La mort d’un jeune nationaliste à Lyon, lors d’une rixe impliquant des militants se revendiquant de l’ultradroite et de l’antifascisme, a suscité une émotion légitime. Une vie perdue ne devrait jamais devenir l’argument d’un camp. Elle appelle d’abord le respect ainsi que le refus de toute instrumentalisation. Mais elle a aussi déclenché une séquence politique inquiétante, celle d’un retournement discursif où l’extrême droite se présente comme victime structurelle d’une violence antifasciste supposée omniprésente.
Ce retournement participe d’une stratégie plus large consistant à banaliser les idéologies autoritaires en les enveloppant d’un discours de défense et de légitime protection. Depuis plusieurs années, les mouvements d’extrême droite travaillent à se normaliser : ils se présentent comme les défenseurs de la liberté d’expression, de la sécurité ou de l’identité nationale. Toute confrontation violente leur permet alors d’alimenter le récit bien rodé d’une société livrée au désordre et menacée par des forces subversives, récit qui justifierait l’avènement d’un pouvoir plus dur.
Dans ce contexte, la question des moyens de l’antifascisme devient centrale. Comment combattre efficacement des forces qui prospèrent sur la peur, la polarisation et la mise en scène du chaos ?
L’antifascisme non-violent apporte une réponse exigeante. Il ne nie pas le danger que représentent les groupes violents d’ultradroite et bien sûr ne prône pas l’inaction. Il affirme au contraire que la fermeté est d’autant plus nécessaire qu’elle doit être cohérente avec les principes défendus. Si l’objectif est de préserver un espace démocratique fondé sur l’égalité et la dignité, les moyens employés ne peuvent reproduire les logiques de brutalisation que l’on combat sans perdre en crédibilité et en efficacité.
Chaque affrontement de rue, chaque image de violence, alimente le récit d’une société au bord de la guerre civile. Or c’est précisément dans ce récit que prospèrent les forces autoritaires. Ce climat leur permet de légitimer l’idée qu’un pouvoir fort serait nécessaire pour restaurer l’ordre. Répondre par la violence, même en réaction, c’est risquer de conforter ce scénario et d’entrer dans la dramaturgie qu’elles recherchent.
L’histoire offre de nombreuses leçons à ce sujet. Dans les années 1930, les ligues fascistes européennes cherchaient souvent la confrontation afin de démontrer l’impuissance des régimes démocratiques. À l’inverse, certaines résistances ont su opposer une force collective non-violente. Au Danemark, durant l’occupation nazie, la mobilisation de la population permit de sauver la quasi-totalité de la communauté juive grâce à une solidarité organisée exemplaire. Dans l’Allemagne même, la manifestation de femmes berlinoises dans la Rosenstrasse en 1943 contraignit les autorités nazies à libérer leurs maris juifs arrêtés. Ces deux épisodes, parmi bien d’autres, montrent que la résistance au fascisme ne se réduit pas à l’affrontement armé ou violent. Elle peut aussi passer par la mobilisation civique et la désobéissance civile.
La non-violence consiste précisément à déplacer le terrain du conflit et à transformer le rapport de force. Comment ? En documentant les discours de haine, en déconstruisant les contre-vérités, en protégeant les personnes et les lieux menacés, en organisant des mobilisations massives et déterminées, en recourant à la désobéissance civile lorsque des principes fondamentaux sont atteints. Voilà des formes d’action qui contestent sans alimenter l’engrenage de la violence.
Après les événements de Lyon, l’enjeu n’est pas d’établir une symétrie artificielle entre violences. Il est de refuser l’amalgame qui ferait de tout antifascisme une menace équivalente à l’idéologie qu’il combat. Il est aussi de ne pas se laisser enfermer dans le piège tendu : celui d’une escalade où l’extrême droite prospérerait sur la preuve qu’elle cherche à fabriquer.
Un antifascisme non-violent cherche l’efficacité démocratique. Il assume le conflit, mais refuse la déshumanisation. Il protège les libertés publiques sans verser dans la logique du coup pour coup. Il sait que l’érosion autoritaire progresse moins par des explosions spectaculaires que par l’habituation progressive à l’intimidation et au discours d’exclusion.
Résister de façon non-violente face au fascisme est une stratégie politique d’action citoyenne conjuguée à une discipline collective. C’est refuser que la colère, même légitime, dicte nos stratégies. Dans une période où la tentation autoritaire gagne du terrain en Europe, l’antifascisme non-violent est une ligne de crête difficile. Mais c’est peut-être la seule manière de rester fidèle à ce que l’on prétend défendre. Car le combat contre le fascisme est aussi un choix de civilisation. Il consiste à prouver, par nos actes mêmes, que la dignité humaine ne peut être défendue par cette brutalité qui se répand et qui ne cesse de trouver de nouvelles formes de légitimations, y compris, parfois, et malheureusement, dans le camp des progressistes.
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