombe est de faire à toute heure ce que je crois être bien »7.

Thoreau nous dit que le respect de la loi en toute circonstance peut amener les gens, même les mieux intentionnés à être complice de l’injustice. Lorsque je paye l’impôt, je déclare allégeance à l’Etat. Et si cet Etat est responsable d’une entreprise criminelle, en l’occurrence l’esclavage, la guerre contre le Mexique, ma responsabilité n’est-elle pas engagée dans ces crimes lorsque je paye passivement l’impôt ?. Est-ce que je ne collabore pas à cette politique injuste ? D’autant que l’Etat a besoin de cet argent pour mener cette politique injuste.

Dans une démocratie, nous savons que nous avons le droit de faire des pétitions, des manifestations publiques, nous avons le droit de voter et donc de donner notre avis. Thoreau répond : « voter pour ce qui est juste, ce n’est rien faire pour la justice. Cela revient à exprimer mollement votre désir qu’elle l’emporte. Un sage n’abandonne pas la justice aux caprices du hasard8 ».

C’est ainsi que Thoreau apporte une réponse définitive à la question de savoir ce que l’homme moral doit faire face à la loi injuste : « Si la machine gouvernementale veut faire de nous l’instrument de l’injustice envers notre prochain, alors je vous le dis, enfreignez la loi. Que votre vie soit un contre-frottement pour stopper la machine. Il faut que je veille, en tout cas, à ne pas me prêter au mal que je condamne9 ». Il ne suffit pas de vouloir amender la loi pour l’améliorer, mais il faut la transgresser pour l’abolir. Thoreau fonde le devoir de désobéissance de l’individu face à l’injustice. L’homme juste affirme sa liberté, sa dignité en posant un acte réfléchi, un acte qui le met en accord avec sa conscience.

Agir en conscience

Thoreau croit très fort à la force de l’exemple. Il affirme même que le refus obstiné, déterminé, d’un seul homme juste a plus de poids que des milliers de voix car « tout homme qui a raison contre ses voisins constitue déjà une majorité d’une voix10 ». L’attitude radicale d’un homme qui agit selon sa conscience et qui est prêt à transgresser les lois de son pays est de nature, selon lui, à changer le cours de l’histoire.

Ce qui est dans le pouvoir de chacun, ce n’est pas de changer le monde, c’est d’agir conformément à ses principes, c’est d’être en cohérence avec les valeurs que l’on défend. Convenons que c’est déjà tout un programme…

Soyons clairs. Thoreau, dans cet essai, ne cherche pas à organiser un mouvement d’action, un mouvement politique pour créer un rapport de force dans le but d’abolir l’esclavage. Il se méfie de l’action collective. Il est même resté en marge du mouvement abolitionniste. Thoreau craint que dans l’action collective, l’individu ne perde sa liberté, son autonomie. Et surtout, il estime que c’est d’abord ce qui est immédiatement à notre portée que nous devons essayer de changer. C’est-à-dire nous-mêmes. Se libérer d’abord de la servitude qui est en nous, avant de se préoccuper de la servitude au loin. Mais en posant des actes qui témoigne de notre refus de cautionner le mal, il nous invite à un devoir de vérité avec nous-mêmes.

Donc Thoreau ne prêche pas pour une désobéissance collective. En même temps, il faut souligner que Thoreau a l’intuition que cette désobéissance, en tant que devoir individuel, pourrait devenir, par la force du nombre, une action puissante et efficace : « Si un millier d’hommes devaient s’abstenir de payer leurs impôts cette année, ce ne serait pas une initiative aussi brutale et sanglante que celle qui consisterait à les régler, et à permettre ainsi à l’Etat de commettre des violences et de verser le sang innocent. Cela définit, en fait, une révolution pacifique, dans la mesure où pareille chose est possible11 ».

Il faudra attendre Gandhi et ses actions collectives de désobéissance civile pour que cette révolution pacifique dont parlait Thoreau puisse s’incarner dans une histoire collective des combats pour la liberté et la justice.

Eloge de la prison pour un homme libre

L’acte de désobéissance doit être authentique, c’est-à-dire qu’il faut être prêt à assumer les conséquences de son acte. On se souvient de sa réplique à Emerson…

Dans son essai, Thoreau fait l’éloge de la prison, « le seul domicile où un homme libre puisse trouver un gîte honorable », proclame-t-il. Etre en prison pour la cause de la justice, pour avoir désobéi à la loi injuste, est le signe de la vérité de la cause défendue.  « Il m’en coûte moins, écrit Thoreau, à tous les sens du mot, d’encourir la sanction de désobéissance à l’Etat, qu’il ne m’en coûterait de lui obéir. J’aurais l’impression, dans ce dernier cas, de m’être dévalué12 ». Et l’on comprend mieux ainsi sa fureur de n’avoir passé qu’une seule nuit en prison…

A ceux qui pensent qu’en prison, l’homme juste perd en influence, Thoreau répond que la voix de l’homme qui endure la prison, qui l’éprouve dans sa personne, même si elle ne porte plus, même si elle se brise contre les murs qui l’enferment, est plus éloquente et plus efficace encore, car elle montre « combien la vérité est plus forte que l’erreur ».

« L’esclavage au Massachussets »

En juillet 1854, Thoreau participe pour la première fois à un meeting anti-esclavagiste à Framingham. Celui-ci est organisé pour dénoncer l’arrestation d’Anthony Burns, un esclave en fuite. Le discours qu’il prononce ce jour-là est une charge virulente contre les gouverneurs, les juges, les forces militaires, les ecclésiastiques, la presse.

Il s’indigne de la passivité complice de la majorité silencieuse, occupée à régler ses affaires quotidiennes ou professionnelles quand les valeurs de l’humanité sont bafouées tout près. « Ce qu’il faut ce sont des hommes, poursuit-il, non point à combinaisons, mais probes – des hommes qui reconnaissent une loi plus haute que la Constitution ou la décision de la majorité. Le sort du pays ne dépend pas de votre bulletin de vote – le pire individu est aussi fort que le meilleur à ce jeu-là ; il ne dépend pas du genre de papier que vous glissez dans l’urne une fois par an, mais du genre d’homme que vous glissez hors de chez vous, en sortant dans la rue tous les matins13

Et encore une fois, il fait l’apologie de l’insoumission à l’État qui entretient l’esclavage et invite les citoyens à y prendre part : « Que chaque habitant rompe avec l’État, tant qu’il tardera à faire son devoir14

Le dernier grand combat de Thoreau sera de soutenir le capitaine John Brown, militant anti-esclavagiste arrêté pour tentative de révolte armée contre les propriétaires d’esclaves et condamné à la pendaison. Thoreau prend fait et cause pour l’honneur de Brown dans un vibrant plaidoyer où il justifie ses actions armées.

La fin de sa vie

Thoreau ne se maria jamais, si ce n’est avec la nature… Nous avons évoqué sa « retraite » solitaire dans les bois à Walden dont il publiera le récit en 1854. Il organisera également plusieurs excursions dans les forêts du Maine et au Cap Cod. Le tout dernier écrit de Thoreau, La Vie sans principes, est un texte qu’il a souvent donné en conférence dans les dernières années. Il y propose une réflexion novatrice sur la relation de l’homme à lui-même et à autrui. Dans ce texte qui sera publié après sa mort, Thoreau dénonce le superflu matériel du quotidien qui empêche chacun de s’épanouir. Il exalte la capacité de l’individu à s’affranchir des conventions sociales, des conformismes de la pensée unique et des institutions qui prétendent faire le bonheur des hommes à leur place. Vivre de façon autonome, mieux se connaître et agir selon sa conscience, telle est la ligne de conduite qui l’inspira toute sa vie.

Après la mort de son père, en 1859, il reprend la direction de la fabrique de graphite. Mais son état de santé ne cesse de se détériorer. En 1860, il contracte une bronchite qui le cloue au lit durant tout l’hiver. Tuberculeux, il continue malgré la fièvre à écrire son Journal. Le geôlier qui l’avait emprisonné quelques années auparavant vient lui rendre visite. Il est impressionné : « je n’ai jamais vu mourir un homme avec tant de paix et de plaisir », déclare-t-il. Quand on demande à Thoreau s’il est prêt à faire la paix avec Dieu, il répond : « Nous ne nous sommes jamais querellé que je sache ! » De même, au prêtre venu lui apporter les derniers sacrements et l’entretenir de l’au-delà, il répond : « un monde à la fois ».

Thoreau décède dans la sérénité à Concord le 6 mai 1862, à l’âge de 44 ans. Lors de la cérémonie funéraire, son maître et ami Emerson déclare : « Le pays ne sait pas encore quel fils il a perdu. C’est une grande blessure pour nous que de le voir partir au milieu de sa tâche non accomplie, qui ne peut être achevée par personne d’autre […]. Son âme était faite pour la société la plus noble ; il a épuisé dans une vie brève les capacités de ce monde ; là où il y a du savoir, là où il y a de la vertu, là où il y a de la beauté, il trouvera sa maison15

Le fabuleux destin de La désobéissance civile

Dans son essai, très curieusement, Thoreau n’emploie pas l’expression « désobéissance civile » (civil disobedience). Quatre ans après la mort de Thoreau, nous sommes en 1866, un éditeur publie ses œuvres complètes et décide d’accoler à l’écrit de Thoreau le titre « Du devoir de désobéissance civile ». Mais lorsque paraissent ses œuvres complètes, le texte sur la désobéissance civile passe totalement inaperçu. Le seul ouvrage de Thoreau qui d’emblée a eu un peu de succès, c’est « Walden ou la vie dans les bois ».

Le texte sur la désobéissance civile est resté dans l’ombre pendant près de 50 ans, jusqu’à ce que l’écrivain russe Léon Tolstoï (est-ce un hasard ?) en Russie le découvre à l’occasion d’un article paru dans un journal militant édité en Angleterre en 1894. Il le fera traduire et diffuser, et se réfèrera souvent à Thoreau pour justifier le devoir d’insoumission face à l’Etat tsariste. Dans son message au peuple américain (1901), il demande aux américains pourquoi ils n’écoutent pas davantage la voix de Thoreau….

Gandhi a été davantage influencé par Tolstoï que par Thoreau. Il a découvert Thoreau alors qu’il expérimentait lui-même la résistance non-violente en Afrique du Sud. La lecture de Thoreau lui a apporté une confirmation, plus qu’une révélation. « Un traité magistral sur le devoir de désobéissance civile » disait-il. C’était sa lecture favorite en prison. Mais dans la mesure où Gandhi considérait que Thoreau faisait partie des trois auteurs qui comptaient dans sa vie, il a contribué à son rayonnement posthume.

Depuis Gandhi, ce texte ne cesse de suivre un chemin qui croise très souvent les grands combats non-violents du Xxème siècle. Plus précisément, c’est à la faveur de ces luttes que bien souvent le texte de Thoreau ressort, comme texte de référence, comme texte sur lequel on s’appuie pour légitimer le combat. Bien souvent, c’est dans la clandestinité qu’on le diffuse que ce soit en Afrique du Sud, en Amérique du Sud, et en Europe de l’Est. On pourrait faire un parallèle avec le texte de La Boétie, le « Traité de la servitude volontaire ». Ce sont des textes qui ont une portée universelle, par la force de conviction qu’ils dégagent, par les principes éthiques et politiques qu’ils défendent. Ce sont des textes ressources.

Justement, pour Martin Luther king, ce fut réellement une découverte qui aura une influence forte sur son engagement non-violent. Luther king nous dit qu’il a été « enthousiasmé », lorsqu’il était jeune étudiant, par la lecture de Thoreau. « Au cours de mes études, écrit-il dans Combats pour la liberté, je lus pour la première fois l’essai sur la désobéissance civile de Thoreau. Fasciné par l’idée de refuser de collaborer avec un système mauvais, je fus tellement bouleversé que je relus l’ouvrage plusieurs fois. Ce fut mon premier contact intellectuel avec la théorie de la résistance non-violente16 ». Il ajoute : « Grâce à ses écrits et à son témoignage personnel, nous sommes les héritiers d’une tradition de contestation créatrice ».

Pendant la guerre du Vietnam aux Etats-Unis, à l’heure où se développait un important mouvement d’objecteurs de conscience contre la guerre et la conscription, une pièce de théâtre fait un tabac sur les campus universitaires. The night Thoreau spent in jail (La nuit de Thoreau en prison). Cette pièce est publiée en 1971 et c’est à la fois un hommage à celui qui a payé d’une nuit en prison son refus de l’impôt et une protestation vigoureuse contre la guerre. Cette pièce est encore jouée aujourd’hui dans certaines universités américaines.

En France, il faudra attendre 1968 (tiens donc !), pour que soit réédité le texte de La désobéissance civile, chez l’éditeur Pauvert. Et Micheline Flak, sa tradutrice, nous dit : « L’influence de Thoreau n’a pas cessé de grandir depuis le début du siècle. Il joue un rôle de maître à penser, ce flâneur génial qui disait que sa vocation était de marcher. On pourrait en dire autant de ses idées, elles ont des jambes, elles « marchent » ; elles continuent d’avancer. Elles n’ont peut-être pas fini d’inspirer un idéal aux générations montantes ; car Thoreau a dit de lui-même qu’il se situait « au point d’où jaillissent toutes les sources »17 ».

Laissons le mot de la fin à l’écrivain américain Henri Miller. Dans les années soixante, dans son ouvrage Stand still like the Humming-Bird (Reste immobile comme un Colibri), il explique le secret de l’influence de Thoreau en ses termes : « C’était un homme de principes dont la pensée et le comportement étaient toujours en accord. Il se sentait responsable de ses actes comme de ses paroles. Le mot « compromis » n’existait pas dans son vocabulaire. Malgré tous ses avantages, l’Amérique n’a produit qu’une poignée d’hommes de ce calibre. La raison en est évidente : les hommes comme Thoreau n’ont jamais suivi les idées à la mode. Ils étaient les symboles de cette Amérique qui est aussi loin de naître aujourd’hui qu’elle l’était en 1776 ou même avant. Ces hommes ont pris le chemin difficile. D’abord et avant tout, ils avaient foi en eux-mêmes, ils ne s’inquiétaient pas de ce que pensaient les autres et n’hésitaient jamais à défier le gouvernement lorsque la justice était en jeu. Il n’y avait jamais de veulerie dans leur soumission ; on pouvait les séduire, jamais les réduire18 ».

1 Les Editions Finitude publient depuis plusieurs années l’intégralité du Journal de Thoreau. 4 volumes sur les 15 ont été publiés.

2 Michel Onfray, Vivre une vie philosophique, Thoreau le sauvage, Ed. Le Passeur, 2017, 128 p.

3 Thoreau, Walden ou la vie dans les bois, Paris, Aubier, Ed. Montaigne, 1967, p. 196-197.

5 Il est probable que cette conversation eut lieu après l’emprisonnement de Thoreau.

6 Ibid., p. 65.

7 Thoreau, La désobéissance civile, Castelnau le Lez, Climats, 1992, p. 47

8Ibid, p. 55.

9 Ibid, p. 61-62.

10 Ibid., p. 63.

11 Ibid, p. 66-67

12 Ibid., p. 71.

13 Ibid, p. 125

14 Ibid, p. 126.

15 Cité par Ramin Jahanbegloo, Gandhi, aux sources de la non-violence, Editions du Félin, 1998, p. 55.

16 Martin Luther King, Combats pour la liberté, Petite Bibliothèque Payot, 1968, p. 94.

17 Micheline Flak, Henri-David Thoreau : « L’homme révolté », Ed. La Ruche Ouvrière, 1965, p. 22.

18 Henri Miller, Henri David Thoreau, in revue Europe, juillet-Août 1967, p. 170.

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