L’argument est désormais connu, tant il revient à chaque intervention militaire : frapper aujourd’hui pour éviter un mal plus grand demain. Cette rhétorique de la nécessité (contrer une menace militaire, empêcher la prolifération nucléaire, assurer la sécurité, etc.) permet de justifier toutes les guerres. Elle se fait, en réalité, contre le peuple iranien.
On nous dit que frapper l’Iran, décapiter les centres de décision du régime, aboutira à la chute du régime des mollahs et ouvrira mécaniquement un espace démocratique. A-t-on oublié que les interventions en Irak en 2003 et en Lybie en 2011 n’ont pas accouché de démocraties stables ? Bien au contraire, elles ont entraîné l’effondrement de l’État et un chaos durable dont ces sociétés ne se sont pas encore relevées.
On ne démocratise pas un pays par la destruction de ses infrastructures stratégiques. L’histoire le montre, les transitions politiques imposées de l’extérieur produisent le plus souvent du vide et le vide profite aux acteurs les plus armés, non aux forces civiques. La démocratie ne s’exporte pas par missiles. Elle s’élabore de l’intérieur, par des dynamiques sociales, culturelles et politiques endogènes. Le peuple iranien est le seul sujet possible d’une transformation démocratique. Lui seul peut se libérer des chaînes qui l’oppriment depuis des décennies.
Les mouvements sociaux iraniens, du Mouvement vert de 2009 aux mobilisations « Femme, Vie, Liberté » de 2022 montrent que la société civile porte en elle des aspirations démocratiques réelles et profondes. Mais ces forces critiques risquent d’être marginalisées par la guerre au profit d’appareils sécuritaires et d’acteurs armés avec les risques de fragmentation interne et de guerre civile inhérents à cette logique.
La guerre israélo-américaine apparaît dès lors comme une fuite en avant aux conséquences potentiellement désastreuses. Très probablement, elle ne supprimera pas les compétences en matière nucléaire ; de même, elle ne produira pas de réelle démocratie ; en revanche, tout suggère qu’elle accroîtra le risque d’embrasement régional.
Le Moyen-Orient fonctionne selon une logique d’interdépendances conflictuelles : alliances armées, milices alliées, rivalités énergétiques, tensions confessionnelles. L’illusion d’une guerre « limitée » s’est souvent dissipée face à la dynamique propre des armes, qui suscitent représailles sur représailles et élargissent progressivement le théâtre du conflit.
Le grand perdant, au-delà du peuple iranien, est le droit international dont Israël et les États-Unis semblent désormais s’affranchir. La banalisation de la frappe préventive et de l’action unilatérale installe un précédent dangereux. Nous entrons dans une période où la logique de puissance militaire tend à imposer ses normes et ses décisions. Un climat d’instabilité systémique s’installe, où la « sécurité » ne se pense plus qu’en termes d’accumulation d’armes et d’anticipation des conflits armés.
Personne n’est désormais en sécurité lorsque chaque affrontement militaire prépare, par capillarité, le suivant.
Ce qui se joue en Iran dépasse l’Iran. C’est la conception même de la sécurité internationale qui est en question. Soit nous acceptons que la force militaire devienne le langage ordinaire des relations entre les États, et alors chaque crise future sera traitée par l’escalade préventive. Soit nous maintenons que le droit, la diplomatie et la pression politique multilatérale doivent primer sur la frappe unilatérale.
Il appartient aux peuples de refuser cette logique de puissance qui n’est en réalité qu’une puissance de destruction et de malheur. Aucun gouvernement ne peut durablement militariser le monde sans l’assentiment, explicite ou tacite, de ses propres sociétés. Contester le militarisme de son propre pays devient un acte de responsabilité démocratique. Résister à la normalisation de la guerre, refuser l’évidence fabriquée de l’escalade, soutenir les forces civiles qui œuvrent à l’intérieur des sociétés pour la liberté et la dignité, voilà le terrain d’une résistance civique internationale.
Concluons :
– Les guerres préventives ont rarement empêché les catastrophes qu’elles prétendaient conjurer. Souvent, elles les ont déplacées ou aggravées.
– La liberté ne naît pas sous les décombres parce qu’elle procède d’une maturation interne, d’un courage civil et civique et d’une organisation collective de la société que la guerre tend à étouffer.
– A force de prétendre sécuriser le monde par la guerre, nous finissons par normaliser l’insécurité comme horizon permanent.
– Nous, les peuples, devons nous réveiller et résister à ce militarisme décomplexé qui, comme le capitalisme dont il est l’émanation, porte en lui la guerre comme la nuée l’orage.
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