La mort du jeune Quentin à Lyon dans une rixe de rue impose d’abord le respect et la compassion. Une vie perdue ne peut devenir l’argument d’un camp. Reconnaître la valeur et la dignité irréductible de toute existence humaine est un impératif moral catégorique. Mais la compassion et l’émotion ne doivent pas faire oublier certaines réalités que les commentaires politiques dominants occultent : comment l’extrême droite peut-elle être présentée aujourd’hui comme victime structurelle d’une violence venue de la gauche dite radicale, au point d’imputer à cette dernière une responsabilité politique globale ?
Interroger ce renversement, c’est refuser l’amnésie historique. Car les violences d’extrême droite en France sont désormais documentées par les travaux universitaires, les décisions judiciaires et même les rapports institutionnels, y compris du ministère de l’Intérieur.
On rappellera, sans prétendre à l’exhaustivité, le meurtre de Brahim Bouaram le 1er mai 1995, en marge du défilé du Front national. Les auteurs, militants skinheads, seront condamnés pour ce meurtre raciste. On rappellera la mort de Clément Méric, le 5 juin 2013, frappé à mort par des militants liés à Troisième voie, organisation d’extrême droite également dissoute. Les principaux acteurs ont été condamnés par la Justice. Plus récemment, l’attaque islamophobe de la mosquée de Bayonne par un ancien candidat du FN a blessé grièvement deux fidèles. Ces faits, parmi beaucoup d’autres, attestent du caractère violent et parfois meurtrier de l’ultra-droite française.
Lyon occupe une place particulière dans la cartographie de l’ultra-droite. Depuis les années 1970, le Groupe union défense (GUD) y développe un ancrage étudiant durable. Plusieurs figures nationales de l’extrême droite sont issues de ce terreau lyonnais. Dans les années 2000-2010, la mouvance identitaire y trouve un point d’appui majeur, notamment avec Génération identitaire, dissoute en 2021 par décret gouvernemental pour incitation à la haine et à la discrimination.
Dans cette ville, plusieurs agressions violentes ont visé des militants antifascistes, des journalistes ou des lieux symboliques : attaques répétées contre la libraire libertaire La Plume Noire, agressions lors de manifestations syndicales, violences commises par des membres du groupe dit des « Remparts » ou du « Bastion social » (organisation dissoute en 2019). Ces faits ont donné lieu à des condamnations judiciaires et à des dissolutions administratives successives. Les travaux de recherche de terrain montrent que Lyon a servi de base logistique, de lieu de formation militante, de coordination nationale et parfois de recomposition pour des réseaux d’ultra-droite après chaque dissolution.
Les rapports annuels de la Commission nationale consultative des droits de l’homme (CNCDH) sur la lutte contre le racisme, l’antisémitisme et la xénophobie soulignent la prédominance des actes violents imputables à l’ultra-droite dans les violences idéologiques graves. Le ministère de l’Intérieur distingue régulièrement une dangerosité particulière des mouvances identitaires ou suprémacistes dans les projets d’attentat déjoués.
Tout cela ne signifie pas que toute violence politique provienne d’un seul camp. Cela signifie qu’il existe une asymétrie documentée dans les violences mortelles ou terroristes d’inspiration idéologique en France au cours des dernières décennies. Reconnaître cette asymétrie, ce n’est pas nier l’existence de violences issues d’autres milieux militants, c’est refuser l’équivalence simplificatrice.
Or, la période actuelle est marquée par une tentation de symétrie. Les discours médiatiques, depuis plusieurs jours, tendent à imputer à La France Insoumise une responsabilité politique globale dans des violences dont les circonstances judiciaires ne sont pas établies comme relevant d’une stratégie organisée.
Faire d’un parti politique un instigateur ou un complice de violences physiques suppose des faits établis. À ce jour, aucune stratégie de violence organisée n’est imputable à ce mouvement qui s’en est toujours détourné. On peut critiquer son discours, son style, certaines formules excessives, sa conflictualité assumée. Mais il faut distinguer la conflictualité politique d’un côté, absolument légitime en démocratie, et l’organisation de violences de l’autre. La non-violence impose cette distinction. Sans elle, toute opposition vigoureuse devient suspecte par principe. On assiste ces jours-ci à une criminalisation d’un parti politique du fait de son positionnement politique. Assimiler radicalité politique et violence physique revient à brouiller les catégories.
Le regard doit être plus nuancé concernant certains collectifs antifascistes. L’antifascisme appartient à notre histoire démocratique. Il est une vigilance indispensable. Mais lorsqu’il adopte la confrontation physique comme méthode, il entre dans une logique mimétique d’escalade de la violence. Il offre ainsi à l’extrême droite le rôle victimaire qu’elle cherche à occuper. Combattre l’extrême droite par la violence, c’est lui fournir la mise en scène dont elle a besoin pour se re-légitimer.
Cette clarification étant faite, un principe constant doit être mis en avant : aucune cause ne justifie l’agression physique. Aucune indignation ne légitime la violence et le meurtre. En situation d’auto-défense, la problématique est certes plus complexe ; pour autant tout doit être fait pour éviter la confrontation physique qui peut mener, par effet d’entraînement, au lynchage.
La mort d’un jeune homme ne doit pas servir à réécrire l’histoire des violences politiques en France. L’extrême droite n’est pas un courant structurellement persécuté par une gauche violente ; elle porte, dans son histoire contemporaine, une part significative des violences idéologiques les plus graves.
Reconnaître cette réalité ne justifie aucune agression en retour. La non-violence ne choisit pas son camp parmi les violences, elle refuse leur logique. Mais elle refuse les inversions narratives qui transforment des responsabilités historiques en victimisation structurelle.
Dans une démocratie fragilisée, la première responsabilité politique est de dire la vérité. La seconde est la lutte non-violente contre tous les extrémismes, contre tous les racismes, contre tous les discours de haine. Oui, la non-violence affirme qu’on peut combattre une idéologie nauséabonde sans s’abandonner à sa logique. Répondre à la violence par la violence, au nom même de l’antifascisme, est plus qu’une impasse, c’est une erreur éthique, stratégique et politique. Si la tentation mimétique rassure à court terme, elle affaiblit la lutte à long terme.
Dans L’homme révolté, Albert Camus souligne que la révolte naît du spectacle de la déraison, devant une condition injuste et insupportable. Mais il précise également que la révolte authentique se fixe des limites. Elle refuse de devenir meurtrière au nom de la justice qu’elle revendique. Sans cette limite, la révolte se trahit et devient à son tour domination. C’est pourquoi l’antifascisme non-violent, et revendiqué comme tel, est plus que jamais une condition de la défense de la démocratie.
PS : On lira avec profit la prise de position de Non-Violence XXI : Résister sans haïr : pour un antifascisme non-violent
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Merci Alain pour ce texte. Complètement d’accord avec ce que tu écris : « Oui, la non-violence affirme qu’on peut combattre une idéologie nauséabonde sans s’abandonner à sa logique…/… Elle refuse de devenir meurtrière au nom de la justice qu’elle revendique. »
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