Hiroshima, notre suicide commun ?

A few steel and concrete buildings and bridges are still intact in Hiroshima after the Japanese city was hit by an atomic bomb by the U.S., during World War II Sept. 5, 1945.  (AP Photo/Max Desfor)Il y a 70 ans, le 6 août 1945, à 8h15, les Américains larguait la première bombe atomique sur la ville d’Hiroshima au Japon. Trois jours plus tard, c’était la ville de Nagasaki qui subissait un bombardement similaire. En quelques secondes, à Hiroshima, 80 000 personnes furent pulvérisées par l’explosion de la bombe. 70 000 autres personnes moururent dans les semaines qui suivirent. A Nagasaki, ce sont 40 000 personnes qui furent tuées par l’explosion atomique et 30 000 autres dans les semaines suivantes. De 1945 à nos jours, ce sont plus de 400 000 personnes qui sont mortes des nombreuses pathologies dues au souffle, aux brûlures et aux radiations.

Ils étaient peu nombreux au lendemain du 6 août 1945 à s’indigner de l’impensable qui venait d’être commis sur Hiroshima. Le crime de masse atomique perpétré contre la population civile suscita en réalité beaucoup d’euphorie et d’allégresse du côté américain. Ils étaient fiers de leur dernière « réussite » technologique qu’ il fallait absolument « tester ». Il fallait surtout montrer au monde, particulièrement à l’URSS, la suprématie de l’Amérique par un geste terrifiant qui marquerait à jamais l’histoire de l’Humanité. Ce ne fut pas seulement le dernier acte militaire de la seconde guerre mondiale, mais le premier de la guerre froide entre soviétiques et américains.

Les mots manquent pour exprimer l’indicible de cette barbarie des temps « modernes ». Des dizaines de milliers de vies anéanties sur ordre, pulvérisées froidement. Au nom de quelle idéologie, de quelle valeur, de quelle civilisation a-t-on pu s’arroger le droit de priver de vie ainsi des dizaines de milliers de personnes en un instant ? Les mots sont dérisoires face à un crime de masse aussi abominable et révoltant.

L’une des rares voix à s’exprimer pour dire son effroi devant un tel désastre humain fut Albert Camus, profondément indigné par les « commentaires enthousiastes » qui ont accompagné le largage de la bombe atomique : « La civilisation mécanique vient de parvenir à son dernier degré de sauvagerie, écrit-il dans Combat le 8 août 1945. (…) Déjà, écrit-il, on ne respirait pas facilement dans un monde torturé. Voici qu’une angoisse nouvelle nous est proposée, qui a toutes les chances d’être définitive. (…) Devant les perspectives terrifiantes qui s’ouvrent à l’humanité, nous percevons encore mieux que la paix est le seul combat qui vaille d’être mené. Ce n’est plus une prière, mais un ordre qui doit monter des peuples vers les gouvernements, l’ordre de choisir définitivement entre l’enfer et la raison ».

Nous savons désormais que la capitulation du Japon n’a pas été la conséquence de la destruction de Hiroshima et Nagasaki. Le Japon allait capituler. Les autorités politiques japonaises l’avaient fait savoir aux Russes dès le mois de juin 1945. Et les Américains le savaient parfaitement. Ils n’avaient pas besoin de larguer la bombe pour obliger le Japon à capituler. Pourtant la propagande américaine ne cessa de justifier le crime atomique auprès de son opinion publique par cet argument fallacieux : la bombe allait épargner la vie de centaines de milliers de soldats américains sur le sol japonais. Et certains encore aujourd’hui ont besoin de cet argument pour se donner bonne conscience. Ils concèdent à la limite que c’était un mal, mais un mal nécessaire…

En réalité, il n’y avait aucune nécessité à larguer la bombe autre que celle de justifier tous les investissements scientifiques et financiers consentis par le complexe militaro-industriel. La bombe étant prête, il fallait bien qu’elle serve ! A cet égard, l’explication du professeur Rolling est on ne peut plus claire : « Le penchant naturel pousse à utiliser les moyens à notre disposition, surtout s’ils ont demandé beaucoup de peine. Le projet atomique avait coûté 2 500 000 dollars en fonds secrets et des milliers de personnes y avaient travaillé depuis des années. De telles choses acquièrent une vie propre et une importance en soi. L’ultime récompense du travail, et aussi un moyen facile d’éviter les questions embarrassantes, est d’utiliser le résultat pour prouver que tout ce qui a précédé en valait la peine. »1

Hiroshima et Nagasaki ne sont pas des victoires de l’Amérique sur le Japon, ce sont des défaites de l’Humanité, de notre propre humanité. Il ne saurait y avoir de victoire acquise par la destruction de villes entières. « La violence est un suicide », disait Gandhi. Toute acte de violence commis contre un être vivant laisse en effet des traces sur son auteur et participe de sa propre déshumanisation. Hiroshima est l’un des symboles les plus terrifiants de la capacité de l’homme à s’autodétruire. Car n’en doutons pas, les armes atomiques qui ont proliféré depuis Hiroshima ont installé la planète sur une poudrière permanente qui menace son avenir.

Choisir entre l’enfer ou la raison, disait Camus. Il semble bien que les hommes, dans leur infinie et insondable folie, aient choisi l’enfer. Aient choisi de programmer l’enfer sur terre contre toute raison. Comme le dit si bien Lanza del Vasto, avant même d’avoir explosé, la bombe a désintégré l’homme : « La physique enseigne que la désintégration nucléaire est un travail de réactions en chaîne. Le problème atomique, de même, provoque des réactions en chaîne dans l’intégrité de la raison et de la volonté humaines et produit chez les nations une maladie mentale qui s’attaque au noyau même des facultés propres à le résoudre2. L’ingéniosité de l’homme a été mise au service de la conception du plus formidable instrument de destruction que l’esprit ait jamais imaginé, signe d’une « maladie mentale » qui semble bien incurable…

« L’arme nucléaire n’est pas un moyen légitime de défense, affirme Jean-Marie Muller, mais un moyen criminel de terreur, de destruction, de dévastation et d’anéantissement »3. Il est temps que les citoyens français se réveillent, sortent de leur indifférence et de leur silence complices, et dénoncent enfin les investissements colossaux consacrés par la France au crime nucléaire contre l’Humanité. Pour cela, il nous faut apprendre à désinventer l’arme nucléaire. « Dés-inventer  l’arme nucléaire, écrit Jean-Marie Muller, c’est oser l’acte de la pensée par lequel l’homme peut renoncer à posséder l’arme nucléaire et effacer ainsi l’acte de la pensée par lequel il a voulu la posséder. Effacer l’acte de la pensée qui a nié l’exigence morale par un acte de la pensée qui restitue à l’homme son humanité. »

Lorsqu’en 1985, à l’âge de 21 ans, j’ai fait acte d’objection de conscience au service militaire, ce n’était pas seulement pour refuser de participer à une institution qui apprend à tuer, mais plus largement pour refuser de cautionner toute guerre et tout particulièrement pour objecter à la course aux armements nucléaires. C’est cet engagement qui m’a fait découvrir les chemins difficiles, mais néanmoins féconds de la non-violence. C’est pourquoi je remercie ici Jean-Marie Muller, dont j’ai la chance, depuis trente ans, de partager bien des réflexions et bien des combats, de dire avec tant de justesse la signification de cet engagement : « La contestation de l’arme nucléaire pose, avec rigueur, la question du sens à donner à l’histoire humaine. Elle est la contestation de ce qui est, mais qui ne devrait pas être. La contestation de ce qui est comme attestation de ce qui doit être. La contestation de l’insensé comme revendication d’une histoire sensée. Le sens de l’histoire, ce n’est pas celui que l’histoire imposerait aux hommes, c’est celui que les hommes doivent imposer à l’histoire »4.

C’est exactement ce que j’écrivais, en plus maladroit…, lorsqu’en 1982, je dissertais au bac sur le sujet de philosophie : « Peut-on changer le cours de l’histoire ? » Toute ma démonstration s’appuyait sur la question de la course aux armements nucléaires en expliquant que la mobilisation des citoyens et de la société civile pouvait changer le cours de l’histoire, une histoire que rien ne semblait / ne semble pouvoir dévier de sa trajectoire mortifère. Il apparait bien, selon la note dont j’avais été gratifié…, que j’avais convaincu mon examinateur… Aurons-nous la volonté et le courage d’écrire une nouvelle Histoire, une Histoire empreinte de sagesse et d’humanité ?

1B.V.A. Rôlling, « La bombe et la reddition du Japon », dans Cahiers de la réconciliation, sept-oct 1980. Cité par Jean-Marie Muller, Libérer la France des armes nucléaires, Ed. Chronique sociale, 2014.

2 Lanza del Vasto, Technique de la non-violence, Denoël/Gonthier, Paris, 1973, p. 105.

3Jean-Marie Muller, Libérer la France des armes nucléaires, Ed. Chronique sociale, 2014.

4Ibid

Une réflexion sur “Hiroshima, notre suicide commun ?

  1. Après la lecture de ton blog du 14 juillet je savais bien que les 6 ou 9 août tu nous ferais partager ta réflexion . Il fut un temps ou je jeûnais le 6 et 9 août et même au Larzac en 1983 avec des gens de l’Arche. Je ne jeûne pas et je pars en vacances mais je pense chaque année à ceux qui jeûnent à Taverny ou ailleurs, à ceux qui souffrent encore et toujours des séquelles de l’horreur de 1945… Merci Alain.

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