Il faut savoir reconnaître les évolutions lorsqu’elles se produisent, y compris là où on ne les attendait pas nécessairement. Depuis plusieurs jours, alors que la mobilisation des lycéens s’est accompagnée ici et là d’incendies, de dégradations et d’affrontements avec les forces de l’ordre, Jean-Luc Mélenchon et plusieurs responsables de La France insoumise ont appelé explicitement les jeunes mobilisés à recourir à des « méthodes de lutte non violentes ». Les mots méritent d’être entendus lorsqu’ils sont prononcés par des personnes d’un mouvement qu’on accuse par ailleurs de « jeter de l’huile sur le feu » ou même de « sédition ».
Le 1er octobre, Jean-Luc Mélenchon ne s’est pas contenté d’un banal appel au calme. Il a parlé de « discipline du combat », de sang-froid et d’efficacité. « Ça ne sert à rien de mettre le feu », a-t-il lancé, avant d’ajouter : « Nous appelons à des méthodes de lutte non-violentes. » Son argument est fondamentalement stratégique : on ne doit pas accomplir des actes qui vont à l’encontre de l’objectif que l’on s’est donné. Dans le même temps, Manuel Bompard affirmait que les Insoumis étaient « partisans de la non-violence ».
Il serait certainement excessif d’y voir une conversion de La France insoumise à la philosophie de la non-violence. Ce n’est d’ailleurs pas la question. Il existe au sein de ce mouvement, comme dans une grande partie de la gauche dite radicale, des conceptions différentes de la conflictualité et donc de la violence. Les déclarations récentes de certains de ses responsables ont elles-mêmes pu être contradictoires. C’est pourquoi les paroles prononcées ces derniers jours méritent d’être prises au sérieux.
La non-violence n’est pas l’absence de lutte
Pendant trop longtemps, le débat politique français a reposé sur une opposition caricaturale : d’un côté, celles et ceux qui acceptent le conflit et seraient donc prêt.e.s à employer la violence ; de l’autre, celles et ceux qui prônent la non-violence et seraient condamné.e.s à la modération, à la passivité ou à l’impuissance.
Or la non-violence exprime exactement le contraire. Loin de proposer de renoncer au conflit, elle cherche à organiser le conflit autrement. Une grève, un boycott, un blocage, une occupation, une manifestation, un refus collectif, une désobéissance civile peuvent créer un rapport de force considérable sans qu’il soit nécessaire de brûler un bâtiment, de casser une vitrine ou de frapper un policier.
C’est même tout l’enjeu de la stratégie non-violente : exercer une contrainte suffisamment forte pour obliger l’adversaire à bouger, tout en refusant de lui opposer sa propre violence.
C’est pourquoi l’expression employée par Jean-Luc Mélenchon, « discipline du combat », est particulièrement intéressante. La non-violence ne consiste justement pas à attendre que chacun soit spontanément pacifique. Elle suppose une discipline collective de la part de celles et ceux qui entrent en lutte. Dans une situation de tension, elle exige parfois davantage de maîtrise et de courage que le passage à la violence.
Ne pas répondre à une provocation. Empêcher qu’un petit groupe incendie un équipement. Protéger collectivement les manifestants. Faire face à une intervention policière sans se laisser entraîner dans l’affrontement. Maintenir un blocage malgré la pression. Continuer à agir lorsque la colère pousserait à frapper. Tout cela s’apprend.
Gandhi parlait de la non-violence comme d’une force puissante. Les mouvements américains pour les droits civiques entraînaient leurs militants à supporter insultes et violences sans rendre les coups lorsqu’ils organisaient des sit-in dans des lieux qui leur étaient interdits du fait de la ségrégation. Les grandes campagnes de résistance civile ont souvent accordé une importance décisive à cette préparation. Pensons notamment à la façon dont les étudiants serbes ont méthodiquement préparé et organisé la résistance non-violence de masse qui aboutit à la chute du dictateur Slobodan Milošević en 2000.
La non-violence est une manière de combattre, sur un autre terrain où l’adversaire n’aura pas l’avantage.
Ne pas offrir à l’adversaire le terrain qu’il attend
Il y a une autre vérité que les événements actuels rappellent avec force. Quelques poubelles incendiées, quelques vitrines brisées ou quelques affrontements peuvent suffire à faire disparaître presque entièrement les revendications d’un mouvement. Les images de la violence circulant en boucle sur les chaînes d’info deviennent alors l’événement. Le « spectacle » de la violence fait toujours les choux gras des médias dominants, tandis que la cause de la lutte est largement occultée.
C’est le piège de la violence. On ne parle plus des enseignants absents, de l’état des bâtiments scolaires, des classes surchargées ou des moyens de l’Éducation nationale. On parle des incendies, des interpellations et du maintien de l’ordre. Plusieurs observateurs ont justement relevé ces derniers jours que le débat autour des violences risquait d’éclipser les revendications mêmes des lycéens.
C’est l’un des mécanismes les plus constants des mouvements sociaux. La violence minoritaire offre au pouvoir exactement la justification dont il a besoin pour réprimer le mouvement et l’entraîner dans la violence. La question politique devient alors une question d’ordre public. La stratégie non-violente cherche au contraire à empêcher ce basculement. Elle oblige sans cesse l’adversaire à revenir au véritable conflit.
Pourquoi ces jeunes se mobilisent-ils ? Que demandent-ils ? Pourquoi refusent-ils de reprendre normalement les cours ? C’est là que doit rester le centre de gravité du débat.
Un changement culturel à encourager
La culture politique française entretient depuis longtemps un rapport ambigu avec la violence. Notre imaginaire collectif valorise volontiers l’émeute, l’insurrection ou les barricades. La violence conserve parfois, jusque dans une partie de la gauche, un étrange prestige révolutionnaire. À l’inverse, le mot « non-violence » (et l’idée qu’il porte) demeure souvent suspect, parce que considéré comme trop moral, trop consensuel, trop religieux, pas assez radical.
Voilà pourquoi entendre aujourd’hui des responsables politiques engagés aux côtés d’une mobilisation sociale utiliser explicitement le vocabulaire des « méthodes de lutte non-violentes » n’est pas anodin.
Il ne s’agit évidemment pas de délivrer un brevet de non-violence à La France insoumise. Il ne s’agit pas davantage de nier certaines contradictions de son discours ou les controverses suscitées par certaines prises de position de ses responsables. Il s’agit simplement de constater qu’une idée progresse : le choix de la non-violence peut relever non d’une modération du conflit, mais d’une stratégie du conflit.
Jean-Luc Mélenchon lui-même exprimait déjà cette conviction en 2022 lorsqu’il expliquait son opposition à la « violence révolutionnaire », estimant qu’elle provoquait la violence du pouvoir et les vagues de répression, et qu’une révolution commencée dans la violence risquait de se poursuivre dans la violence. Cette réflexion mérite d’être prolongée.
Car si les mouvements sociaux veulent réellement construire des rapports de force puissants, populaires et durables, ils auront besoin de méthodes. Ils auront besoin de stratégie. Ils auront besoin de préparation et de discipline collective. Ils auront aussi besoin de comprendre que refuser la violence ne signifie nullement renoncer à la radicalité. Bien au contraire.
La radicalité d’une lutte ne se mesure pas au nombre de vitrines cassées ou de poubelles incendiées. Elle se mesure à sa capacité à créer réellement des rapports de force puissants, non pas par la menace de la violence physique (forme d’impuissance), mais par l’action collective de résistance, et parfois de désobéissance civile, qui est à même de contraindre le pouvoir à négocier parce que soutenue majoritairement par l’opinion publique.
Si le débat ouvert ces derniers jours permettait de faire progresser cette idée dans la culture politique et militante française, ce ne serait déjà pas rien.
PS : Voir également notre article, le 18 mars 2026, Jean-Luc Mélenchon et la non-violence : un fait largement ignoré | Chemins de non-violence
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Merci Alain. Espérons que les profs aident leurs élèves à continuer d’utiliser les méthodes non-violentes et à réagir contre les provocations des (pseudo-)casseurs. Bien à toi Christian
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