Le rassemblement de samedi à Saint-Denis, contre le racisme, à l’appel du nouveau maire Bally Bagayoko, pourrait bien être l’un de ces événements qui marquent l’histoire, un moment de recomposition qui ouvre un nouvel horizon pour nos luttes et notre pays.
Alors que l’espace public est saturé de discours anxiogènes, de rhétoriques identitaires et de surenchères sécuritaires, alors que l’extrême droite avance désormais à visage découvert, imposant ses thèmes, ses obsessions, son langage jusqu’à la nausée, les discours et les mobilisations antiracistes peinaient à se faire entendre.
Ce qui s’est donné à voir samedi montre que l’inéluctable annoncé – l’arrivée de l’extrême droite au pouvoir – peut être contrarié par la force de la mobilisation populaire.
L’ampleur du rassemblement – plusieurs dizaines de milliers de personnes – la diversité de la foule, populaire, venue des quartiers et d’ailleurs, marquent un moment d’affirmation politique d’une autre vision du pays, d’une certaine idée de la dignité humaine, d’un refus clair de la hiérarchisation des vies, d’un appel vibrant à l’égalité des droits.
Les prises de parole, particulièrement inspirées et habitées, étaient traversées par une exigence à la fois morale et politique. Celle de Bally Bagayoko restera dans les mémoires. Cet homme incarne une forme de résistance pacifique, solide, digne. Sans jamais céder à la facilité de l’indignation, – lui qui est victime d’une campagne raciste depuis quinze jours, – il a su relier les expériences vécues à une vision plus large, inscrivant la lutte contre le racisme dans un horizon de transformation sociale.
A travers ses mots, s’est exprimé une forme de réappropriation de la parole politique par celles et ceux qui en sont trop souvent exclus ou caricaturés, une réappropriation du récit national, non pas fondé sur l’exclusion, mais sur la pluralité, une réappropriation enfin de l’idée même de dignité comme principe structurant du vivre-ensemble.
En tenant ensemble fermeté et ouverture, conflictualité et refus de la haine, en refusant clairement de s’opposer en reproduisant les méthodes de ceux qu’il combat, il s’est hissé à la hauteur du moment. Un leader est né, au-delà de la ville de Saint-Denis.
Dans un contexte où la tentation autoritaire progresse, où la banalisation des discours racistes s’accélère, je veux croire que ce moment constitue une brèche. Il ouvre d’autres horizons pour l’avenir de notre pays. Car l’indignation morale ne suffit plus, il nous faut désormais s’appuyer sur des expériences collectives capable de produire de l’adhésion, de redonner confiance, de réactiver une puissance d’agir.
Assurément, le rassemblement de Saint-Denis a esquissé cela. Il a montré qu’une parole politique claire, incarnée, ancrée dans les réalités sociales, pouvait rencontrer un écho. Qu’il était possible de parler à nouveau d’égalité, de justice, de fraternité, et surtout qu’il était possible de faire reculer la peur.
Certains diront que ce moment n’est qu’un moment, promis à l’oubli. Ma conviction est qu’il laissera des traces, qu’il déplacera des lignes, qu’il ouvrira des possibles. A condition que nous sachions le prolonger.
Oui, que ce moment ne soit pas une parenthèse, mais un signal. Un signal pour tous les démocrates, pour toutes les femmes et les hommes épris de liberté, d’égalité et de fraternité, pour toutes celles et ceux qui refusent la fatalité.
L’histoire n’est pas écrite d’avance. Une autre France se lève et commence à se faire entendre.
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