Macron veut militariser davantage la France

cropped-th.jpgLors de sa visite au salon de l’armement terrestre Eurosatory, la semaine dernière, le président de la République a fait savoir qu’il souhaitait une « réévaluation » de la loi de programmation militaire 2019-2025 pour « ajuster les moyens aux menaces ». La guerre en Ukraine devient ainsi le prétexte d’une augmentation des dépenses militaires pour le plus grand profit des industries de défense. Le président a d’ailleurs prononcé l’expression « économie de guerre » pour qualifier la période dans laquelle nous entrons. Il s’inscrit clairement dans une politique de réarmement général de l’Europe. Ces annonces d’Emmanuel Macron, au lendemain du 1er tour des élections législatives, sont passées quasiment inaperçues. Pourtant, elles témoignent d’une volonté d’accélérer la militarisation de la France.

« J’ai demandé au ministre des Armées et au chef d’état-major des Armées de pouvoir mener dans les semaines qui viennent une réévaluation de cette loi de programmation militaire à l’aune du contexte géopolitique », a annoncé le président de la République. Il a ajouté, ce qui est encore plus inquiétant, que la France « est entrée dans une économie de guerre dans laquelle je crois nous allons durablement nous organiser ». Une économie de guerre… Les mots ont un sens. Ils renvoient, dans notre histoire, aux périodes de guerres mondiales, où tous les efforts économiques de la nation étaient orientés vers la production d’engins de guerre. Les usines, les matériels et les employés, dans ce contexte, pourraient donc être réquisitionnés dans les prochains mois pour augmenter cette production militaire.

Il faut savoir que la loi de programmation militaire 2019-2025 adoptée par le Parlement en juin 2018 prévoit déjà de consacrer 295 milliards d’euros à la défense. 295 milliards d’euros… L’objectif annoncé du président de la République est de porter les dépenses de défense à 2 % du PIB en 2025, soit 50 milliards d’euros par an, contre 32,3 milliards en 2017. Pour y parvenir, la loi prévoit une hausse annuelle de 1,7 milliard d’euros par an jusqu’en 2022 et envisage de passer à une hausse de 3 milliards d’euros par an à partir de 2023.

Pour 2022, le budget de la défense nationale a ainsi été augmenté de 1,7 milliard d’euros, soit un montant total de 40,9 milliards d’euros. Les deux tiers de cette somme sont consacrés aux programmes d’armements majeurs. Selon le ministère des Armées, ce montant « s’inscrit dans une politique claire de mise en œuvre des engagements du président de la République : entamer et consolider la remontée en puissance de nos armées. » En cinq ans, le budget de la défense est donc passé de 32,3 à 40,9 milliards d’euros. Clairement, depuis l’arrivée au pouvoir du président Macron, le budget de la Défense a considérablement augmenté. Ces chiffres astronomiques ne manquent pas d’interroger… Et pourtant, ils passent inaperçus et n’offusquent personne, alors que la France est le pays d’Europe qui dépense le plus pour son armée et ses armements…

Dans ce contexte de crise écologique et sociale, parler de « réévaluer » les dépenses militaires qui sont déjà en augmentation chaque année semble relever d’une fuite en avant particulièrement indécente. Utiliser le terme d’« économie de guerre » pour décrire la situation dans laquelle la guerre en Ukraine nous mettrait, n’est rien d’autre que le signe négatif d’une militarisation croissante de notre pays. Qui dit économie de guerre dit inévitablement réquisition d’entreprises, de matériels civils et de salariés au profit de l’industrie de l’armement. Les marchands de canons qui se sont retrouvés comme tous les deux ans à Villepinte à Eurosatory peuvent se frotter les mains. Le contexte géopolitique leur est favorable…

L’Europe est désormais concernée par cette nouvelle course aux armements, car dans l’esprit du président de la République, « nous avons besoin de renforcer une industrie et une base industrielle et technologique de défense européenne beaucoup plus forte et beaucoup plus exigeante ». La « défense européenne », vieux serpent de mer, « doit franchir une nouvelle étape », avait déjà précisé le président au mois de mars, lors de la présentation de son programme présidentiel. Ce projet de défense européenne, réactivé depuis le début de la guerre en Ukraine, va accentuer le développement de nouveaux programmes d’armement, comme le futur avion Scaf et le char de combat MGCS. Partout en Europe, les dépenses militaires augmentent, au nom de la sécurité, paraît-il. Mais qui ne voit que c’est l’insécurité générale qui augmentera du fait de la relance de cette nouvelle course aux armements ? Cette compétition insensée va à l’encontre des nécessités impérieuses de coopération entre les États pour s’efforcer de résoudre l’insécurité climatique qui touche tout le monde.

Les milliards engloutis dans la « défense nationale » ne choquent pas grand monde en France. Dans les différents mouvements sociaux revendicatifs, ce sujet n’est jamais mis en avant. Le gaspillage est pourtant bien là et il concerne des sommes faramineuses. « Sacralisées, tabou, explique Bernard Girard, elles sont un angle mort de la plupart des analyses économiques, de droite comme de gauche et de la contestation sociale, qui, jamais, n’y fait référence. »1 Il en conclut que « la convergence des luttes s’arrête aux portes de la chose militaire. »… Et pourtant, qui ne voit que ces dépenses sont un encouragement à la militarisation dans les autres pays, un obstacle au progrès social et un obstacle à la lutte contre le réchauffement climatique ?

L’absence de prise en compte des responsabilités du monde militaire dans la crise environnementale mérite d’être soulignée. Pourtant, à l’heure du réchauffement climatique et de la nécessité d’agir sans relâche pour l’avenir de notre planète, qui ne voit que nos productions d’armements et nos activités militaires constituent une atteinte majeure à l’environnement ? « Les armées du monde entier, analysent Edith Boulanger et Yves-Jean Gallas du Mouvement de la Paix, grandes émettrices de gaz à effet de serre, grandes consommatrices et pilleuses de ressources naturelles, utilisatrices de produits nuisibles pour l’environnement, accaparant des terres au détriment des terres vivrières et détournant des budgets de plus en plus importants au détriment des financements pour le bien-être et pour la lutte contre le dérèglement climatique, sont en grande partie responsables de la dégradation de l’environnement et du dérèglement climatique, en temps de paix, et de façon plus visible, en temps de guerre. »2 Tout est dit…

Les nombreuses pollutions engendrées par les activités militaires sont rarement prises en compte, notamment dans les rapports du GIEC : pollution des sols, de l’eau, de l’espace… Pourtant, elles ont un impact certain sur le changement climatique. La question de l’empreinte carbone de nos guerres est également rarement posée, notamment dans les Conférences pour le climat. Il est assez évident que l’utilisation des forces aériennes sur les théâtres d’opérations militaires va à l’encontre de l’objectif de diviser par quatre nos émissions de CO2 avant 2050. Si comme l’affirme le polémologue Ben Cramer, « la militarisation est incompatible avec une économie décarbonée »3, il est urgent de penser la démilitarisation de notre pays au nom des exigences de la lutte pour le climat. La réduction de nos dépenses militaires et le gel de la production d’armements seraient des contributions majeures à la lutte contre le réchauffement climatique. Car soyons certains que la défense militaire ne pourra jamais être un jour écologisée !

Tous ces points ont été rappelés le 15 juin lors de la conférence de presse de Stop Fuelling War (Cessez d’alimenter la guerre) et le Mouvement de la Paix, à l’occasion du salon du marché de la mort Eurosatory. « La guerre, l’industrie et le commerce de l’armement ont un impact considérable sur l’environnement », ont-ils justement dénoncé. Plus précisément, Alice Privey, chargée de recherche pour Stop Fuelling War, a indiqué qu’ « un avion Rafale consomme entre 2 000 et 6 000 litres au cent ». Les deux organisations ont plaidé pour une diminution des dépenses militaires et pour la nécessité de « rediriger les fonds vers la sécurité humaine, c’est-à-dire alimentaire, sanitaire et environnementale ». Selon elles, « le coût de la transition vers une énergie durable et renouvelable pour l’avenir coûterait environ 4 500 milliards de dollars, alors que les États-Unis ont dépensé environ 6 400 milliards de dollars en guerre depuis 2001. »4

Ainsi, le président Macron, à travers ses dernières déclarations militaristes, montre encore une fois qu’il ne se préoccupe absolument pas de la lutte contre le réchauffement climatique. La guerre est certes revenue en Europe, mais la course aux armements, elle, n’y a jamais cessé, au détriment de la recherche de coopérations internationales et de volontés de résoudre pacifiquement et politiquement les conflits. Les lobbys de toutes sortes, énergétiques et industriels, sont objectivement alliés pour continuer à profiter de la situation d’insécurité climatique et militaire à laquelle ils contribuent, au détriment des véritables besoins de l’humanité et des peuples. La nouvelle donne politique en France, issue des élections législatives, permettra-t-elle de freiner les volontés déraisonnables du président de la République ou, au contraire, assisterons-nous, encore une fois, à une sorte de quasi « union sacrée » autour des questions militaires ?

1Bernard Girard, « Dépenses militaires : un angle mort de la contestation sociale », Médiapart, 4 décembre 2019.

2Edith Boulanger, Yves-Jean Gallas, Paix et Climat, Éd. du Mouvement de la paix, 2020, p. 36-37.

3Ben Cramer, « Pour la sécurité climatique », sur le site Athena21.org, 21 avril 2020. Voir son livre Guerre et Paix… et Ecologie, Ed. Yves Michel, 2014.

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