Ce qui se joue aujourd’hui autour du nouveau maire de Saint-Denis, Bally Bagayoko, tient, pour une part non négligeable, d’un procès politique traversé par des logiques raciales.
Depuis son élection, les attaques dont il fait l’objet s’inscrivent dans un registre trouble où affleurent des soupçons d’illégitimité et des procès d’intention récurrents. Ce type de traitement vise, plus souvent qu’on ne veut bien l’admettre, celles et ceux qui ne correspondent pas à une certaine norme implicite du pouvoir. Sous couvert d’interrogations ou de polémiques, certains discours mobilisent des stéréotypes, insinuent qu’il serait, en raison de son origine, moins à sa place dans l’exercice de ses fonctions.
Le racisme contemporain se glisse dans les interstices du discours, dans la répétition des doutes et des allusions, dans l’hyper surveillance des propos, dans les exigences de justification permanente, dans des lectures et des interpréations systématiquement à charge. Il demande à certains plus qu’aux autres, il suspecte là où l’on ferait crédit ailleurs. Ceci est révélateur d’un système de perception où certains sont spontanément perçus comme légitimes, d’autres comme problématiques.
Dans le cas de Bally Bagayoko, cette grille de lecture éclaire tant la violence des réactions que le racisme décomplexé qu’elles révèlent. Au-delà de sa personne, ce qui dérange, c’est aussi ce qu’il incarne : une autre trajectoire sociale, une autre image du pouvoir, une autre manière de faire de la politique.
A cet égard, des chaînes d’informations continues comme Cnews contribuent à installer un cadre polémique, où la complexité disparaît au profit de la disqualification. Il ne s’agit plus d’éclairer le débat, mais de construire des figures politiques qui poseraient problème. Par la répétition d’angles orientés et la dramatisation des prises de position, ces mises en scène alimentent un climat où la suspicion l’emporte sur l’analyse.
La polémique récente autour du désarmement progressif de la police municipale est révélatrice de ce climat. Cette proposition du maire de Saint-Denis mérite un débat sérieux. Elle interroge des choix de sécurité, des doctrines d’intervention, le recours à des armes susceptibles de blesser gravement ou tuer. Or, ce débat n’a jamais lieu.
A la place, on a assisté à une disqualification immédiate, caricaturale, souvent hystérisée. La proposition a été présentée comme une faute, voire comme une menace. Et le nouveau maire a été sommé de se justifier, non pas sur le terrain des arguments, mais sur celui de sa crédibilité même.
Pourtant, envisager une police municipale moins armée, ou non armée, c’est privilégier la désescalade, renforcer la présence humaine, investir dans les conditions sociales qui réduisent les tensions. C’est, en somme, interroger la croyance bien ancrée selon laquelle plus d’armes produiraient mécaniquement plus de sécurité. D’autres modèles de sécurité existent, fondés sur la prévention, la médiation, la présence de proximité, la reconstruction du lien social.
Mais cette disqualification de Bally Bagayoko s’accompagne d’une remise en cause personnelle liée à l’identité même de celui qui porte cette proposition. Elle s’inscrit dans des représentations racialisées qui impliquent de ne pas discuter une proposition politique, mais de contester celui qui la prononce. Cela porte un nom : l’essentialisation des prises de position. Là où certains bénéficient d’une présomption de légitimité, d’autres doivent en permanence prouver qu’ils sont à leur place.
Cette asymétrie fragilise la qualité du débat démocratique. Une démocratie digne de ce nom suppose l’égalité de considération et de traitement, y compris dans la critique.
La question qui se pose est de savoir si notre société est capable d’accepter pleinement la diversité politique et sociale dans l’exercice du pouvoir ? Lorsqu’un élu est jugé, pas seulement sur ses actes, mais aussi sur ce que son identité projette dans l’imaginaire collectif, on ne se situe plus dans le champ du débat démocratique, mais dans celui des discriminations.
Défendre Bally Bagayoko, dans ce contexte, revient donc à défendre un double principe. D’une part, le refus des procès d’intention qui déforment le débat. D’autre part, la vigilance face aux formes contemporaines de racisme, y compris lorsqu’elles se dissimulent derrière des discours apparemment légitimes. Ce travail de discernement est exigeant. Il suppose de résister à la facilité des amalgames, de distinguer la critique politique de la stigmatisation, et de refuser les mécanismes de suspicion différenciée.
Défendre Bally Bagayoko, c’est aussi défendre une exigence démocratique fondamentale, celle d’un espace public où les idées sont discutées pour ce qu’elles sont et non disqualifiées en fonction de ceux qui les portent. C’est rouvrir un espace où penser autrement n’est pas immédiatement suspect. C’est en somme affirmer que la démocratie ne peut survivre que si elle accepte d’être dérangée.
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