Alternatiba : L’action non-violente, une stratégie pour le changement (1)

AlternatibaConférence donnée samedi 12 septembre à Alternatiba Toulouse.

1ère partie : La violence est un suicide

Compte tenu des nombreux malentendus, des nombreuses confusions qui entourent encore la non-violence, avant d’entrer dans le vif du sujet, il convient d’entreprendre un travail de déconstruction de nos représentations positives de la violence. Car si nous avons encore une perception négative de la non-violence (le mot lui-même est négatif…) c’est que nous avons encore une perception positive de la violence.

Que nous montrent nos livres d’histoire ? Que nous disent-ils ? Qu’avons-nous appris à l’école ? Nous avons appris que la violence est le moteur de l’histoire, qu’elle est le moteur des révolutions, qu’elle est le moteur du changement. Nos livres d’histoire honorent à longueur de pages les héros de la violence. Le héros, c’est forcément celui qui a eu le courage de se battre pour défendre la patrie, la justice, la liberté…

Nous sommes les héritiers d’une culture de la violence. Que nous enseigne cette culture ? Que face à la violence des méchants, face à la violence des situations d’injustice, nous n’aurions que deux possibilités : soit être lâche, refuser l’affrontement, refuser de se battre et donc faire le jeu de l’injustice, de la tyrannie ou bien être courageux, être dans l’action et donc être violent ! Nous avons intériorisé au plus profond de nous même que l’action est associée à la violence, qu’il ne peut y avoir d’action, de résistance que violente ou armée.

Nous avons intériorisé que celui qui n’est pas violent, c’est celui qui n’a pas le courage de se battre pour défendre les valeurs, son pays, et qu’il est donc un lâche.

Et cette culture de la violence est porteuse d’un grand mensonge. Elle veut nous faire croire qu’il peut exister de bonnes violences, de justes violences à partir du moment où la violence est mise au service d’une bonne cause, d’une juste cause.

Et au nom de toutes ces bonnes raisons, tout est permis. C’est le mensonge absolu : La violence devient un droit de l’homme lorsqu’elle prétend défendre les valeurs de l’humanité, alors qu’en réalité elle est un crime contre l’humanité des hommes.

Nous sommes les héritiers de ces traditions, de ces idéologies, de ces systèmes qui ont valorisé la violence, qui l’ont légitimée lorsqu’elle était mise au service de justes causes. Et dans cet héritage, il n’y a pas de place pour la non-violence, ou très peu.

« La violence est un suicide »

Et pourtant il existe aussi une histoire de la non-violence, une histoire des luttes non-violentes. Nous pourrons y revenir. Et dans cette histoire encore largement méconnue, il y a le visage de Gandhi. Ce n’est pas une image d’Epinal Gandhi, c’est un être de chair et d’os qui a mené un combat contre l’un des empires les plus puissants, l’empire britannique.

A ce stade, c’est sa réflexion sur la violence qui m’intéresse. Car avant de parler de non-violence, efforçons de nous mettre en règle avec la violence.

Gandhi disait, sans détour, que la violence était un suicide. Voilà une affirmation brutale qui interroge.

Des palestiniens qui subissent une oppression insupportable lancent quelques roquettes sur Israël, en retour Israël bombarde la ville de Gaza. Destructions, blessés, morts, souffrances. La violence attise la haine qui engendre la violence. La violence des palestiniens se retourne contre eux, la violence des soldats israéliens détruit leur propre humanité. La violence est un suicide.

Chacun justifie et légitime sa violence par la violence de l’autre. Chacun est sûr d’être dans son bon droit. Cette violence est totalement inefficace, mais elle continue. Plus elle est inefficace et plus elle redouble. La violence n’est pas choisie pour son efficacité, mais pour elle-même. Plus que cela, c’est la violence qui impose ses lois et ses ordres aux hommes à partir du moment où les hommes ont fait le choix de la violence. Il y a comme une soumission de l’homme à la violence. L’homme devient un instrument de la violence. Il se déshumanise. La violence est un suicide.

La logique de la violence, c’est une logique froide, mécanique, amplifiée par les progrès de la technologie militaire. Et lorsque les armes sont là, lorsque l’on a dépensé tant d’argent pour se les procurer, il serait bien dommage de ne pas s’en servir, de ne pas vérifier qu’elles peuvent être « efficaces ». Efficaces oui, dans la destruction, dans le crime de masse, mais jamais pour résoudre durablement les conflits, pour construire. La violence est un mécanisme aveugle qui entraîne inévitablement l’homme dans l’horreur. La violence est un suicide.

On croit défendre une cause juste par la violence, c’est d’ailleurs la justification suprême, mais on ne fait que tuer des vies et on se tue soi-même à petit feu. Combien de causes justes soit disant défendue par la violence qui ont été perverties par ceux qui l’ont utilisée ? Combien de révolutions pour abattre la tyrannie qui ont instauré des régimes de terreur tout autant oppressifs que les précédents ? La violence finit toujours par pervertir la meilleure des fins, parce que comme le disait Gandhi, « la fin est dans les moyens, comme l’arbre dans la semence ». Cause juste, moyens injustes, moyens qui renient et trahissent l’idéal le plus noble. La violence est un suicide.

Nous disons et nous entendons généralement que la violence est légitime pour lutter contre la violence des méchants, contre le mal. En réalité, nous utilisons les mêmes moyens que ceux que nous combattons. Nous ne faisons pas œuvre de pensée et d’intelligence, mais d’imitation. Répondre à la violence par la violence, c’est entrer dans un processus de rivalité mimétique où l’objectif n’est pas d’apporter une solution au problème, mais de détruire l’autre, de le faire taire, de le dominer. Et si nous avons la satisfaction « d’avoir gagné » (entre guillemets), nous aurons apporté une pierre supplémentaire à la justification de la violence ; et demain d’autres feront de même parce qu’il n’auront pas d’autres solutions. La violence est un suicide.

En imitant la violence des autres, nous nous enfermons dans une spirale sans fin de violences, de vengeances, de revanches, qui s’éteindront d’elles-mêmes lorsque chacun aura été au bout de ses violences. Mais aurons-nous résolu le conflit ? Aurons-nous fait reculer la haine qui est l’un des ressorts de la violence ? Aurons-nous apporté une solution durable au conflit ? Sans doute pas. Lorsqu’après la guerre de 14-18, la France humilie l’Allemagne lors du traité de Versailles, les germes de la revanche étaient déjà là. La suite nous la connaissons… La violence est un suicide.

La violence, c’est l’arme du pouvoir et le symbole du vieux monde

Ma conviction, c’est que la violence est l’arme du pouvoir. Même si chaque situation a ses caractéristiques, nous pouvons nous mettre d’accord sur l’hypothèse de travail suivante : la capacité de violence des oppresseurs est toujours démesurément plus grande que la capacité de violence des opprimés, et pour ce qui nous concerne nous pouvons dire que la capacité de violence de l’Etat sera toujours plus grande que celle des militants de l’alternative, de l’écologie, d’un autre monde que nous sommes.

Je me réfère ici à Saul Alinsky, ce militant américain qui a consacré sa vie à faire émerger des méthodes de luttes non-violentes parmi les pauvres des plus pauvres aux Etats-Unis. Il fut l’un des maîtres à penser de César Chavez le leader des ouvriers agricoles mexicains aux Etats-Unis. Il affirmait avec vigueur que c’était une mystification de faire croire aux pauvres qu’ils pouvaient se libérer de la misère par la violence. « Il faut être politiquement insensé pour dire que le pouvoir est au bout du fusil, affirmati-il, quand c’est l’adversaire qui possède tous les fusils ».

Nous n’avons pas le temps de balayer tous les événements de l’histoire qui viennent illustrer l’incapacité de la violence à construire la justice, à construire un monde plus juste. Mais l’histoire est tragique dans la contradiction toujours recommencée d’une violence qui voudrait être juste alors qu’elle pervertit la meilleure des fins.

La violence n’est donc pas une stratégie pour le changement, car elle fait partie du système dominant et elle le renforce. L’Etat a le monopole de la violence « légitime » et l’Etat, quoi qu’il en dise, n’a pas peur de la violence. Mais il en joue pour faire peur aux citoyens et légitimer ses moyens de répression, ses moyens de contrôle, ses atteintes aux libertés publiques. C’est pourquoi le recours à la violence, loin d’effrayer les puissants, permettra toujours à ceux-ci de renforcer leur pouvoir de domination sur les plus faibles, les opprimés et tous ceux qui luttent pour un autre monde.

En vérité, la violence fait partie de l’ancien monde. Le vieux monde est malade de la violence. Et si nous sommes ici à Alternatiba c’est que nous avons décidé de ne pas nous résigner et d’entrer en résistance. Si nous croyons qu’un autre monde est possible, c’est que nous avons la conviction que la violence n’est pas une fatalité de l’histoire.

Affirmer qu’un nouveau monde est possible, c’est affirmer que la non-violence est possible. Or les idéologues du vieux monde ont décrété que la non-violence était impossible. En réalité, elle était impossible parce qu’on se refusait à en étudier les possibilités.

Si nous voulions nous mêmes utiliser la violence pour changer le vieux monde, nous serions prisonniers de la vieille culture de la violence qui caractérise le vieux monde. Convenons-en : l’action violente maintient et renforce la structure du vieux monde.

C’est pourquoi ma conviction est que l’action non-violente est une contestation beaucoup plus radicale du vieux monde que l’action violente.

La 2ème partie qui précise les principes de l’action non-violente sera publiée dans quelques jours.

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