Morts de Gaza, arithmétique morale et responsabilité éditoriale : quand le soupçon devient une méthode

En janvier 2024, sur BFMTV, l’éditorialiste Caroline Fourest affirmait que, lorsque les chiffres des victimes palestiniennes proviennent d’une « source unique terroriste », en l’occurrence le Hamas, « il faut diviser les chiffres, si ce n’est par cinq, au moins par dix ».

Cette phrase choquante, par sa brutalité, l’est aussi par ce qu’elle institue : la volonté de définir une règle générale de réduction, applicable a priori aux morts d’une population civile. Ne sommes-nous pas en droit d’attendre d’une journaliste qu’elle formule des hypothèses prudentes et révisables ?

Cette déclaration s’inscrivait dans une séquence médiatique plus large, où les chiffres du ministère de la Santé de Gaza étaient systématiquement disqualifiés en raison de leur provenance politique, indépendamment des méthodes de recensement, des comparaisons possibles avec des conflits antérieurs, ou des recoupements opérés par des acteurs internationaux. Le soupçon devenait une méthode, là où il aurait dû être un point de départ pour l’enquête.

Le retournement progressif des faits

Or, au fil des mois, un constat s’est imposé dans le champ journalistique et humanitaire : les chiffres fournis par le ministère de la Santé de Gaza, bien qu’émanant d’une autorité sous contrôle du Hamas, se sont révélés globalement cohérents avec les observations indépendantes, comme cela avait déjà été le cas lors de conflits précédents.

Le 3 février, Mediapart a publié une enquête affirmant que les autorités israéliennes reconnaissaient désormais un bilan dépassant les 71 000 morts à Gaza, après avoir longtemps discrédité les statistiques palestiniennes. L’enjeu n’est pas ici de figer un chiffre définitif, toujours susceptible d’évoluer en contexte de guerre, mais de constater que ce qui était présenté comme une fabrication propagandiste est devenu, a posteriori, une base de travail reconnue.

Dans cette perspective, l’idée qu’il aurait fallu « diviser par cinq ou par dix » les morts apparaît moins comme une prudence excessive que comme une minimisation idéologique et structurelle, produisant un effet politique précis : rendre dicible, et donc supportable, un niveau de destruction autrement difficilement justifiable dans l’espace public.

La rhétorique de la « lutte contre la désinformation »

Face aux critiques, Caroline Fourest revendique régulièrement une posture de lutte contre la désinformation. En 2025, elle dénonçait ainsi « deux ans de manipulations » médiatiques autour de Gaza. Cette posture a toutefois fait l’objet d’un examen critique.

Le service de fact-checking CheckNews du journal Libération a relevé plusieurs inexactitudes dans ses chroniques, notamment lorsqu’elle accusait l’ONU d’avoir modifié ses critères afin de pouvoir parler de famine à Gaza. Selon CheckNews, cette affirmation était infondée : les critères internationaux n’avaient pas été changés, mais appliqués à une situation dont la gravité s’aggravait.

Le paradoxe manifeste, c’est qu’une parole qui se présente comme rempart contre la manipulation relaie, à son tour, des informations contestées. La dénonciation de la désinformation devient un registre rhétorique, susceptible de fonctionner comme un écran plutôt que comme une exigence de vérification partagée.

Reformulation, mais pas rectification

Interpellée par l’article de Libération, Caroline Fourest n’a pas publié de rectification, et encore moins d’excuses, dans le média où ses propos initiaux avaient été tenus. Elle a choisi de répondre par un billet intitulé « CheckNews, vraiment ? Mon droit de réponse à Libération », mis en ligne le 29 octobre 2025 sur son blog personnel.

Dans ce texte, elle affirme notamment : « Je n’ai jamais nié le nombre de morts », expliquant que sa critique portait non sur le chiffre final, mais sur « l’usage » et la « mise en récit » de certains bilans intermédiaires. Cette reformulation déplace le débat, du contenu précis de la phrase prononcée vers l’intention qui lui serait prêtée, sans revenir explicitement sur sa déclaration de janvier 2024, lorsqu’elle proposait de « diviser par cinq, au moins par dix » le nombre de victimes.

Il ne s’agit donc ni d’une rectification, ni d’un désaveu, mais d’un déplacement du centre de gravité : ce qui relevait d’une proposition explicite, à savoir appliquer un coefficient de réduction aux morts d’une population civile, est requalifié a posteriori en simple précaution interprétative. La phrase demeure, mais sa portée est dissoute dans une reformulation d’intention.

Une responsabilité morale de la parole publique

Or, en contexte de guerre, les mots ne sont jamais neutres. Ils orientent la perception du réel ; ils définissent les seuils de l’acceptable ; ils distribuent, implicitement, la valeur accordée aux vies humaines. Maintenir une règle de soupçon sans la réexaminer à la lumière des faits établis, c’est accepter que l’erreur possible pèse toujours du même côté, et que certaines morts restent durablement réductibles.

À ce stade, la question n’est plus seulement celle d’un désaccord journalistique ou d’un débat méthodologique. Elle devient une question de responsabilité morale : que fait une parole médiatique lorsqu’elle rend la destruction plus dicible que la compassion, et le doute plus opérant que la reconnaissance des victimes ? Une éthique de la non-violence commence aussi dans le refus de toute arithmétique qui, sous couvert de prudence, finit par hiérarchiser les vies. La rigueur intellectuelle commence là où s’arrête la tentation de l’arithmétique morale.

Post scriptum

Chemins de non-violence n’a pas vocation à arbitrer des polémiques médiatiques, encore moins à distribuer des procès d’intention. Mais il lui revient d’interroger ce que font les mots lorsqu’ils s’installent durablement dans l’espace public, surtout lorsqu’ils portent sur la guerre, la mort et la souffrance des civils. La non-violence est aussi une éthique du langage qui cherche à être attentive aux glissements, aux simplifications et aux procédures symboliques qui rendent la violence plus légitime et plus acceptable. À l’heure où les chiffres s’accumulent et où les morts risquent de devenir abstraits, cette vigilance est une exigence démocratique.


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