Affaire Greenpeace : raison d’Etat contre non-violence

Le-Rainbow-Warrior-couch-sur-c-t-dans-port-d-AucklandC’était il y a trente ans, le 10 juillet 1985. Un bateau de Greenpeace, le Rainbow Warrior, amarré dans le port d’Auckland en Nouvelle Zélande, subissait deux explosions, dont la seconde tuera le photographe Fernando Pereira. L’association écologiste s’apprêtait à mener une vaste campagne d’opposition aux essais nucléaires français dans le Pacifique. L’Etat français ne pouvait accepter la remise en cause d’une politique basée sur le « prestige » que confère la détention de l’arme nucléaire. Il décida alors d’engager les services secrets de la DGSE dans une opération visant à faire taire les écologistes. Avec des bombes pour « neutraliser » un bateau contestataire, des bombes pour faire échouer une action non-violente d’écologistes qui ne pouvaient se résoudre à être complices du crime nucléaire !

La raison d’Etat voulait avoir raison de la non-violence, mais en réalité, c’est la non-violence qui eut raison d’elle. Le scandale de cette affaire, à force de révélations que nous devons à des journalistes qui n’étaient pas aux ordres, finira par avoir raison du ministre de la défense de l’époque, Charles Hernu, responsable politique (mais pas unique…) de l’opération et qui démissionna de son poste. Ce même Charles Hernu qui voulait « réconcilier » le socialisme et l’arme nucléaire… et qui avait surtout réussi à réconcilier celle-ci avec François Mitterrand, pourtant adversaire résolu de la force de frappe (mais c’était avant 1981…).

Dans les semaines qui suivirent l’attentat du 10 juillet (car il fallut attendre le mois d’août pour que l’affaire devient médiatique), cet attentat contribua à m’ouvrir les yeux sur mes propres engagements. En ce début d’été 1985, je venais d’écrire ma lettre pour demander le statut d’objecteur de conscience au service militaire. Je profitais ainsi de la nouvelle loi sur l’objection de conscience qui permettait à tout jeune qui en faisait la demande d’effectuer un service civil de deux ans dans une association de son choix. Cette loi, arrachée au pouvoir par un long combat des objecteurs de conscience insoumis dont certains n’eurent d’autres choix, dans les années 70, que la clandestinité pour éviter la prison, cette loi, curieusement, avait été adoubée par Charles Hernu, le ministre de la défense. Ce même Charles Hernu qui ordonnera aux services secrets de « neutraliser » le bateau des militants non-violents de Greenpeace… Ce crime a eu la vertu d’élargir mon horizon en considérant que je n’étais pas seulement objecteur de conscience au service militaire, mais plus largement à un Etat nucléaire et à un complexe militaro-industriel tentaculaire qui agit en dehors de tout contrôle démocratique.

Je compris également encore mieux pourquoi la non-violence était une arme qui pouvait faire peur aux puissants. L’Etat nucléaire, dans cette affaire, a montré qu’il était capable d’utiliser les pires moyens, en l’occureimages-3nce le terrorisme d’Etat, pour mettre « hors d’état de nuire » des écologistes qui ont toujours agi selon les principes de la non-violence et de la désobéissance civile. L’action exemplaire de Greenpeace, depuis des décennies, est en effet une action directe non-violente contre les puissants, contre les Etats, contre les multinationales qui bafouent nos droits à vivre dans un environnement sain et respectueux des êtres vivants. Ce ne sont pas seulement des actions pour témoigner ou pour informer l’opinion publique. Ce sont aussi des actions d’intervention directe pour s’opposer aux entreprises néfastes des multinationales et des Etats. Ce sont des bateaux, des voiliers, des canoés parfois, qui affrontent, dans un face à face inégal, d’immenses navires de pêche ou de l’armée. La non-violence contre la puissance d’un système économique dévastateur, la non-violence contre la puissance d’un Etat sans scrupules. David contre Goliath.

C’est précisément cette asymétrie des moyens qui donne toute sa force à la non-violence. Elle témoigne de la force de conviction de ceux qui décident de prendre les plus grands risques personnels sans jamais en faire prendre à ceux auxquels ils s’opposent. Cette attitude éthique n’est certes pas suffisante en elle-même pour vaincre, mais elle a la vertu remarquable de convaincre l’opinion publique de la justesse de la cause. C’est la propre vulnérabilité des militants non-violents qui en constitue, paradoxalement, toute la force. Car l’action, spectaculaire et médiatisée, trouve généralement un écho favorable chez les citoyens, trop souvent abreuvés de la propagande d’Etat. Et c’est la mobilisation de l’opinion publique en soutien à la désobéissance civile des écologistes qui sera par la suite un facteur décisif dans la construction du rapport de force avec le pouvoir ou les entreprises multinationales. L’expérience de Greenpeace dans l’organisation d’actions non-violentes médiatiques a certainement été un facteur décisif dans la crainte qu’a suscité alors la nouvelle campagne d’opposition aux essais nucléaires.

En 1985, le pouvoir sait que l’action non-violente des écologistes est potentiellement plus dangereuse que l’action violente car elle agit véritablement comme un grain de sable durable dans la machine de l’Etat nucléaire. La campagne anti-nucléaire et non-violente de Greenpeace est en capacité de gêner considérablement la mise en oeuvre des essais nucléaires dans le Pacifique. Mais l’Etat reste l’Etat. Il a le monopole de la violence légitime. Et face à la non-violence et la désobéissance civile des écologistes, il n’a le choix qu’entre l’inaction (qui permet aux acteurs de poursuivre leur action et d’atteindre leurs objectifs) et la répression (avec le risque de perdre la bataille décisive de l’opinion publique). En 1985, il choisit la répression en organisant un attentat et perdit la bataille de la communication publique. La force de la non-violence, l’histoire fournit bien d’autres exemples, est ainsi de placer l’Etat dans un dilemme insoluble susceptible de le mettre en difficulté, voire de contrarier sérieusement ses projets néfastes.

Analysant ce crime d’Etat quelques semaines plus tard, Jean-Marie Muller pouvait affirmer qu’au final il y avait bien une morale de l’Histoire : « Il est profondément moral, écrit-il dans l’hebdomadaire Témoignage Chrétien du 7 octobre 1985, que la realpolitik de l’Etat nucléaire vienne s’échouer lamentablement dans les filets placés par quelques militants de la non-violence. Il est hautement symbolique que toute la puissance de l’Etat nucléaire vienne se briser sur la coque d’un chalutier dont la seule puissance venait de la détermination de quelques femmes et de quelques hommes qui ne se sont pas laissé convaincre par les mauvaises raisons de cet Etat. » Il concluait en ces termes : « Que l’Etat nucléaire cesse de nous faire croire à son propre honneur en nous assurant que, dans cette affaire criminelle, l’honneur de ses agents ne saurait être mis en cause. Car l’Etat nucléaire est sans honneur. »

liberer_la_france_des_armes_nucleaire_couvLes essais nucléaires, même s’ils ne sont plus réalisés dans l’atmosphère, posent toujours la question cruciale de la dissuasion nucléaire française. La France continue à développer et moderniser ses armes nucléaires, engloutissant inutilement chaque année des milliards et des milliards d’euros. Le dogme nucléaire n’a en effet pas de prix ! Il est inlassablement décliné dans un catéchisme que tous les gouvernants de droite et de gauche répètent depuis des décennies. La foi en l’arme nucléaire relève de l’idolâtrie et non pas de la pensée raisonnée. Pourtant, l’évidence s’impose : les armes nucléaires françaises ne nous protègent d’aucune des menaces qui pèsent sur notre « démocratie ». Elles sont inutiles, inefficaces, dangereuses et coûteuses. Elles fournissent des arguments aux pays non détenteurs qui veulent s’en procurer et alimentent la course aux armes de destruction massive. C’est pourquoi l’action de Greenpeace et de tous les militants écologistes qui exigent le désarmement nucléaire unilatéral de la France est la seule susceptible de créer une dynamique positive pour l’élimination mondiale des armes nucléaires. Combien de temps encore les Français consentiront-ils à accepter par leur silence ces armes d’anéantissement qui contribuent à leur insécurité et à l’insécurité des autres peuples ?

Post scriptum

A l’occasion de ce tragique anniversaire, Greenpeace organise une série de manifestations pour honorer la mémoire de Fernando Pereira et promouvoir la désobéissance civile. Elles sont présentées sur le site de Reporterre.

A noter également le dernier ouvrage d’Edwy Plenel : La troisième équipe – Souvenirs de l’affaire Greenpeace, éditions Don Quichotte, 144 p.

5 réflexions sur “Affaire Greenpeace : raison d’Etat contre non-violence

  1. Les excuses finalement émouvantes de l’un des poseurs de bombe (l’autre était le frère de Ségolène Royal, désormais décédé).
    C’est toujours trop tard ce genre d’excuses mais ça fait quand même du bien à entendre et je me dis que la famille de Fernando Pereira (la victime de l’attentat de l’Etat français), ses enfants notamment, se sent probablement moins méprisée après ce mea culpa étonnant :
    http://www.liberation.fr/societe/2015/09/06/trente-ans-apres-l-agent-de-la-dgse-qui-a-coule-le-rainbow-warrior-s-excuse_1376773
    A quand des excuses d’Etat ?

    J'aime

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