L’aboutissement d’un combat non-violent porté durant près de trente ans par Ogarit Younan et Walid Slaybi.

Le 11 août 2026 restera une date majeure dans l’histoire du Liban et dans celle du combat universel pour les droits humains. Ce jour-là, le Parlement libanais a adopté la loi abolissant la peine de mort pour tous les crimes. Son premier article tient en une phrase d’une admirable netteté : « La peine de mort est abolie de toutes les lois libanaises. » Les condamnations déjà prononcées devront être commuées en peines de réclusion à perpétuité.
Le texte doit encore être promulgué par le président Joseph Aoun et publié au Journal officiel pour entrer en vigueur, mais la décision politique et législative est désormais acquise.
La portée de ce vote est considérable. Après vingt-deux années de moratoire de fait — les dernières exécutions remontaient au 17 janvier 2004 —, le Liban retire à l’État le droit de donner la mort. Il devient ainsi le premier pays du Moyen-Orient à abolir la peine capitale pour tous les crimes et, après Djibouti, le deuxième État membre de la Ligue arabe à accomplir cette rupture. Dans une région où les exécutions demeurent nombreuses, ce choix a valeur d’exemple.
Ce vote intervient de surcroît dans un pays meurtri par la guerre, les crises politiques, l’effondrement économique et les blessures encore ouvertes de son histoire. Le Liban montre ainsi que c’est au cœur même de l’épreuve qu’une société doit décider ce qu’elle refuse de devenir. La justice ne perd rien de sa fermeté lorsqu’elle renonce à tuer. Elle cesse simplement de reproduire, au nom de la loi, l’acte qu’elle condamne.
Une victoire qui vient de loin
Un vote parlementaire possède toujours sa chronologie officielle : un projet de loi, des commissions, des amendements, puis une majorité réunie dans l’hémicycle. Mais cette chronologie institutionnelle ne dit pas tout. Derrière le vote du 11 août se trouvent près de trente années de travail patient, de combat opiniâtre et d’initiatives inventives. Il faut ici nommer celles et ceux sans lesquels cette décision n’aurait probablement pas été possible, et tout particulièrement Ogarit Younan et Walid Slaybi, pionniers de la non-violence au Liban et dans le monde arabe.
En 1997, Walid Slaybi et Ogarit Younan publient La peine de mort tue, première étude de référence consacrée à la peine capitale dans leur pays, et fondent la Campagne nationale pour l’abolition de la peine de mort. Le titre du livre énonce déjà l’essentiel : la peine capitale n’efface pas le meurtre. Au contraire, elle en ajoute un autre, commis cette fois avec préméditation par l’État et au nom de la société.
Le 20 mai 1998, à quatre heures du matin, alors que deux jeunes hommes doivent être pendus publiquement à Tabarja, les militants se rassemblent silencieusement, vêtus de noir, près de la potence. Une banderole proclame : « Nous déclarons le deuil pour les victimes du premier crime et pour les victimes de la peine de mort. » La formule refuse de choisir entre les souffrances. Elle reconnaît pleinement la victime du crime sans consentir à fabriquer une nouvelle victime. Tout le combat à venir est déjà contenu dans cette exigence.

Changer la loi en transformant la culture
Ogarit Younan et Walid Slaybi ont compris qu’une abolition durable ne pouvait résulter d’un seul appel moral. Il fallait agir simultanément sur les consciences, l’opinion publique, les institutions et la loi. Leur campagne a donc associé la recherche et l’action directe, le plaidoyer auprès des responsables et l’éducation populaire, le travail international et l’enracinement dans la société libanaise.
Des manifestations, des marches et des veillées ont rendu visible ce que les exécutions cherchaient à tenir à distance. En 2001, une première coalition civile a réuni 58 associations et partis de toutes les régions du pays. Réorganisée en 2014, elle en rassemblera 84. La même année 2001, une enquête conduite auprès des parlementaires par Ogarit Younan révéla que 74 % d’entre eux étaient favorables à une abolition immédiate ou progressive. Ce travail contribua à une première victoire législative : la suppression, à une écrasante majorité, de la loi dite « celui qui tue sera tué », qui imposait la peine capitale pour certains meurtres.
La campagne s’est également adressée aux enfants, aux étudiants, aux enseignants, aux journalistes, aux juristes, aux magistrats et aux responsables politiques. Elle a créé des outils de formation, produit des statistiques jusque-là inexistantes, publié des argumentaires, organisé des conférences et fait entrer l’abolition dans l’enseignement universitaire. À l’AUNOHR, l’Université académique pour la non-violence et les droits humains fondée par Ogarit et Walid, un enseignement de niveau master est aujourd’hui consacré à cette question. En 2014, l’Association libanaise pour les droits civils (LACR) et Ensemble contre la peine de mort ont également créé un réseau international d’éducation à la culture abolitionniste.
Surtout, ce combat n’a jamais oublié les personnes. Les militants sont allés à la rencontre des condamnés à mort et de leurs familles, mais aussi des proches des victimes de crimes. Cette démarche est essentielle. Abolir ne signifie ni minimiser le crime, ni abandonner les victimes, ni renoncer à la sanction. Cela signifie refuser que leur douleur soit instrumentalisée pour légitimer une nouvelle mise à mort. Plusieurs familles ont pu dire combien l’exécution, loin de les apaiser, avait ajouté une mort à une autre, sans rien réparer de l’irréparable. Une politique digne devrait offrir aux victimes reconnaissance, accompagnement et justice, plutôt qu’une vengeance déléguée à l’État.
La persévérance d’une stratégie non-violente
La nuit du 16 au 17 janvier 2004 fut une épreuve terrible. Devant la prison de Roumieh, Ogarit, Walid et leurs compagnons veillèrent jusqu’à l’aube, criant « Tu ne tueras pas », sans parvenir à empêcher l’exécution de trois condamnés. Pourtant, ce qui apparut alors comme une défaite marqua le début d’un moratoire de fait qui ne fut plus interrompu. La campagne poursuivit son travail. Le Liban finit par voter en faveur du moratoire universel sur les exécutions à l’Assemblée générale des Nations unies en 2020, puis renouvela ce vote en 2022 et en 2024.
Cette histoire illustre de façon exemplaire ce qu’est une stratégie non-violente. Elle ne se réduit pas à protester. Elle construit les conditions d’un changement. Elle documente, éduque, rassemble, dialogue, exerce une pression, obtient des avancées partielles, traverse les revers et recommence. Aucun geste n’est à lui seul décisif, mais chacun déplace les limites du possible. Une idée d’abord minoritaire devient une question publique, puis une exigence civique, enfin une norme juridique.
Sept projets ou propositions de loi se sont ainsi succédé depuis 2004. Plusieurs ne furent même pas discutés. Ils n’étaient pourtant pas inutiles : chacun maintenait ouverte la perspective de l’abolition. Le 7 octobre 2025, à l’initiative d’Ogarit Younan, la LACR déposa une nouvelle proposition, rédigée par elle et signée par sept députés appartenant à différentes coalitions politiques. Le texte, désigné par ses promoteurs comme la « loi Walid Slaybi », reçut l’avis favorable du gouvernement le 20 novembre, puis franchit successivement la commission parlementaire des droits humains le 23 février 2026, la commission de l’Administration et de la Justice le 2 juin et les commissions conjointes le 9 juillet. Le 11 août, le Parlement acheva ce long parcours.
Walid Slaybi, présent dans cette victoire
Walid Slaybi est mort le 3 mai 2023. Il n’aura pas vu l’abolition pour laquelle il avait tant œuvré. Mais il serait faux de dire qu’il était absent ce jour-là. Son travail intellectuel, ses intuitions stratégiques, les mobilisations qu’il avait imaginées et les institutions qu’il avait contribué à bâtir étaient présents dans l’hémicycle. Ils avaient préparé le vote longtemps avant que celui-ci devienne politiquement possible.
Ogarit Younan était, elle, au Parlement avec de jeunes militants lorsque la loi fut adoptée. Elle a parlé d’un « moment historique », parce qu’en abolissant la peine capitale une société transforme sa conception même du pouvoir : elle retire aux autorités la « prérogative de tuer ». Sa joie demeure cependant lucide. Elle regrette que le texte conserve les notions de « travaux forcés » et de « perpétuité aggravée ». Elle sait aussi que l’abolition devra être prolongée par une réforme plus profonde du système pénal et pénitentiaire, ainsi que par la ratification du deuxième Protocole facultatif se rapportant au Pacte international relatif aux droits civils et politiques, qui rendrait l’abolition irréversible en droit international.
Ces réserves nécessaires ne diminuent en rien la victoire. Elles rappellent seulement que l’humanisation de la justice ne s’achève pas avec la suppression de l’échafaud. Le respect de la dignité vaut également pour les conditions de détention, la possibilité de réhabilitation et le refus de peines qui enfermeraient toute une vie humaine dans son pire acte.
Une victoire qui nous oblige
Je connais Ogarit depuis trente-cinq ans et je mesure la force tranquille, la rigueur intellectuelle et l’extraordinaire persévérance qu’elle a consacrées à ce combat avec Walid. Je suis aujourd’hui en lien régulier avec elle et j’ai l’honneur d’enseigner à distance à l’AUNOHR, l’université de la non-violence à Beyrouth. Notre ami Jean-Marie Muller avait participé à sa création, après plusieurs séjours de formation au Liban à l’invitation d’Ogarit et de Walid. Cette proximité donne pour moi à l’événement une résonance particulière. Mais l’hommage personnel rejoint ici une leçon politique universelle.
L’abolition libanaise nous rappelle qu’aucune conquête humaine n’est le fruit d’un instant. Il aura fallu des recherches, des livres, des rencontres, des formations, des manifestations, des nuits de veille, des projets de loi abandonnés, des alliances patiemment nouées et la transmission du combat à une nouvelle génération. Il aura fallu, surtout, ne pas confondre l’échec immédiat avec l’inutilité de l’action. Cette victoire nous oblige à soutenir partout celles et ceux qui combattent encore pour que le droit à la vie ne souffre aucune exception.
Au milieu du fracas des armes et d’une actualité où la mort demeure omniprésente, le Liban vient d’affirmer qu’un autre choix est possible. La justice peut protéger la société, reconnaître les victimes, sanctionner les crimes et prévenir leur répétition sans devenir elle-même meurtrière. Ce vote honore Ogarit Younan, Walid Slaybi et tous les abolitionnistes libanais. Il honore aussi la puissance d’une action non-violente qui, pendant près de trente ans, a travaillé les consciences jusqu’à désarmer la loi.
Sources principales
Parlement libanais — Compte rendu de la séance des 11 et 12 août 2026.
Amnesty International — Abolition of death penalty: a landmark victory
Oxford Law Blogs — Lebanon abolishes the death penalty after 22 years without an execution
L’Orient-Le Jour — Le Liban franchit une étape historique et vote l’abolition de la peine de mort
ECPM — Le Parlement libanais adopte l’abolition de la peine de mort
Ogarit Younan, Campagne nationale pour l’abolition de la peine de mort au Liban, 1997-2026, document de présentation de la LACR, 2 juin 2026, transmis par l’autrice.
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