L’Iran pris en étau : la force armée contre le peuple

Depuis le printemps 2019, puis de nouveau lors des séquences de tensions ultérieures, les États-Unis ont déployé autour de l’Iran une armada militaire d’une ampleur exceptionnelle : porte-avions USS Abraham Lincoln, bombardiers stratégiques B-52H, batteries antimissiles Patriot, drones de surveillance et forces navales supplémentaires dans le golfe Persique. L’administration Trump a justifié ce déploiement par la nécessité de « dissuader » l’Iran et de l’amener à renégocier l’accord nucléaire de 2015 (JCPOA), un accord pourtant validé par l’Agence internationale de l’énergie atomique (AIEA), qui avait confirmé à plusieurs reprises jusqu’en 2018 que l’Iran respectait ses engagements.

Cette stratégie est illusoire. Elle repose sur l’idée, maintes fois démentie, que la contrainte militaire peut produire un changement politique interne. Or l’histoire récente du Moyen-Orient montre que la violence extérieure tend moins à libérer les sociétés qu’à durcir les régimes autoritaires, à renforcer les appareils sécuritaires et à étouffer les dynamiques émancipatrices internes. Détruire des infrastructures ne détruit pas un système de domination, bombarder un État ne libère pas un peuple.

Car le problème central de l’Iran n’est pas d’abord sa politique de défense, façonnée par la guerre Iran-Irak et par des décennies de tensions régionales, mais la nature de son régime : une théocratie fondée sur la concentration du pouvoir entre les mains du Guide suprême et des Gardiens de la Révolution, sur la répression systématique des oppositions et sur le contrôle idéologique de la société. Or, quelle que soit l’option choisie par Washington, sanctions économiques, menaces militaires, négociations sous contrainte, ce régime n’est jamais attaqué dans ses fondements. Pire encore, la pression extérieure permet au pouvoir iranien de se poser en protecteur de la nation menacée, en nourrissant un discours de forteresse assiégée tout en criminalisant les oppositions internes assimilées à des agents de l’étranger.

Cette grille de lecture géopolitique occulte l’acteur pourtant décisif : la société iranienne. Depuis plus d’une décennie, l’Iran est traversé par des mobilisations populaires récurrentes, dont l’ampleur et la radicalité n’ont cessé de croître. Le mouvement déclenché en 2022 après la mort de Mahsa Amini marque à cet égard un tournant historique. Sous le slogan Femme, Vie, Liberté, emprunté au mouvement kurde, des millions d’Iraniens et surtout d’Iraniennes ont contesté frontalement le régime théocratique, non seulement ses politiques, mais sa légitimité même.

Ce soulèvement portait une critique globale de l’ordre patriarcal, religieux et autoritaire, en articulant émancipation individuelle, justice sociale et liberté politique. Malgré une répression féroce, exécutions, tirs à balles réelles, arrestations massives, torture, condamnations à mort, le mouvement a largement conservé un caractère civil et non armé : manifestations, grèves, refus des normes vestimentaires imposées, désobéissance quotidienne, solidarité locale, usage politique des corps et des gestes ordinaires.

Cette dimension est essentielle. Femme, Vie, Liberté a montré que la contestation du régime iranien passe par l’érosion progressive de l’obéissance, par la rupture symbolique avec la peur, par l’invention de formes de résistance non-violentes profondément subversives. En ce sens, ce mouvement s’inscrit dans une longue tradition de résistances civiles face à des régimes autoritaires, où la force du nombre conjuguée à la persévérance et la légitimité morale constituent des ressources politiques décisives.

Or cette réalité est largement ignorée par la politique américaine. Ni les menaces militaires ni les sanctions économiques ne soutiennent ces dynamiques non-violentes. Au contraire, elles les fragilisent. Les sanctions frappent d’abord les classes populaires. Elles aggravent les pénuries et affaiblissent les capacités d’organisation collective. Quant aux démonstrations de force militaire, elles offrent au régime iranien un prétexte pour renforcer la répression, qui a atteint des sommets d’horreur, au nom de la sécurité nationale.

Ce qui importe réellement, au-delà des gesticulations guerrières, c’est le soutien actif à la société iranienne. Comment ? par la protection des militants et des journalistes, l’accueil des exilés, le soutien aux réseaux féministes et syndicaux, la pression internationale ciblée sur les responsables de la répression, la reconnaissance politique explicite des mouvements civils comme interlocuteurs légitimes. Autrement dit, il s’agit de déplacer le centre de gravité de la politique internationale, des États vers les peuples.

Une lecture non-violente de la situation iranienne repose sur un constat empirique et politique à savoir que les régimes autoritaires tombent rarement sous les coups extérieurs, mais ils se fissurent lorsque l’obéissance se délite de l’intérieur, lorsque la peur change de camp, lorsque la société cesse de collaborer à sa propre domination. En ignorant cette dynamique, en préférant la logique de la force armée à celle du soutien aux résistances civiles, la politique américaine est non seulement cynique et inefficace, mais elle devient objectivement contre-productive.

L’enjeu n’est donc pas de choisir entre la guerre et l’inaction, mais entre une politique de puissance indifférente aux peuples et une politique de solidarité active avec celles et ceux qui, en Iran, risquent déjà leur vie pour la liberté. C’est parce que nous n’avons pas su, nous occidentaux, être solidaires de la société civile syrienne lors du grand mouvement de résistance en 2011 que ce pays a sombré dans une effroyable guerre civile. Ne refaisons pas la même erreur avec l’Iran !


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