Faire le choix de la non-violence : une force pour agir dans la dignité et avec efficacité !

La question de la non-violence revient au coeur des préoccupations militantes. Malgré la publication récente du très mauvais livre de Peter Gelderloos qui, avec des arguments fallacieux et de nombreuses contre-vérités historiques, a cherché à discréditer l’action non-violente pour mieux réhabiliter la violence dans les luttes sociales, il n’en reste pas moins vrai que la tendance lourde demeure, au coeur des mouvements sociaux, écologistes et pour les droits humains à l’investissement dans les potentialités de la non-violence. Alors que nous célébrons ces jours-ci le 50ème anniversaire de la résistance civile du peuple tchécoslovaque face aux chars du Pacte de Varsovie, résistance dont le journaliste Michel Tatu avait pu à l’époque constater de visu « l’étonnante efficacité », deux magazines d’horizons très différents consacrent un dossier à la force de l’action non-violente.

Le bimestriel « Nature et Progrès » (la revue de la bio associative et solidaire) consacre son dernier dossier au « choix de la non-violence » dans les luttes (http://www.natureetprogres.org/revue_nature_progres/revue_nature_et_progres.html). Dans son édito, Pascaline Pavard invite les lecteurs à conjuguer radicalité et non-violence. « Il est primordial, écrit-elle, de trouver des réponses pour mener des luttes qui, aussi radicales qu’elles puissent être, pourront être menées de manière non-violente ». La non-violence est effectivement la véritable radicalité, n’en déplaise aux médias ou aux groupuscules qui considèrent que la lutte se radicalise quand elle élève le niveau de violence. C’est une profonde et tragique erreur. La non-violence, depuis toujours, s’attaque à la racine des injustices, en agissant directement sur les leviers susceptibles d’ébranler les systèmes d’oppression et de les abattre. Et elle y parvient plus souvent qu’on ne croit. En réalité, la violence est une illusion car elle a l’apparence de la radicalité alors qu’elle est le meilleur allié des forces du pouvoir. « Il est politiquement insensé de dire que le pouvoir est au bout du fusil quand c’est le pouvoir qui a tous les fusils », disait justement le militant radical américain Saul Alinsky. « Face à des opérations de démolitions en tout genre, écrit l’éditorialiste de « Nature et Progrès », à la violence d’Etat, à l’asservissement des peuples par le système financier et les puissants, trouver de nouvelles formes de luttes radicales non-violentes, concertées, fédératrices et efficaces va devenir plus que jamais un énorme défi à relever lors des prochaines décennies ». Sinon, la violence s’imposera avec son cortège de défaites et d’illusions perdues.

En ouverture du dossier, Etienne Godinot de l’IRNC1 rappelle les éléments qui fondent la stratégie de l’action non-violente Rappels et repères utiles tant il est nécessaire de continuer à faire de la pédagogie sur un sujet qui suscite encore souvent malentendus et confusions. Jean Claude Amara, l’un des fondateurs des associations Droit Au Logement et Droits Devant !, témoigne des victoires obtenues par l’action non-violente dans la défense des droits des plus démunis. « Le principe de non-violence que nous adoptons dans nos luttes depuis trente ans n’est pas une affaire philosophique, affirme-t-il. Il s’agit de pragmatisme et de réalisme politique ». Au-delà des convictions éthiques de chacun, la non-violence peut rassembler des militants très divers, qui à partir de l’analyse d’une situation, mettent au point une stratégie d’action susceptible de créer de véritables rapports de force qui contraignent les décideurs à faire respecter le droit au logement. Malgré la répression des mouvements de désobéissance civile, les résultats sont là. « L’Etat a les moyens quand il s’agit de s’opposer avec force à la force, analyse Amara. Par contre, il n’a pas souvent la réponse face à la non-violence active ». D’où la nécessité d’imaginer, d’inventer, de créer en permanence de nouvelles formes de résistance qui font appel à l’imaginaire et aux symboles pour fédérer et susciter un élan capable de mobiliser le plus grand nombre. La non-violence ? « une utopie concrète », résume Amara dans une belle formule.

Une autre victoire de la non-violence et de la désobéissance civile ces dernières années, a été la lutte contre les OGM avec le mouvement des Faucheurs Volontaires. Jean-Baptiste Libouban, l’initiateur de cette action, rappelle que « la non-violence est une manière de faire, une attitude qui découle du respect de l’autre, de la vie, du bien commun ». Il insiste sur la nécessité de la cohérence entre la fin poursuivie et les moyens employés. « Il est contre-productif d’employer des moyens qui vont à l’encontre de ce que nous désirons pour demain : une société juste et solidaire ». La préfiguration de la société à laquelle on aspire se trouve déjà dans les moyens utilisés dans la lutte. Cette question des moyens et des méthodes d’action a été une source de débats et de conflits dans le combat contre l’aéroport de Notre-Dame-des-Landes. Philippe Peneau de l’ACIPA2, souligne que « le mouvement anti-aéroport n’a jamais fait le choix clair d’une stratégie non-violente assumée » et que c’est « la doctrine de la diversité des tactiques, qui prône la complémentarité des moyens d’action sans exclure la violence, qui a alors prévalu ». Ce choix, ou plutôt ce non choix, a certainement porté tort à l’efficacité de la lutte et accentué la répression, par ailleurs totalement disproportionnée, des forces de police. Surtout, elle a parfois divisé le mouvement et freiné la popularisation de la lutte dans l’opinion publique dont une part non négligeable d’entre-elle assimilait les zadistes à des casseurs. La violence dans la lutte a également contribué à masquer l’extraordinaire foisonnement d’initiatives alternatives et d’expérimentations sur le terrain qui constituaient la véritable force subversive du mouvement. La dimension non-violente de la lutte contre l’aéroport a été bien réelle, mais faute de choix assumé comme au Larzac, il est évident que la violence médiatisée a surtout contribué à ralentir le moment de la prise de décision politique. Ce n’est certainement pas grâce à la violence que la victoire a été obtenue, mais malgré la violence. Pour notre part, nous considérons que le débat qui n’a pas eu lieu pendant la lutte doit aujourd’hui pouvoir s’ouvrir dans la sérénité afin d’en tirer toutes les leçons, éthiques, politiques et stratégiques.

Le dossier se referme sur deux articles qui montrent l’application de la non-violence dans deux domaines : la communication non-violente pour faire face à des situations de violence au sein du couple et l’agro-écologie en tant que démarche non-violente vis à vis du vivant. Sur le premier thème, Sylvie Preaut et Béatrice Cascales, féministes ayant travaillé longtemps au Planning Familial, portent un regard critique sur les capacités des techniques de la Communication non-violente à juguler les violences familiales, si celles-ci ne remettent pas en cause les rapports de domination (masculine) et de pouvoir. Elles estiment donc indispensables de maintenir les résistances contre les institutions qui sont responsables des violences. Dans l’immédiat, face à la violence masculine, elles considèrent justifiées l’auto-défense ou la légitime défense quand la vie de la personne agressée est en jeu. Ce point aurait mérité davantage de nuances selon nous, car de la nécessité de la violence à sa légitimité, il y a un fossé que nous nous refusons, pour notre part, à franchir. Sur le second thème, l’agronome et anthropologue Jacques Captat fait le lien « entre les démarches de non-violence politique et celles d’intégration écosystémique en agriculture ». Il défend « le lâcher prise » tant dans les relations humaines que dans notre rapport à la nature. La non-violence est refus de dominer, d’exploiter, de violenter l’autre. Cette démarche s’applique également dans notre rapport à l’environnement et au vivant. La non-violence doit devenir la règle et la violence l’exception « en cas d’urgence ». Dans cette perspective, conclut Jacques Caplat, « l’agriculture biologique est une incarnation agricole de la démarche non-violente ».

Le second magazine qui consacre un dossier à la non-violence en tant que « force dans la dignité » est « Humains », la revue de l’ACAT (Action des Chrétiens pour l’Abolition de la Torture, http://www.acatfrance.fr/courrier/humains-n06—non-violence—la-force-dans-la-dignite ). La revue s’intéresse, à partir d’une réflexion chrétienne, aux moyens non pas de tendre l’autre joue, mais de « présenter une joue autre ». Autrement dit, à rechercher les voies d’une action asymétrique qui permettra de sortir l’affrontement de la logique de la violence mimétique. Rappelant le lien historique qui unit la non-violence à la défense des droits de l’homme, le dossier présente de nombreuses actions non-violentes passées et présentes aux quatre coins du monde pour la défense des droits de la personne humaine et des peuples. Bernard Ravenel, historien et auteur de l’ouvrage « La résistance palestinienne : des armes à la non-violence », montre comment « la société civile s’est réappropriée une résistance confisquée par les groupes armés », ce qui a contribué « à créer un nouvel imaginaire politique ». Ravenel, en est convaincu, les nouvelles générations sont décidées à s’investir dans la résistance non-violente, seule stratégie viable pour en terminer avec l’occupation israélienne.

Dans notre article, nous soulignons que la lutte non-violente, l’histoire le montre, a été finalement beaucoup plus efficace que la lutte violente face aux tyrannies et aux dictatures de toutes sortes. La force de la non-violence, c’est la force du nombre qui refuse toute collaboration avec les forces de l’injustice et de l’oppression. Au contraire du moyen de la violence qui est centré sur la destruction de l’ennemi, où la violence engendre la violence, les moyens de la non-violence permettent de valoriser l’objet du conflit. Ce faisant, la lutte non-violente est davantage en capacité de mobiliser parce que les actions de résistance sont à la portée du plus grand nombre. L’objectif est d’exercer une force de contrainte en privant l’oppresseur du soutien, de l’obéissance et de la résignation qui fondent son pouvoir. La non-coopération de masse est ainsi l’axe central d’une stratégie populaire non-violente. (voir aussi notre texte : Le combat non-violent, essai de synthèse provisoire)

Signalons également deux autres publications récentes qui témoignent du regain d’intérêt pour le combat non-violent dans les milieux militants :

  • La brochure incontournable de l’activiste et formateur américain George Lakey, « 10 mythes sur la lutte non-violente » (2017) qui développe tous les arguments utiles et convaincants sur l’efficacité de la non-violence. Publiée initialement en 2001, elle vient d’être traduite en français et est diffusée par le MAN. (présentation ici : https://agirpourlapaix.be/10-mythes-sur-la-lutte-non-violente )

  • Le « Manuel pour des campagnes non-violentes » (2017) édité par l’UPF (Union Pacifiste de France) et l’IRG (Internationale des Résistants à la Guerre) est un outil remarquable de formation pour favoriser « l’émancipation ». Il a été élaboré à partir des expériences passées et présentes de luttes non-violentes afin de susciter la créativité et l’imagination dans l’action. (présentation ici : http://unionpacifiste.org/spip.php?article461)

Investir dans la non-violence, se former à l’action non-violente, organiser de façon stratégiques les luttes non-violentes, c’est se donner les moyens d’agir autrement et de construire une société plus juste et plus fraternelle. Quand la cohérence éthique rejoint le réalisme politique, la morale est au service de l’efficacité. La non-violence est assurément notre seule espérance.

1Institut de recherche sur la résolution non-violente des conflits

2ACIPA : Association Citoyenne Intercommunale des Populations concernées par le projet d’Aéroport de Notre-Dame-des-Landes

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