Pour une démilitarisation des commémorations nationales

 La France a un goût prononcé pour les commémorations qui, chaque année, de façon immuable, se succèdent, tant à Paris que dans chaque ville et village du pays. Une douzaine de journées nationales commémoratives ont été instituées par l’Etat en souvenir d’événements et d’acteurs de ces événements qui ont marqué l’histoire de la nation : journée du souvenir des victimes civiles et militaires de la guerre d’Algérie, journée du souvenir des victimes et héros de la Déportation, fête nationale de Jeanne d’Arc et du patriotisme, commémoration de la victoire du 8 mai 1945, journée nationale de la mémoire de la traite négrière, de l’esclavage et de leur abolition, journée de la Résistance, journée d’hommage aux morts pour la France en Indochine, appel du 18 juin du Général de Gaule, journée nationale à la mémoire des crimes racistes et antisémites de l’Etat français et d’hommage aux « Justes » de France, journée d’hommage aux Harkis, Armistice du 11 novembre. Il est possible que j’en oublie… A ces journées instituées, il faut ajouter les anniversaires particuliers : centenaire de la guerre de 14-18, anniversaire du Débarquement (à chaque décennie), etc. Ce sont souvent l’occasion de grandes célébrations médiatiques et politiques, où très souvent la parade militaire tient une place de choix.

Lors de ces commémorations, la résistance militaire est généralement mise à l’honneur et le sacrifice des soldats est montré en exemple. Le courage prend le visage de ces hommes et ces femmes qui ont pris le risque de prendre les armes pour résister à l’ennemi, à ces soldats qui, par devoir, se sont sacrifiés (ou ont été sacrifiés….) pour la « défense de la patrie ». Même si les horreurs de la guerre sont parfois dénoncées, même si l’hommage aux victimes civiles est présent, il n’en reste pas moins qu’à travers ces commémorations, c’est la culture de la guerre et des armes qui est valorisée. De commémorations en célébrations patriotiques se perpétue comme une fatalité de la guerre et de la violence dans notre histoire.

Loin de nous de vouloir occulter l’indispensable devoir de mémoire de ces événements tragiques. Connaître l’histoire fait partie du devoir de tout citoyen. Rendre hommage est un élément structurant de la mémoire qui contribue à forger notre engagement dans la vie de la cité. Cependant, ce devoir de mémoire ne devrait-il pas être l’occasion de revisiter notre Histoire, de tirer les leçons de l’Histoire et tout particulièrement les leçons de nos guerres ? Pour cela, il faudrait que les commémorations se libèrent de l’emprise de l’institution militaire. Tant que nous continuerons à célébrer les faits d’armes et les héros guerriers, notre mémoire sera conditionnée et orientée. Tant que la parade militaire sera omniprésente pour célébrer ces événements, nous continuerons à valoriser les armes et la guerre dans l’Histoire. Ce faisant, il est à craindre que les jeunes générations soient elles-mêmes conditionnées pour accepter la fatalité de la guerre et la nécessité d’une armée aux équipements toujours plus sophistiqués.

Le courage est certainement une vertu qui doit être honorée. Le courage de celles et ceux qui, dans certaines situations d’oppression ou d’occupation, ont fait le choix de prendre les armes, mais aussi le courage, et ils sont plus nombreux qu’on ne croît, de celles et ceux qui ont résisté « sans armes face à Hitler », qui ont pris des risques en faisant le choix de la clandestinité, qui ont pris une part active dans le renseignement, la diffusion de journaux interdits, le sabotage technologique non meurtrier, le secours et l’aide aux persécutés. Cette histoire-là, largement occultée ou insuffisamment valorisée, mérite d’être connue et reconnue. Car en temps de crise, ou de menace réelle, la majorité des citoyens qui ne seront pas des soldats et qui ne possèderont pas d’armes devront puiser dans ce courage-là les forces nécessaires pour affronter la peur, la violence et le risque de la mort.

En disant cela, nous ne professons aucun antimilitarisme particulier. De nombreux soldats de métier le sont par nécessité et non par volonté. S’ils font preuve de courage, c’est parce que le métier qu’ils exercent les oblige à se retrouver dans des situations où ils n’ont d’autre choix que de se battre pour la cause de l’Etat. Il faut souligner que ces soldats sont aussi des victimes de la guerre et de la violence qu’ils doivent mettre en oeuvre en obéissant de façon inconditionnelle aux ordres de leurs supérieurs. Les citoyens qui s’engagent de façon volontaire, dans la défense de la nation ou pour défendre une cause supérieure, méritent aussi notre reconnaissance. Ils le font généralement sans arme, « armés » de leur seule détermination au nom des convictions qui donnent un sens à leur vie. Guidés par leur conscience, ils font preuve d’un réel courage qui devrait lui aussi être honoré.

C’est pourquoi il est essentiel de démilitariser les commémorations nationales qui ont toutes un lien avec la guerre. Non point pour oublier les faits de guerre, mais pour considérer qu’ils ne sont pas la norme. Pour comprendre que l’avenir appartient à notre ferme volonté commune de construire la paix avec les moyens de la paix. Pour affirmer qu’il existe un autre courage que celui qui consiste à prendre les armes, c’est-à-dire le courage de combattre l’injustice en prenant le risque de mourir sans vouloir tuer.

En 2007, le secrétaire d’Etat à la Défense chargé des anciens combattants avait confié à une commission d’experts présidée par l’historien Pierre Kaspi une mission de réflexion sur la modernisation des commémorations publiques. Dans son rapport publié en novembre 2008, la commission reconnaissait que le nombre de dates de commémorations nationales était trop important et risquait encore de s’accroître dans les prochaines années. Il préconisait de les réduire à trois (11 novembre, 8 mai et 14 juillet). Les autres dates ne seraient pas supprimées, mais deviendraient des commémorations locales ou régionales. Ces préconisations n’ont pas été suivies d’effet compte-tenu des dissensions existantes sur les dates, un véritable « terrain miné » selon les associations d’anciens combattants.

Le rapport émettait également des propositions pour « inventer des formes nouvelles de commémorations qui contribueront à transmettre la mémoire des grands événements de notre histoire ». Constatant que le nombre de témoins directs des événements concernés par les commémorations (première et deuxième guerre mondiale notamment) tend à se réduire, il s’agissait de rechercher de nouvelles façons de toucher un public plus jeune avec le souci d’être tourné vers l’avenir. Ainsi, la commission proposait que des efforts soient consentis dans trois directions : développer le tourisme de mémoire (visites de lieux historiques), inciter les établissements scolaires à mettre au point des projets pédagogiques qui ne seraient pas limités à la date de la commémoration, mais qui permettront une réflexion approfondie sur sa signification, préparer à l’intention des médias des programmes et des événements qui retiennent l’attention des lecteurs et des téléspectateurs. On le voit, en guise de modernisation, la commission ne s’est pas aventurée sur des terrains trop mouvants…

La polémique qui avait suivi la publication du rapport s’était concentrée sur les dates, tout particulièrement la proposition de réduire le nombre de commémorations nationales. De toute évidence, la France reste un pays profondément conservateur en la matière… Pourtant, inévitablement, il faudra bien un jour se poser les bonnes questions si l’on souhaite approcher les bonnes réponses… Et il est évident que celles-ci nécessiteront un peu de courage politique si l’on veut, enfin, civiliser nos commémorations nationales.

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Une réflexion sur “Pour une démilitarisation des commémorations nationales

  1. Bien vu, cher Alain. C’est passionnant à lire et malheureusement bien vrai. Halte à la militarisation des esprits. Et vivement que l’on change les paroles de la Marseillaises. François Vaillant

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