Faut-il n’avoir que l’amour pour parler aux canons ? par Jean-Marie Muller

muller_jmJe publie, avec son autorisation, le dernier texte de Jean-Marie Muller qui me semble mériter une large audience.

C’est par la chanson de Jacques Brel « Quand on a que l’amour » qu’a commencé cérémonie organisée le 27 novembre 2015 dans la cour de l’Hôtel des Invalides en hommage aux victimes des attentats de Paris du 13 novembre.

« Quand on a que l’amour
À offrir en prière
Pour les maux de la terre
En simple troubadour
Quand on a que l’amour
A offrir à ceux là
Dont l’unique combat
Est de chercher le jour. »

La signification du mot « amour » est improbable tellement il est employé dans des contextes différents. Différentes traditions spirituelles enseignent que l’amour de l’homme pour l’autre homme est la plus grande vertu, la quintessence de la sagesse. Dans l’idéal, l’amour est célébré comme la manifestation la plus forte de la bonté, de la bienveillance, de la compassion. C’est certainement dans ce sens qu’il faut comprendre les paroles de Brel citées plus haut. En la circonstance, ces paroles sont une invitation à aimer tous ceux qui ont souffert des « maux » engendrés par les attentats terroristes de Paris. Une invitation à aimer les morts – oui à aimer les morts -, les blessés, les endeuillés et tous les traumatisés qui « cherchent le jour ».

Ces paroles sonnent juste pour l’immense majorité des citoyens français qui ont été bouleversés par les attentats et qui, avec beaucoup de dignité, ont tenu à manifester leur solidarité. La lumière des milliers de bougies qui ont été allumées en mémoire des morts a bien été une expression d’amour.

Mais les paroles de Jacques Brel nous invitent étendre cet amour à ceux-là mêmes qui ont commis ces attentats :

« Quand on n’a que l’amour
Pour parler aux canons
Et rien qu’une chanson
Pour convaincre un tambour
Alors sans avoir rien
Que la force d’aimer
Nous aurons dans nos mains,
Amis le monde entier. »

Ces paroles sont étonnantes. Ne sont-elles pas véritablement extra-ordinaires ? Extra-vagantes ? Dé-placées ? In-correctes ? In-convenantes ? En définitive, scandaleuses ? Car enfin, n’est-ce pas faire injure à la mémoire de ceux qui sont morts que de manifester quelque amour à l’égard de ceux qui les ont tués ?

Au demeurant, depuis ces attentats, le Président de la République n’a cessé de proclamer haut et fort que « La France est en guerre ». Dans le discours qu’il a prononcé au cours de cette même cérémonie, il a promis « solennellement que la France mettra tout en œuvre pour détruire l’armée des fanatiques qui ont commis ces crimes ». Et le soir même, à Évry, le Premier Ministre, Manuel Valls s’est exprimé sur le même registre : « la seule réponse » qui doit être apportée aux terroristes qui veulent nous détruire, « c’est de détruire ». Dès lors, comment comprendre les paroles de Jacques Brel ? Ne devraient-elles pas signifier que nous ne devons avoir « que l’amour » pour parler aux terroristes ? Que, pour affronter les terroristes dans le monde entier, nous ne devons avoir dans nos mains que « la force d’aimer » ? Mais, à vrai dire, les paroles d’une chanson n’ont pas le poids des paroles d’un discours. Elles risquent fort de voler en l’air, mais il nous faut les retenir…

Qui peut croire qu’un chef d’État ose prêcher l’amour des ennemis ? Déjà les clercs eux-mêmes, dont c’est pourtant la vocation, ne l’osent pas… Mais les responsables politiques doivent-ils pour autant affirmer que nous ne devons avoir dans nos mains que la force des armes meurtrières de destruction ? S’ils sont incapables de ne promettre « que la force d’aimer », au moins pourraient-ils s’abstenir de ne promettre que la force de détruire. En tout état de cause, détruire ne permet pas de construire l’à-venir. Si nous ne sommes pas capables d’aimer les terroristes, devons-nous nous résigner à les détruire ? Entre l’amour et la destruction, il nous faut chercher l’erreur… Face à l’inhumanité absolue des actes terroristes, l’Homme est mis au défi de faire preuve d’un surcroît d’Humanité et celui-ci culmine en effet dans « l’amour ».

Au demeurant, afficher la volonté de faire la guerre aux terroristes n’est-ce point prendre le risque d’alimenter le terrorisme ? En réalité, nous sommes en terrorisme et cela ne signifie pas que nous soyons en guerre. « La guerre ne nous rend pas plus forts, affirme Dominique de Villepin dans Le Monde du 25 novembre, elle nous rend vulnérables. (…) Après dix ans d’interventions militaires occidentales désastreuses, la clé, c’est d’inventer une nouvelle forme d’intervention de paix. » En définitive, la solution au problème du terrorisme ne pourra pas être militaire, elle devra être politique. L’urgence est de désamorcer l’idéologie qui arme les terroristes et cela ne se fera pas en brandissant la menace de les détruire. Cela se fera en construisant une culture de paix fondée sur une éthique du respect, de la justice, de la fraternité, de la non-violence et, osons le mot, de « l’amour ». Désarmer le terrorisme exige également de désarmer les religions, de désarmer toutes les religions qui ont elles-mêmes pactisé avec l’idéologie de la violence. Dans l’ignorance de la non-violence, elles ont élaboré des théologies de la guerre juste qui prétendaient concilier l’amour et la violence dans une même rhétorique.

Ne nous faut-il pas reconnaître que les tueurs, dont la vie était en déshérence, sont aussi des victimes du terrorisme ? Quelle que soit l’horreur criminelle de leurs actes, ils sont aussi des hommes. Au-delà de la mort, il nous appartient de leur restituer leur humanité. Il nous sera alors possible de prendre aussi le deuil de ces hommes sans porter atteinte à la mémoire de ceux qu’ils ont tués.

Ne sommes-nous pas mis au défi d’intérioriser la vérité des paroles que le prophète de Khalil Gibran ose dire aux habitants de la cité d’Orphalese ? :

« Souvent je vous ai entendu parler de celui qui commet une mauvaise action comme s’il n’était pas l’un des vôtres, mais un étranger parmi vous et un intrus dans votre monde.

« Mais je vous le dis, de même que le saint et le juste ne peuvent s’élever au-dessus de ce qu’il y a de plus élevé en chacun de vous,

Ainsi le mauvais et le faible ne peuvent tomber au-dessous de ce qu’il y a également de plus bas en vous1.« 

L’un des ressorts les plus puissants de la violence, c’est la condamnation définitive portée contre l’autre homme que l’on accuse de faire le mal, tout en s’estimant soi-même indemne de ce mal. Dès lors, pour combattre le mal, on se fait un devoir d’user de violence à l’encontre du méchant. Dans cette logique, qui a prévalu au cours de l’histoire, le plus sûr moyen d’éliminer le mal, c’est de détruire le méchant en le tuant. C’est ainsi que tous les faux prophètes ont commandé de tuer ceux qui commettaient le mal.

1 Khalil Gibran, Le prophète, Paris, Casterman, 1977, p. 40. (cité par Jean-Marie Muller, Le courage de la non-violence, Le Relié Poche, p.189)

Jean-Marie Muller est philosophe et écrivain. Il est notamment l’auteur du Dictionnaire de la non-violence (Le Relié Poche)

Voir aussi son article : « Face au terrorisme, non, la France n’est pas en guerre : http://www.la-croix.com/Actualite/France/Jean-Marie-Muller-Face-au-terrorisme-non-la-France-n-est-pas-en-guerre-!-2015-11-27-1385892

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