Retour en classe : le 11 mai, je reste maître… de mes décisions et de mon métier

Dans un tweet publié le 3 mai, après le dévoilement du protocole sanitaire pour les écoles, j’indiquais dans une formule explicite et volontairement lapidaire mon sentiment. “Le protocole est à la fois inapplicable et invivable. Invivable parce qu’inapplicable, inapplicable parce qu’invivable”. Les contraintes imposées aux enseignants et surtout aux élèves sont impossibles à appliquer à la lettre. S’y essayer sera de l’ordre de l’invivable, de la souffrance, d”une forme de violence, voire de maltraitance envers les élèves comme envers nous-mêmes.  Notre incapacité prévisible à supporter ces contraintes rendra impossible l’application des mesures imposées par le protocole.
Je ne reviendrai pas sur les raisons économiques qui ont présidé à la décision de réouvrir les écoles contre l’avis du Conseil scientifique, ni sur les fallacieuses raisons “pédagogiques” répétés en boucle par le gouvernement en lien avec le décrochage, certes réel, de nombreux élèves dont beaucoup, de toute façon, ne reviendront pas après le 11 mai. Je veux simplement affirmer une conviction. Tout enseignant doit pouvoir rester maître de ce qu’il consent à supporter dans ce contexte. Toute obligation, toute injonction serait contre-productive et ne ferait qu’accroître le désarroi, l’anxiété et la colère qui n’ont jamais été aussi forts au sein du milieu enseignant.

Le 11 mai, je reste maître de mes décisions et de mon métier. Je décide le jour où j’estime que je peux et je dois retourner à l’école. En l’occurence, pour moi, ce sera le lundi 25 mai. Le déconfinement commence le 11 mai, et ce jour-là, on nous demande d’être en poste pour une “pré-rentrée” afin d’accueillir les élèves le lendemain ! Qui ne voit que cette décision va à l’encontre de tout bon sens “humain” et bien sûr pédagogique. Les enseignants dont je suis ont travaillé d’arrache pied pour maintenir un travail en distanciel avec les élèves, renouvelant au pied levé leurs manières de travailler, cherchant de nouveaux outils, ne comptant pas leurs heures, y compris pendant les dernières “vacances” de printemps. Et il faudrait que du jour au lendemain, sans délai donc, sans nous donner quelques jours pour reprendre le fil d’un rythme de vie interrompu, nous soyons, tel des robots, en poste, aux ordres et opérationnels. C’est tout autant l’absurdité de cette décision ministérielle que son inhumanité en direction des enseignants que je dénonce.

Le 11 mai, donc, je reste maître de mes décisions et je continue, avec l’accord des parents, mon travail en distanciel. Le 25 mai, je fixe moi-même les conditions de mon retour. Enfin, pour une part, car je ne pourrais échapper aux contraintes d’organisation d’école. Ainsi, bien que notre hiérarchie affirme que lorsque l’on est à plein temps à l’école (ce qui sera mon cas), le distanciel doit s’arrêter, je continuerai quand même une part de distanciel pour permettre aux élèves qui ne sont pas à l’école (parce que ce n’est pas leur jour ou parce que leurs parents s’y opposent) de continuer à travailler.

A l’issue de la première semaine de présence / distance, je fais un bilan. Si je considère que ce protocole sanitaire est réellement inapplicable et invivable, tant pour moi que pour les élèves, j’arrête le présentiel et je continue uniquement en distanciel. La conscience professionnelle ne se décrète pas et ne s’impose pas, elle est. Un point c’est tout. En ces circonstances si particulières, chacun-e fait ce qu’il peut, mais surtout fait ce qu’il estime être son devoir. Nous retrouvons ici l’ami Henry David Thoreau lorsqu’il affirmait que “la seule obligation qui m’incombe est de faire à toute heure ce que je crois être bien” (1849). Cette éthique de vie qui rejoint notre éthique professionnelle n’est pas négociable, car elle procède de la conscience et non d’une autorité extérieure.

Ce qui manque le plus aujourd’hui dans notre institution, c’est la confiance. Que notre ministre fasse d’abord confiance aux enseignants, en leur capacité de discernement et de jugement, en leur capacité d’innovation et d’adaptation, en leur capacité à décider ce qui est souhaitable et préférable pour leurs élèves et pour eux-mêmes. Sans cette confiance, l’école sera synonyme de ruine de l’âme, de désastre pédagogique et d’immense régression. Au final, ce pourrait être la fin de l’école républicaine. Malheureusement, la circulaire « de rentrée » que le ministre a publiée en début de semaine ressemble fort à l’école d’hier, mais en pire. Injonctions, obligations, évaluations, encore et toujours, au mépris des réalités d’un terrain en totale recomposition.

Le caporalisme des enseignants, c’est terminé. Désormais, nous reprenons la main sur notre métier. Nous restons maîtres pour ne pas sombrer, et surtout pour tenter d’écrire une nouvelle page de l’histoire de l’école. A l’avenir, celle-ci aura besoin d’enseignants, non pas aux ordres, mais pleinement maîtres de leurs décisions. D’autant plus maîtres qu’ils seront ouvertement soutenus par une hiérarchie qui leur fera enfin confiance…

2 réflexions sur “Retour en classe : le 11 mai, je reste maître… de mes décisions et de mon métier

  1. Merci Alain pour ta prise de position, en conscience. Je te reconnais bien ! ça fait du bien un peu de liberté intérieure en ces temps troubles…
    Dans mon village d’Eguilles, le maire a signé un arrêté pour maintenir la fermeture des écoles jusqu’en septembre.
    J’ai partagé ton article sur ma page Facebook, est-ce que je peux le publier sur mon blog : http://reseaueducation.blogspot.com/ ?
    Bien à toi,
    Diane

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  2. salut, Alain, Je ne sais si l’administration se rend compte de la quantité supplémentaire et considérable de travail qu’impose aux enseignants ce « télé enseignement » très nouveau.  Je le vois à travers deux de mes fils qui « télé-enseignent » par vidéo, la flute traversière; c’est loin de compte avec les horaires en écoles de musique!  Je ne sais ce que décide Colomiers pour son « conservatoire » mais Plaisance du Touch a reporté la rentrée en septembre. Bon courage ! Bises. Hélène Dupont
    Le 06/05/2020 à 16:25, Blog d’Alain Refalo a écrit : > WordPress.com > alainrefalo posted: « Dans un tweet publié le 3 mai, après le > dévoilement du protocole sanitaire pour les écoles, j’indiquais dans > une formule explicite et volontairement lapidaire mon sentiment. “Le > protocole est à la fois inapplicable et invivable. Invivable parce > qu’inappli » >

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