Alternatiba : L’action non-violente, une stratégie pour le changement (2)

AlternatibaConférence donnée à Alternatiba Toulouse, samedi 12 septembre 2015.

2ème partie : Les principes de l’action non-violente

Les formes de lutte que l’on utilise portent en elles le type de société que nous voulons construire. (José Bové)

Il ne faut pas que le refus de la violence conduise à l’inaction qui laisserait le champ libre à l’injustice, à la violence de l’Etat et des oppresseurs…

La violence ne mérite pas seulement une condamnation, mais elle exige une alternative. Il nous faut rechercher une autre méthode d’action qui soit capable de faire face à l’injustice, à l’oppression, qui soit capable de promouvoir et de construire une autre société.

Tant que nous n’investirons pas dans cette recherche, dans l’expérimentation, la formation, la définition, la promotion d’une méthode d’action non-violente, nous n’aurons que les moyens de la violence à notre disposition. Nous continuerons de nous accommoder de la violence et de considérer qu’elle seule est capable du changement.

La difficulté qui se présente à nous est que nous avons dû mal à percevoir la pertinence de l’action non-violente, car nous sommes habitués à concevoir l’affrontement entre deux personnes, deux groupes, comme un combat à armes égales, où les adversaires disposent de moyens de violence équivalents. Et si l’un des adversaires renonce à utiliser ces moyens, la lutte, le combat nous apparaît inégal, le déséquilibre nous apparaît évident et nous pensons spontanément que celui qui a les moyens de la violence ne fera qu’une bouchée de celui qui ne les a pas.

Or, le concept d’action non-violente implique une dissymétrie entre les moyens de l’oppresseur et ceux de l’opprimé, entre les moyens de l’Etat et ceux des militants de l’alternative.

L’histoire nous montre que cette dissymétrie des moyens peut tourner à l’avantage de ceux qui ont fait le choix d’une autre stratégie, une stratégie qui vise non pas à écraser l’autre, à le réduire, l’éliminer, mais une stratégie qui vise à s’attaquer aux véritables racines de l’injustice.

Le principe de non coopération

C’est à partir de l’analyse des situations d’injustice que l’on peut comprendre le principe stratégique sur lequel repose l’action non-violente.

La responsabilité de l’injustice et du désordre établi n’est pas seulement le fait du pouvoir qui impose sa loi injuste. La force des injustices repose sur l’obéissance, la complicité, la coopération passive ou volontaire de la majorité silencieuse des citoyens.

C’est avec notre argent que les banques financent des projets climaticides, c’est avec l’argent des ventes du Round-Up que Monsanto développe des semences transgéniques, c’est avec nos impôts que l’État fabrique des armes. Etc.

L’injustice ne repose pas tant sur les lois injustes, elle ne repose pas tant sur la capacité de violence du pouvoir, mais sur l’attitude de soumission, de résignation de ceux qui sont dominés. C’est l’obéissance, la soumission des opprimés qui permet au pouvoir de dominer et d’imposer ses lois.. Tout pouvoir pour s’imposer a besoin de la collaboration volontaire ou forcée de la population.

A partir de cette analyse, nous pouvons définir l’axe central d’une stratégie de l’action non-violente : il s’agit d’organiser le refus collectif de collaborer avec les lois, les institutions, les structures, les idéologies, les systèmes qui engendrent et maintiennent l’injustice. Il s’agit de tarir la source du pouvoir en paralysant les rouages de la machine qui produit l’injustice.

Il ne s’agit donc pas, comme dans la logique de la violence, de vouloir éliminer les tenants du pouvoir ou de s’attaquer à ses représentants (la police, l’armée), mais de s’organiser pour leur enlever le pouvoir qui ne tient que grâce à la collaboration du plus grand nombre.

Un objectif réaliste à définir

Dans un premier temps, il conviendra de définir un objectif clair, précis, limité et possible. Un objectif qui ne soit pas disproportionné par rapport aux forces que l’on peut raisonnablement mobiliser.

Il s’agit de choisir un point précis du système de l’injustice qui permette d’avoir une prise sur lui, de pouvoir le faire bouger et de le faire basculer comme avec un levier. Il faut bien choisir la prise car il ne faudra pas la lâcher et il ne faudra pas qu’elle nous lâche.

Cette prise doit permettre au plus grand nombre de se mobiliser, elle doit porter sur un point où l’adversaire est vulnérable car « la plus petite victoire donne du courage aux gens » (César Chavez)

Qu’est-ce qu’une action non-violente ?

Essayons de préciser les principales caractéristiques d’une action dite non-violente. Se mettre d’accord sur ces principes permet, ensemble, de réfléchir aux moyens les plus pertinents à mettre en oeuvre, tant sur le plan éthique que stratégique et tactique :

1. C’est une action, donc qui est à l’opposé de la passivité et du concept peu pertinent de « résistance passive ».

L’histoire des luttes non-violentes nous a appris que l’action non-violente n’avait rien à voir avec la passivité au contraire. Comme le soulignait Gandhi, la non-violence est plus opposée à la passivité et à la résignation qu’à la violence.

Comme toute action, elle a besoin d’une énergie. Cette énergie, c’est notre propre agressivité. A partir du moment où l’on a refusé d’être victime d’une injustice, nous allons réveiller notre agressivité qui est nécessaire à l’action. L’agressivité est une puissance de combativité, d’affirmation de soi qui me permet d’aller vers l’autre ( ad-gradi), de l’affronter.

Cette agressivité peut s’exprimer de façon positive et constructive (non-violence) ou négative et destructrice (violence). La violence, en réalité, est une perversion de l’agressivité.

2. C’est une action qui met en pratique le principe de cohérence entre la fin et les moyens.

« La fin est dans les moyens comme l’arbre dans la semence » (Gandhi). Les moyens sont le commencement de la fin, ils sont une fin en devenir. Autant la fin est de l’ordre de l’intention et nous n’en sommes pas maîtres, autant les moyens sont de l’ordre de l’action, et nous en sommes maîtres. C’est pourquoi le choix des moyens est essentiel. Il nous appartient de mettre en oeuvre des moyens cohérents avec la fin poursuivie.

L’histoire des luttes nous a appris que la violence très souvent dénaturait la cause qu’elle prétendait défendre. Au nom de « la fin justifie les moyens », on en est venu à justifier les pires moyens, les pires atrocités. La violence sème la haine, la destruction, la mort, mais elle ne construit pas la justice. On récolte exactement ce que l’on sème.

Lorsqu’un conflit dérape dans la violence, les protagonistes sont enfermés dans une rivalité mimétique où l’objectif est de dominer, d’écraser l’autre par la force physique. L’objectif n’est plus de rechercher une solution au conflit. L’objet du conflit est mis de côté, seul l’affrontement compte. La violence est un dérèglement du conflit.

3. C’est une action qui vise à valoriser l’objet du conflit, à le mettre en scène.

L’action non-violente va permettre de maîtriser le désir de violence (ahimsa) qui est en nous (mécanisme inhibiteur), et va faciliter l’expression d’une agressivité, d’une combativité positive. Elle va canaliser l’énergie déployée afin qu’elle s’exprime par des moyens justes, pacifiques, par des dispositifs anti-mimétiques pour que l’action reste centrée sur son objet et non pas vers la violence contre les personnes.

4. C’est une action responsable avec un contrat de non-violence.

Les participants vont s’engager à respecter les consignes de non-violence, à titre personnel et à titre collectif durant la durée de l’action. C’est un contrat à durée déterminée. Ce contrat de non-violence, c’est un contrat sur objectif, l’objectif déterminé pour l’action qui aura été préparée collectivement.

Un engagement écrit est nécessaire pour lequel il ne peut y avoir de dérogation. Sinon, à la première provocation, à la première répression, l’action risque de basculer très rapidement dans la violence du côté des manifestants et toute la dynamique de l’action non-violente retombera.

Ainsi, l’action non-violente s’appuie sur la responsabilité de chacun, mais aussi et surtout sur le respect de règles communes. L’organisation et la discipline sont des barrières de sécurité que l’on se donne pour donner toutes ses chances à la réussite de l’action. Plus l’action est organisée, moins il sera possible aux inévitables provocateurs de s’immiscer dans l’action afin qu’elle tombe dans la violence.

5. C’est une action qui vise à conscientiser et mobiliser l’opinion publique.

Une action non-violente c’es d’abord une démarche de communication publique pour faire passer un message, pour susciter la sympathie de l’opinion publique, pour susciter un débat.

Il s’agit de faire passer l’opinion publique de tiers-témoin au tiers-soutien de façon à ce qu’elle devienne aussi une force de pression sur le pouvoir.

Plus les actions seront spectaculaires et non-violentes, plus les médias en parleront de façon positive, et plus la population sera sensibilisée.

Dans cette perspective, il est essentiel d’utiliser la force de l’humour. Il s’agit de mettre les rieurs de son côté. Le rire facilité l’adhésion. L’adversaire par définition est dépourvu d’humour, il sera pris à contre-pied d’autant qu’il est incapable d’humour.

L’humour a aussi une fonction de protection de soi-même vis-à-vis de la tentation de la violence. Elle nous permet d’affronter la réalité avec plus de sérénité. C’est une arme qui nous permet de garder notre sang-froid, notre bonne humeur ; c’est une forme de résistance à l’adversité et à la fois une forme de défi à l’autorité.

Si nous faisions davantage l’humour, nous ferions moins souvent la guerre…

6. C’est une action qui vise à organiser un rapport de forces.

La force de l’action non-violente, c’est la force du nombre. C’est une force qui a pour objectif d’organiser une pression sur le pouvoir, de devenir une force de contrainte.

L’action non-violente ne cherche pas à convaincre le pouvoir de son erreur. Elle cherche à le contraindre en agissant sur les structures de l’injustice. Ce faisant, on agit sur la fonction de l’adversaire et non pas sur sa personne. La violence vise à détruire, à éliminer la personne, mais elle laisse intacte la structure de l’injustice.

Il est donc décisif de distinguer l’acte de la personne, de ne pas enfermer la personne dans l’acte qu’elle commet (principe moral). L’objectif est de paralyser, neutraliser, rendre inefficace les structures de l’injustice en refusant d’y collaborer.

7. C’est une action qui doit faire face à la répression.

Toute action non-violente, tout mouvement non-violent doit faire face à la répression du pouvoir qui a le monopole de la violence légitime.

Un mouvement non-violent est mieux armé qu’un mouvement violent pour y faire face. En utilisant la violence, on offre au pouvoir tous les arguments dont il a besoin pour justifier sa violence.

En utilisant la violence, on ne crée pas un débat au sein de l’opinion publique sur l’injustice, mais sur la violence que nous commettons. Les médias ne parleront pas des motivations politiques qui ont inspiré notre action, mais des méthodes que nous avons employé pour agir.

En utilisant la violence, qui fera la une des médias, on se met à dos l’opinion publique qui nous identifiera à des casseurs.

En utilisant la non-violence, nous enlevons au pouvoir la justification de sa violence. Sa répression apparaîtra dans toute sa brutalité. La répression fait partie intégrante d’une campagne d’action non-violente. Il faut compter avec la répression et parfois il faut compter sur la répression.

L’important est de rester maître du jeu. En aucun cas, la répression du pouvoir ne saurait justifier un changement de stratégie dans les moyens utilisés. Plus que jamais, c’est à l’épreuve de la répression qu’il faut rester ferme sur les moyens non-violents. Notre détermination et notre capacité de résistance ne doivent pas être entamée par les premiers coups de matraque.

Tout est une question d’appréciation des risques. Il peut parfois être utile de provoquer la répression pour renforcer l’image du mouvement. Mais il faut s’y préparer, notamment dans la perspective de procès qui seront autant de tribune publique pour le mouvement.

8. C’est une action qui ne s’improvise pas.

L’action non-violente doit être minutieusement préparée. A partir d’un objectif clair, précis, limité et possible dans le cadre de la stratégie adoptée, il nous faut organiser une action directement en rapport avec cet objectif.

La préparation inclut également l’organisation technique (chronologie, rôles, tâches, matériel, service d’ordre, circulation de l’information, porte-parole, etc.), la mise au point des consignes et du contrat de non-violence, les attitudes demandées, et les modalités de prises de décision.

Dans le temps de la préparation, il est nécessaire également de réaliser un entraînement afin de renforcer la cohésion du groupe en développant la confiance en soi et la confiance dans les autres, particulièrement dans un contexte hostile. La confiance va accroître la force du groupe.

L’entraînement permet de se familiariser avec les situations que l’on risque de rencontrer au cours de l’action. IL s’agit de se préparer pour ne pas être pris au dépourvu (jeux de rôles). Se préparer permet de tenir compte des facteurs psychologiques et émotifs, autant que des facteurs rationnels. Les participants vont progressivement apprendre à maîtriser leurs peurs légitimes.

A travers des jeux de rôles, des jeux psychologiques, des exercices de décision rapide, des exercices de mises en confiance, les participants à l’action non-violente se préparent à toutes sortes de situations afin de ne pas être pris au dépourvu et de rester maîtres de l’action. Il est indispensable d’expérimenter des techniques usuelles de résistance face à l’intervention de forces de l’ordre, afin de maintenir l’action dans le cadre de la non-violence.

9. C’est une action constructive

L’action non-violente ne se contente pas de protester ou de s’opposer. Elle n’attend pas que les solutions viennent d’en haut. Elle propose des alternatives et commence à les mettre en pratique, même de façon modeste, afin de montrer leur faisabilité.

En mettant en place des alternatives concrètes à ce qui est dénoncé, on organise le pouvoir à la base. C’est ce que Gandhi appelait le programme constructif.

S’engager

Agir c’est s’exposer. C’est exposer son corps sans la protection des armes. S’exposer en public, s’exposer à la répression et à la violence. Le corps désarmé s’expose en première ligne.

Face à la peur du danger et de l’action, il importe d’apprendre à connaître son corps pour mieux le maîtriser, maîtriser ses émotions et ses peurs.

Le corps ne s’oppose pas à la pensée. C’est dans l’action que l’homme découvre la force de la non-violence, c’est dans l’expérience corporelle de la non-violence que l’homme peut penser la non-violence.

Il est décisif d’éprouver que l’action non-violente est possible. Il ne s’agit pas seulement d’être convaincu que la violence est inefficace. Il faut aussi découvrir, vivre l’action non-violente. Comme le dit Jean-Marie Muller, qui a inspiré une grande partie de ce texte, « la non-violence ne peut pas être pensée, si elle n’est pas vécue » (J.M. Muller, Dictionnaire de la non-violence, p. 75)

L’action non-violente, facteur de transformation et de changement

L’action non-violente est littéralement révolutionnaire, car elle offre la possibilité d’une transformation sociale et politique à la base. Elle ne vise pas à la prise du pouvoir par le haut. Elle organise le pouvoir à la base. « La vraie démocratie ne viendra pas de la prise de pouvoir par quelques-uns, mais du pouvoir que tous auront un jour de s’opposer aux abus de l’autorité », disait Gandhi.

L’action non-violente est à la fois radicale (elle touche à la racine des injustices) et populaire (elle concerne tous les citoyens, et pas une avant-garde éclairée). Elle est une école de démocratie, en tant qu’action collective et constructive.

Je conclurai en citant les militants d’Alternatiba de Bayonne, qui, dans un texte remarquable intitulé : « Alternatiba appelle à une stratégie résolument non-violente » (juin 2014), soutenait la pertinence de la stratégie de l’action non-violente pour construire le changement : « Comme il s’agit de transformer nos sociétés en profondeur, c’est donc un mouvement citoyen et populaire, qui implique la société de la manière la plus large possible, qu’il faut contribuer à impulser et auquel il faut participer. Pour cela, c’est la stratégie de la lutte non-violente, telle que nous pouvons l’étudier à travers l’histoire, qui s’avère la plus pertinente. »

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